Lettre 710 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] le 20 • de mai [16]88
Vos lettres [1] M[onsieur] m[on] t[res] c[her] c[ousin] me sont toujours tres agreables, ainsi ne soiez point reservé à m’en ecrire aussi souvent qu’il vous plairra. J’en ferois de meme si je n’etois contraint de me servir du couvert d’autrui jusqu’à Bordeaux afin de vous epargner un gros port [2]. Ma santé s’est assez bien retablie[,] Dieu merci[,] nonobstant le tems mal sain que nous avons eu durant l’hyver et le printems icy. J’ai repris mes lecons publiques depuis le commencement de fevrier et les domestiques depuis le 10 du courant [3]. Du reste je me donne du repos lisant et ecrivant tres peu, cette cessation m’est fort necessaire. J’ai eu bien de l’embarras au commencement de ce mois à cause que j’ai changé de logis et qu’il m’a falu remettre en ordre mes livres qui avoient eté mis pele mele dans de paniers ou coffres. Mon adresse sera desormais s’il vous plait à Monsieur Sbœlius ches Mademoiselle Wels sur le Schepmärkershave [4]. J’ai eu tout le chagrin imaginable d’ap[p]rendre que Mr Dartemont s’est plaint de moi jusques au point de vous en faire avoir des reproches de la part de notre bonne tante que je cheris et honore avec toute l’ardeur possible[,] me souvenant de ses bontez pour moi comme s’il n’y avoit qu’un jour que j’avois eté logé chez elle et attaqué d’une maladie tres facheuse [5]. La verité est comme je l’ai souvent ecrit à feu mon cadet [6] que jamais homme n’a eté plus mal propre que moi aux affaires. Je n’ai jamais eté capable de travailler pour moi, ni pour mon avancement, et le peu que j’ai eu jusqu’ici au monde n’a pas eté meme le fruit de mes demarches ; tout est venu sans que j’y aye presque contribué d’un pas. Cette incapacité fait donc qu’encore que je prenne beaucoup de part aux affaires et à la destinée de mes amis, je leur suis ordinairement fort inutile. Il est arrivé de surcroit que Mr Dart[emont] est venu ici dans le tems que les restes de ma maladie me persecutoient de telle sorte que je ne / pouvois entrer dans le moindre soin, discussion, conversation dolente, ecriture de lettres sans prejudicier à mon retablissement. Enfin il ne s’est rien trouvé à faire pour lui, je dis rien absolument, que d’avoir une place de precepteur dans quelque famille. J’ai prié plusieurs personnes d’en chercher ; je l’ai recommandé à un seigneur écossois fort officieux et charitable [7], je lui ai adressé une lettre par la poste pour rendre à un docteur écossois fort con[n]u par ses ecrits, et par la persecution que lui fait la Cour d’Angleterre (il se nomme Mr Burnet [8])[ ;] Mr Arbussi [9] son intime ami avec qui il logeoit alors s’est emploié pour une place de precepteur, et a fait agir ses amis ; cette place a manqué ; Mr Burnet en parla et d’autres aussi, cependant une autre personne fut preferée. Je lui ai dit à lui meme que de la facon que les precepteurs sont traittez ici, et la patience qu’il faut avoir pour les enfans, il ne trouveroi[t] pas son compte, et qu’ainsi je ne savois si je devois souhaiter pour lui qu’il y eut un preceptorat vacant qui lui fut conferé. Il sait lui meme qu’il s’expliqua quand on entra en pourparler, et qu’il fit entendre qu’il ne vouloit pas etre à table chapeau bas comme un tel qu’il nommoit. Je ne sai si une telle capitulation* n’a pas engagé à preferer l’autre. Mais voici l’endroit qui lui a deplu et dont je suis innocent. C’est que m’ayant demandé une lettre de recommandation pour le docteur Burnet, et moi la lui ayant envoiée dés le soir meme par la poste à l’adresse qu’il m’avoit marquée, cette lettre ne lui a pas eté renduë [10]. De sorte qu’il a eté long tems persuadé que je n’avois daigné lui repondre, et il a ecrit dans cet intervalle chez lui, mais tout cela s’est eclairci. Nous avons conferé long tems ensemble et fait bien des projets, mais il n’y a rien à faire ici pour des gens d’epée à moins qu’ils ayent eté officiers. Plusieurs de ceux là ont pension de l’Etat, et les derniers venus esperent d’en avoir. Soiez assuré que comme je lui ai dit et ecrit je vendrois plutot tous mes livres que de lui laisser manquer du necessaire. Je vous prie de faire tenir ce quartier de papier à Mr de Courbaut [11]. La reponse de Mr Jurieu au livre de Mr Nicole De l’Unité de l’Eglise est en vente depuis un mois, et eclaircit solidement toutes les objections de Mr Nicole qui au fond n’impose point, car le systeme de Mr Jurieu est tel que Mr Nicole l’expose [12]. Adieu m[on] c[her] c[ousin] j’embrasse tendrement v[otre] famille [13][.] Je vous sup[p]lie de vous souvenir de m’envoier par Mr Testas de Bourdeaux le catalogue de la bibliotheque [14][.]

Notes :

[1] Aucune des lettres de Naudis à Bayle à cette époque ne nous est parvenue : voir Lettre 702, n.1.

[2] Le port des lettres envoyées par la poste était payé par le destinataire.

[3] Sur la maladie de Bayle, qui le rendit incapable de lire et d’écrire à partir du mois de février 1687, voir Lettres 702 et 707. Il avait repris ses conférences à l’Ecole Illustre depuis début février et ses leçons privées depuis le 10 mai 1688.

[4] Sur les adresses successives de Bayle à Rotterdam, voir Lettre 310, n.9, et H.C. Hazewinkel, « Pierre Bayle à Rotterdam », in Pierre Bayle, le philosophe de Rotterdam. Etudes et documents, éd. P. Dibon (Amsterdam, Paris 1959), p.26-27. En arrivant à Rotterdam en 1681, il logea chez Jean Ferrand, marchand « op de Geldersche Kaey » ; à partir de 1684, il fut hébergé avec Jean Ferrand, Nicolas Maurice et Cossart, tous marchands, chez Andries van der Horst « op de Leuvehaven » ; par la présente lettre, nous apprenons qu’à partir du mois de mai 1688, il logeait chez M lle Wels (dont le nom s’écrit également Weis ou Wits dans d’autres documents) ; sa lettre du 4 juillet 1692, adressée à Almeloveen, donne pour la même logeuse l’adresse « op de Wijnhaven » ; à partir de 1701 (lettre de Charles Comperat du 18 octobre), il habita chez la veuve van der Meersch « op het Westnieuwland », aux abords immédiats de la bourse de Rotterdam. Voir la vue du Scheep-makershaven dans notre cahier d’illustrations, n° 16.

[5] Sur M. Dartemont, voir Lettre 705, n.3. Bayle évoque son séjour à Saverdun chez sa tante, Paule de Bruguière, épouse de M. de Bayze et mère de son cousin Jean de Bayze, du 29 mai au 28 septembre 1668 ; il y avait fréquenté le pasteur de Saverdun, Laurent Rivals, et beaucoup profité de sa bibliothèque. Voir H. Bost, Pierre Bayle, p.37.

[6] Joseph Bayle avait été très ambitieux pour son frère, en effet, et Pierre avait dû lui expliquer son incapacité à faire carrière : voir sa lettre à Joseph du 10 avril 1684 (Lettre 260).

[7] Nous ne saurions identifier ce seigneur écossais avec certitude. Peut-être Bayle a-t-il voulu se servir du réseau de connaissances d’ Alexandre Cunningham : sur celui-ci, voir Lettres 481, n.6, 617, n.1, et surtout 1420, n.3. Mais il est aussi possible qu’il s’agisse ici d’un « seigneur écossais » parent de Gilbert Burnet – et donc apte à servir d’intermédiaire entre Bayle et le futur évêque de Salisbury (sur celui-ci, voir la note suivante). En effet, Thomas Burnett de Kemnay devait entrer en contact avec Leibniz lorsqu’il arriva en 1695 à Hanovre avec la mission diplomatique et politique de raffermir la succession protestante de la monarchie anglaise. Il est possible qu’il soit entré déjà à la date de la présente lettre dans le cercle des réseaux de correspondants de Bayle, que ce soit par Gilbert Burnet lui-même, avec qui, comme Bayle le révèle dans sa lettre du 11 juillet 1689, il était en contact à Rotterdam pendant l’exil du prélat, ou par un de ses correspondants huguenots exilés en Angleterre, ou enfin par des amis plus proches. Thomas Burnett (ou Burnet) de Kemnay, premier Laird de Kemnay (souvent écrit Kemney), deuxième fils de James Burnet de Craigmyle, épousa Margaret, enfant unique de John Pearson d’Edinburgh, et acquit la propriété de Kemnay dans l’Aberdeenshire en 1688 ; il mourut en février 1689, trois mois après la mort de son épouse. Leur fils aîné, également nommé Thomas (1656-1729), fit des études de droit à Leyde avant de devenir magistrat en Ecosse. Il avait donc des contacts néerlandais, qui pouvaient être liés aux réseaux des correspondants de Bayle. Burnett devait être employé à des missions diplomatiques après la « Glorieuse Révolution » de 1688 et rencontrer ainsi Leibniz à Hanovre. Sur lui, voir P. Riley, « Leibniz’s Scottish connection : the correspondence with Thomas Burnett of Kemney », The Journal of Scottish Philosophy, 1 (2003), p.69-85, qui fait état de la découverte d’une nouvelle lettre manuscrite de Burnett à Leibniz (s’ajoutant à la correspondance publiée par Gerhardt), où, en 1695, Burnett présente au philosophe l’ouvrage de William Sherlock, The Case of the allegiance due to soveraign powers (London 1691, 4°), favorable à la cause de Guillaume d’Orange et de Marie Stuart, les nouveaux monarques d’Angleterre. Voir aussi S. Burnett of Kemnay (9 e et actuel Laird de Kemnay), Without fanfare : the story of my family, publié à compte d’auteur, Kemnay House, Inverurie, Aberdeenshire.

[8] Il s’agit certainement de Gilbert Burnet (1643-1715), né à Edinburgh (et non pas de Thomas Burnet (vers 1635-1715), né à York et qui, à cette date, n’avait pas encouru la disgrace de la Cour). Gilbert Burnet était devenu chapelain de la Rolls Chapel en 1675 ; il s’opposa à la persécution des catholiques, mais résista fermement à leurs prétentions politiques – et donc à la politique royale ; il se rapprocha des Whigs et, le 5 novembre 1684 (anniversaire du complot de Guy Fawkes), prêcha fortement pendant deux heures contre le catholicisme ; il fut destitué de son poste et s’exila pendant plusieurs années. Ses voyages en France, en Italie, sur le Rhin et en Suisse, le conduisirent enfin à La Haye, où il devint conseiller de Guillaume III d’Orange, qu’il devait accompagner en Angleterre lors de la « Glorieuse Révolution » en 1688. Entretemps, Jacques II avait lancé contre lui un procès pour trahison. Curieusement, Bayle ne mentionne pas la qualité ecclésiastique de Burnet, qui allait devenir évêque de Salisbury par la faveur de Guillaume, lors de son accession au trône d’Angleterre.

[9] Sur Théophile d’Arbussy le fils, pasteur de Puylaurens, réfugié en Suisse avant de gagner les Pays-Bas, voir Lettres 150, n.10, et 427, n.2.

[10] Cette lettre s’est, en effet, perdue.

[11] Sur la famille Courbaut, voir Lettre 711, n.1.

[12] Une rupture syntaxique rend la formule ambiguë. Nous entendons : « La reponse de Mr Jurieu au livre de Mr Nicole De l’Unité de l’Eglise est en vente depuis un mois, et éclaircit solidement toutes les objections de Mr Nicole, mais au fond elle n’impose point [elle n’emporte pas la conviction], car le système de Mr Jurieu est tel que Mr Nicole l’expose. » L’ouvrage de Nicole, De l’unité de l’Eglise, ou réfutation du nouveau système de M. Jurieu (Paris 1687, 12°), répondait à celui de Jurieu, dont le titre complet témoigne de la complexité de la controverse : Le Vray Système de l’Eglise et la véritable analyse de la foy. Où sont dissipées toutes les illusions que les controversistes modernes pretendus catholiques, ont voulu faire au public sur la nature de l’Eglise, son infaillibilité et le juge des controverses. Pour servir principalement de reponce au livre de M. Nicole, intitulé, « Les Pretendus Reformés convaincus de schisme, etc. ». Avec une responce abbregée au livre de M. Ferrand contre l’auteur (Dordrecht 1686, 8°) ; la réponse de Jurieu à Nicole, à laquelle Bayle fait allusion dans la présente lettre, s’intitule : Traité de l’unité de l’Eglise et des points fondamentaux, contre M. Nicole (Rotterdam 1688, 8°). La remarque de Bayle (telle, en tout cas, que nous l’interprétons) annonce sa propre composition contre le « système » de Jurieu : Janua cœlorum reserata cunctis religionibus, a celebri admodum viro Domino Petro Jurieu, seu animadversiones in ecllesiæ systema Dordraci vulgatum anno 1686, in quibus accusatur et probatur D. Petrus Jurieu salutis viam aperire universis religionibus (Amstelodami 1692, 12°), publié sous le pseudonyme de Carus Larebonius.

[13] Sur la famille de Naudis, voir Lettre 702, n.9 : il y avait apparemment plusieurs enfants, dont nous ne connaissons que Charles et et Claude Jean-François.

[14] Sur Pierre Testar, marchand de Bordeaux, voir Lettres 583, n.1, et 705, n.9. Il s’agit ici de la bibliothèque de Jacob, que Bayle semble avoir songé à s’approprier, mais sans vouloir empiéter sur les droits de sa veuve, Marie Brassard : voir Lettre 702, n.4.

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