Lettre 713 : Jacques Parrain, baron Des Coutures à Pierre Bayle

A Paris le premier juin [1688 [1]]
Si vostre lettre m’a charmé, elle n’a pas moins rejoui tous ceux à qui je l’ay montrée parce qu’icy l’on vous croioit ou mort, ou dans un estat à n’estre presque plus du nombre des vivans [2] : je ne scay, Monsieur, si la mienne est à vostre egard du caractere dont vous le mandés mais je vous prie d’estre assuré que je pense encore plus que je ne vous escris et que vostre guerison parfaicte m’enchante autant que vostre maladie m’avoit sincerement affligé. Soufrés que j’aye peine à comprendre l’austerité de vostre quietisme. Quoy [!] vous avés pu estre si longtems sans lire ny sans escrire, j’aurois esté plus persecuté que vous par l’aprehension de la rechutte qu’en vain j’aurois voulu gagner sur moy la cessatio[n] dont vous me parlés, car j’aimerois autant la mort qu’une telle inaction[.] Cependant Monsieur je ne m[e] scaurois empescher d’aimer vostre quietisme puis qu’il vous rend aux sçavans à qui vostre peine donnoit une douleur sincere et que desormais je jouiray d’un commerce qui a tant d’agrement pour moy, et comme ce commerce ne peut estre, quant à present que par lettre[,] je vous prie qu’il soit ample c’est à dire point de papier blanc, que tout soit emploié. Je suis bien aise que vous ayés recu L’Esprit de l’Ecriture [3][.] Je n’en scavois rien mais je ne m’embarasse pas qu’il soit dans vostre journal, Lucrece et La Morale d’Epicure m’ayant attiré sur les bras quantité de Tartufes j’avois cru leur fermer la bouche par cet ouvrage de pieté [4], • je me suis trompé dans mon attente, ils me font toujours l’honneur de semer des bruicts contre ma religion, cela cependant se fait indirectement car personne ne veut entrer en lice avec moy, on dit seullement sous le manteau, un homme qui a esté toute sa vie à l’armée, qui a fait profession d’une debauche outrée, qui a traduit Lucrece, expliqué la Genese[,] où auroit il ap[p]ris la theologie[?] Quelle honte et pourquoy nous compromettre avec luy[?] / D’un autre costé les cartesiens disent que j’ay parlé de leur heros dans mes remarques sur Lucrece d’une maniere indigne supposant qu’il n’avoit pu comprendre de corps indivisibles ainsy qu’ils sont les atomes[.] Comme il y a liberté de dogme je vas toujours mon chemin[.] Je n’empesche personne de critiquer mes ou[vr]ages et je pretens avoir la meme liberté à l’egard de ceux des autres et je ne feray pas moins dans une des • lettres que je destine au public l’analyse de l’opinion de Descartes sur ses automates [5] au suject d’une epistre de Lipse des qualités et des avantages de l’elephant [6][.] Je m’atireray le Pere Mal[e]branche autheur du livre de la Recherche de la verité où il n’y a pas cependant un principe qui soit vray et où il esleve tellement Descartes qu’il pretend que ce philosophe a plus fait de decouverte en quarente ans que tous ceux qui l’ont precedé depuis le debrouillement du cahos et puis il trouve mauvais qu’un commentateur d’ Aristote ait eté appelée par un de ses commentateurs precurseur de la nature[.] Il n’a pas cru Lucrece digne de son attention sans cela il n’eut pas manqué de luy reprocher qu’il avoit dit d’ Epicure
deus ille fuit, deus, inclite Mennoi [7]
Je ne crains pas que ma Genese ait le sort du Breviaire d’un Le Tourneux [8], je mets la grace suffisante dans son degré d’excellence, d’ailleurs l’ouvrage est dedié à M. l’archevesque et je suis ami des jesuites et du Pere de La Chaise[.] Vous serés etonné qu’avec ce cortege depuis cinq ans que je suis de retour en France quoy que l’on me promette tous les jours on ne m’ait encore rien donné et neanmoins on ne veut pas que je m’en aille [9][.] Mais apres ma Genese si l’on me manque je suis resolu de me retirer. / Je n’ay point vu ce que vostre ami a dit de ma Morale universelle [10]. Mandés* moy dans quel mois mais je vous assure que la definition que vous donnés de ce galand homme est admirable, Ce brillant de plume, cette finesse de conception et d’expression vous a d’abord fait reconnoistre[.] Plus je reflechis à ce que vous valés et plus je trouve que vous merités une estime generalle et plus je me fais un plaisir d’y aplaudir[.] C’est donc à tort que vous me remerciés de la lettre q[ue] je vous dedie [11] et si la posterité y voit que vous avés eté aimé par des gens qui valoient quelque chose[,] que ne dois je pas esperer de vostre scavante Republique des lettres qui donne l’immortalité à mes ouvrage[s] en sorte que
non omnis moriar, multaq[ue] pars mei Libitinam vitabit [12] ,
Cette lettre est sur l’amitié, je vous en dediray encore une autre qui sont des remarques contre Tacite [13], cela fera crier mais n’importe[.] Je reconnois tous les jours que nous sommes les dupes de l’Antiquité[.] Mandés moy les noms de deux de vos amis, de qualité ou scavans, quelque mot de leurs eloges et je leur en dediray à chacun une[.] Quand je seray entierement debarassé des soins de ma Genese d[ont j’]ay achevé l’ errata je songeray à faire imprimer De deo Socratis [14][.] Si vous scavés quelque chose d’extraordinaire / sur les genies vous m’obligerés* de me le marquer, je me suis servi de Platon, de Plutarque, d’ Iamblicus, de Porphire, de Psellius, de s[ain]t Augustin, de Tertullien, des Antiquités romaines, de Macrobe etc. Comme des gens ont trouvé quelques endroits de ma Genese où j’ay aidé à la lettre[,] j’avois commencé un traité en latin et en francois où je montre que la Vulgate n’est pas traduite litterallement, que jamais l’on n’a tra[d]uit à la lettre sans faire un ouvrage monstrueux, mais comme cet ouvrage ne pouroit pas etre imprimé faute d’aprobation, je le rendray concis et en feray une lettre que j’insereray dans celles que je donneray au public[,] etant sûr que Mr le president Cousin [15] qui est de mon sentiment me passera ce que nos docteurs me refuseroient[.] Je suis Monsieur sans reserve et dans l’impatience de vous voir votre tres humble et tres obeissant serviteur Des Coustures Je vous envoiray ma Genese par la voie d’ Hortemels [16] qui est un de ceux qui l’a [ sic] imprimée[.]

Notes :

[1] Le millésime est déterminé par l’allusion à la condamnation du bréviaire de Nicolas Le Tourneux (le 10 avril 1688) et par la date de la recension de La Morale universelle de Des Coutures dans l’ HOS de mars 1688.

[2] Aucune des lettres de Bayle à Des Coutures ne nous est parvenue. D’après les termes mêmes de la présente lettre, on devine que Bayle avait repris contact avec son correspondant, comme il venait de le faire avec son cousin Naudis (Lettre 705), avec David Constant (Lettre 707), avec Louis Tronchin (Lettre 708) et avec Claude Nicaise (Lettre 709), après la longue maladie qui l’avait empêché de professer à l’Ecole Illustre et d’entretenir sa correspondance entre février 1687 et février 1688.

[3] Sur cet ouvrage de Des Coutures, voir Lettre 507, n.4.

[4] La traduction de Lucrèce par Des Coutures et son ouvrage La Morale d’Epicure, tous deux recensés par Bayle dans les NRL, lui avaient attiré des critiques de la part de ceux qu’il appelle les « jansénistes » : voir Lettres 483, p.111-112, et 571, p.418. Des Coutures présente ici comme tactique éditoriale le tournant de sa carrière d’auteur déterminé par sa rencontre avec l’abbé Cocquelin : voir Lettres 692, n.3, et 717, n.19.

[5] Ce projet d’un ouvrage sur les animaux-machines donna lieu à la composition d’une « Lettre » à ce sujet, puisque Des Coutures devait annoncer au cours de l’été 1688 (Lettre 717) l’envoi d’une « seconde lettre » au même sujet. Quelques lignes plus loin dans la présente lettre, Des Coutures promet de dédier deux lettres à des amis de Bayle : il semble donc qu’il ait eu le projet de publier un recueil de lettres, mais apparemment ce projet n’a pas abouti.

[6] Juste Lipse (1547-1606) adressa à Janus Hautenus une lettre consacrée aux mœurs des éléphants : Epistolicarum Quæstionum libri V. In quis ad varios scriptores, pleræque ad T. Livium, Notæ (Antverpiæ 1577, 8°), lettre LXXXII. Sur cet ouvrage, voir J. Jehasse, La Renaissance de la critique : l’essor de l’humanisme érudit de 1500 à 1614 (Saint-Etienne 1976), p.220-222.

[7] Lucrèce, De Rerum natura, v.8-12 : « celui-là fut un dieu, un dieu, noble Memmius » ; c’est-à-dire, celui « qui le premier découvrit cette règle de vie qui s’appelle aujourd’hui la sagesse ». Il s’agit d’Epicure.

[8] Nicolas Le Tourneux (1640-1686) avait été élevé par les jésuites au collège de Clermont, rue Saint-Jacques ; il fut ordonné prêtre à Rouen à l’âge de vingt-deux ans. Il regagna Paris avec Pierre Thomas du Fossé et fit la connaissance des théologiens de Port-Royal, se mettant sous la direction de Sacy ; il devait être nommé par la suite confesseur des religieuses de Port-Royal des Champs. Il devint aussi chapelain des Grassins et, en 1673, publia son premier ouvrage, l’ Office de la semaine sainte en latin et en français (Paris 1673, 12°). Il publia ensuite L’Année chrétienne (Paris 1683-1701, 12°, 13 vol.) à la demande de Paul Pellisson-Fontanier et du chancelier Michel Le Tellier, qui visaient le public des « nouveaux catholiques ». Il se fit une grande réputation comme prédicateur. Il mourut à Paris, le 28 novembre 1686, à l’hôtel des Ursins, sur la paroisse Saint-Séverin. Sa traduction du Bréviaire romain en latin et en français parut posthumement (Paris 1688, 8°, 4 vol.) ; elle fut condamnée le 10 avril 1688 par l’official de Paris, puis, le 3 mai, par l’archevêque Harlay de Champvallon. L’archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, prit vigoureusement la défense de Le Tourneux dans deux lettres rendues publiques. Antoine Arnauld prit le relais en publiant sa Défense des versions de l’Ecriture sainte, des offices de l’Eglise et des ouvrages des Pères, et en particulier de la nouvelle traduction du Bréviaire, contre la sentence de l’official de Paris (Cologne 1688, 12°), où il démontrait que la sentence épiscopale « allait à ruiner ce que le roi avait fait de plus édifiant et de plus utile pour les Nouveaux Convertis », auxquels il avait fait distribuer des milliers de traductions de l’Ecriture et de la liturgie : rien « ne pouvait mettre un plus grand obstacle à la conversion des hérétiques ». Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v., art. de J. Lesaulnier.

[9] Des Coutures avait déjà évoqué ce projet de voyage à l’étranger : voir Lettre 647, p.198.

[10] Henri Basnage de Beauval avait recensé La Morale universelle de Des Coutures dans l’ HOS, mars 1688, art. XI.

[11] Il s’agit sans doute du projet de « Lettre » sur les animaux-machines de Descartes : voir ci-dessus, n.5.

[12] Vers célèbres d’ Horace, Odes, III.xxx.6 : « Je ne mourrai pas tout entier, une grande partie de moi-même échappera à la déesse des morts ».

[13] Autre projet non réalisé de Des Coutures.

[14] C’est l’annonce de son dernier ouvrage, Apulée. De l’esprit familier de Socrate. Traduction nouvelle, avec des remarques (Paris 1698, 12°).

[15] Sur Louis Cousin, président en la Cour des monnaies, historien de l’Europe, voir Lettres 507, n.6, et 540, n.10. Il était à cette époque le principal rédacteur du JS, mais Des Coutures l’évoque ici en tant que censeur.

[16] Daniel Horthemels, libraire-imprimeur, était l’intermédiaire habituel de la correspondance de Des Coutures : voir Lettre 631, n.2, 656, n.14, et 712, n.11.

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