Lettre 71 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

[Rouen,] le du mois de janvier 1675

• Je vous ecris, Monsieur, presentement que nos affaires sont en bon etat [1]. Je vous invite à boire d’autant

Antehac ne fas depromere Cæcubum etc [2].

Mr de Tur[enne] s’est fort emporté contre nos braves, qui se piquant d’une valeur hors de saison, se font tuer ou prendre pour vouloir garder des postes deux contre trente [3]. Si les ennemis etoient de votre humeur, passe, mais ils fuyent, à moins que d’etre dans tous leurs avantages. Ainsi la partie est malfaitte. Il n’y a point de gloire à se piquer de bravoure avec de telles gens. Mr de Turenne etoit comme Metellus quand il faisoit la guerre à Jugurtha.

Metellus postquam videt Jugurtham non nisi ex insidiis, aut suo loco pugnam facere etc. Sallustius
 [4] La noblesse, les officiers allemans menagent tres bien leur vie ; De là vient que dans leurs plus grandes déroutes, et lorsque la victoire nous coute le moins, nous perdons plus de gens de marque* qu’eux. Ainsi Mr de Turenne se doit resoudre à imiter Metellus.
Metellus (dit encore Saluste) ubi videt iniquum certamen sibi cum hostibus, minore detrimento illos vinci quam suos vincere : statuit non prælio, neque acie, sed alio more bellum gerendum [5]
C’est un malheur pour vos Allemans [6] d’avoir été ainsi mal menez en Alsace ; car bien qu’ils n’y ayent aucune part, ils en sentent le contre coup. Dans une deffaite, non seulement les poltrons se couvrent de honte, mais aussi les plus braves, comme dans le parti victorieux, ceux qui ont bien fait, et ceux qui ont mal fait, tous tranchent* des braves. Ecoutez Saluste, apres avoir decrit une victoire qui arriva au[x] Romains contre leur esperance, car pendant presque tout le combat, ils avoient eu de dessous*.
Igitur pro metu repente gaudium exortum. Milites alius alium læti appellant, / acta edocent atque audiunt : sua quisque fortia ad cœlum fert. Quippe res humanae ita sese habent ; in victoria, vel ignavis gloriare licet, adversæ res etiam bonos detrectant. [7]
Sidonius Apoll[inaris] l.9, Epist[olarum] . 9 dit à ce propos,
est hæc quædam vis malis moribus, ut innocentiam multitudinis devenustent scelera paucorum [8]...
Solent res gestæ aspersione mendaciorum in fabulas verti. [9]

August[inus] De civitate Dei, l.7, c.35.

Notes :

[1] La signification de la manœuvre de Turenne dont parle Bayle dans la Lettre 69, p. était maintenant claire. En dépit de l’infériorité numérique des troupes du général français, son repli à l’ouest des Vosges n’avait été qu’une feinte. Bayle s’identifie, et associe Minutoli, aux intérêts français.

[2] Horace, Odes, I.xxxvii.5 : « auparavant, c’eût été une impiété de tirer le Cécube du cellier [de nos pères] ». Bayle ne cache pas à son ami, qu’il sait foncièrement hostile à la cause hollandaise, sa joie de savoir la situation militaire de la France redressée par le succès de la campagne de Turenne en Alsace.

[3] Sur le thème de l’impétuosité des troupes françaises et de la prudence de Turenne, voir Gazette, n° 77 du 4 juillet, et n° 80 du 17 juillet 1674 concernant la bataille de Sintzheim, et n° 141, nouvelles du camp près de Remiremont du 22 décembre 1674, ainsi que le n° 6, nouvelles du camp près de Colmar du 9 janvier 1675.

[4] Salluste, Guerre de Jugurtha, lxi.1 : « Après que Metellus eut compris que Jugurtha ne livrait bataille que par surprise et sur son terrain et que ses rencontres avec les ennemis tournaient régulièrement à son détriment, parce qu’une défaite leur coûtait moins qu’une victoire ne coûtait à ses propres troupes, il renonça aux combats et aux batailles rangées, pour adopter une autre tactique. » Bayle modifie ici légèrement le texte qu’il cite afin de l’abréger.

[5] Salluste, Guerre de Jugurtha, liv.5.

[6] « Vos Allemands » : cette formule reste mystérieuse ; elle doit être comparée avec le texte de la Lettre 81, où la formule semblable « vos Tudesques » semble faire allusion à ceux parmi les Genevois qui préféraient l’Empire à la France (voir Lettre 81, n.12).

[7] Salluste, Guerre de Jugurtha, liii.8 : « Alors, l’anxiété fait place à la joie. Heureux, les soldats s’interpellent et se racontent leurs aventures : chacun vante ses prouesses à l’excès, car ainsi va le monde. La victoire permet même aux lâches de se faire valoir, alors que la défaite humilie même les braves. » Bayle omet facta après fortia ; le copiste écrit gloriare au lieu de gloriari.

[8] Sidoine Apollinaire, Lettres, VII.ix.8 : « Les mauvaises mœurs ont un tel rayonnement que les méfaits de quelques-uns suffisent à flétrir l’innocence de la majorité. »

[9] Augustin, La Cité de Dieu, vii.35 : « Les mensonges qu’on y mêle ont coutume de transformer les faits historiques en légendes. »

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