Lettre 715 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

A Rotterdam le 20 juillet 1688
M[onsieur] Vous me faites bien de l’honneur de vous souvenir comme vous faites d’un homme quasi mort au monde, et effacé de la mémoire des vivans [1]. Cette marque de votre amitié est capable de me re[s]susciter et parlant sans figure, je puis vous protester que j’en ai senti une joye tres particuliere. Ce fut pour moi un surcroit de mortification tres grand que de me voir incapable d’ecrire des lettres sans m’incommoder beaucoup, lors que je reçus votre derniere il y a plus d’un an [2]. Je chargeai le s[ieu]r Desbordes de vous faire mes excuses. Depuis ce tems-là je fis un voyage à Cleves, un autre à Aix, et à mon retour ici je me suis plongé tout l’hiver dans un quietisme le plus grand du monde, ne lisant ni n’ecrivant pas une panse d’a*. Enfin quand j’ai cru m’etre assez reposé je n’ai repris le travail que pour mes leçons de philosophie, d’abord publiques, et puis aussi particulieres, et à l’égard du reste, j’ai gardé et je garde encore une pleine et parfaite oisiveté. C’est la raison Monsieur, pour laquelle je ne vous ai pas fait voir de mon ecriture, car sans doutte vous auriez eté un des premiers à qui j’aurois renouvellé les assurances de mon amitié, et de mes tres humbles services, si je m’etois remis dans mes commerces. Voila encore la / raison pour laquelle je ne puis encore vous parler qu’en gros de votre ouvrage sur s[aint] Cyprien [3]. Je ne me suis pas encore remis à lire, et je ne parcours pas meme les journaux, et de peur que je ne me sente tenté de rompre le doux charme de la paresse, je vais rarement chez les libraires, et ainsi je ne sai point ce qui se passe de nouveau chez eux. Le hazard fait quelquefois que j’entens dire qu’il court tel et tel livre ; je puis vous assurer que ce que j’ai ouï dire du votre à des connoisseurs vous est tout à fait avantageux, et ce que j’en puis dire de mon chef c’est que j’y ai trouvé bien de la delicatesse, et de l’erudition tres judicieuse ; je vous en parlerai plus en detail une autre fois. M. Jurieu est à La Haye depuis un mois, et a eté obligé d’interrompre tous ses travaux jusques à ce que sa santé et sa tête principalement fussent remises [4], il se porte mieux Dieu mercy et va revenir au jour ; je crains qu’il n’ait pas la force de resister à la tentation de reprendre ses etudes dès qu’il se sentira le moins de forces, et il faudroit qu’il attendist un parfait et long retablissement. M. Jacquelot est en langueur depuis assez long tems [5], et l’on commence à craindre pour sa vie. Ce seroit une grande perte. Je prie Dieu de vous conserver precieusement, c’est le vœu que fait avec beaucoup d’amitié et d’estime Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle Je prens la liberté de vous prier de faire mettre l’incluse [6] à la poste. Je ne sai s’il faut payer quelque affranchissement, en ce cas je vous prie de m’en avertir.

Notes :

[1] Allusion à la maladie de Bayle, qui avait duré de février 1687 à février 1688 : voir Lettres 702 et 707.

[2] Depuis le mois de juin 1685, aucune des lettres de Jacques Lenfant ne nous est parvenue. La dernière lettre connue de Bayle adressée à son ami à Heidelberg est celle du 3 février 1687 (Lettre 688).

[3] Sur cette publication de Lenfant, la traduction de lettres de saint Cyprien, voir Lettre 688, n.1. L’ouvrage venait de paraître chez Henry Desbordes sous le titre : Lettres choisies de S. Cyprien aux confesseurs et aux martyrs, avec des remarques historiques et morales. Traduites par Jacques Lenfant (Amsterdam 1688, 12°).

[4] Jurieu commençait à être épuisé par le travail. A la fin de la dernière Lettre pastorale de la troisième année (du 1 er juillet 1689), il devait déclarer : « L’état où nous sommes ne nous permet pas trop de nous charger d’un travail qui, quoique médiocre, devient un joug quand il est nécessaire et réglé » (éd. R. Howells, p.164b). Il devait mettre quelque temps à se remettre : au début de sa XXII e Lettre de la troisième année (II e série : 1 er novembre 1694), il avoue : « Lorsque nous prîmes congé de vous, pour nous donner quelque relâche, à cause des infirmitez qui commençoient à nous attaquer, nous ne pensions pas que ce seroit pour si longtemps. […] Déjà je commençois à me sentir vivement des fatigues de mes travaux. » (éd. R. Howells, p.179). Revenant sur cette période dans son Supplément à l’histoire critique des dogmes et des cultes (Amsterdam 1705, 4°), il explique : « Ces travaux m’ont enfin causé un mal qui m’a mis entièrement hors de combat ; c’est un vertige terrible, qui me dure depuis 15 ans, et à cause duquel j’ai été plusieurs fois des années entières non seulement sans monter en chaire, mais sans pouvoir ni lire ni écrire, sans parler. Et enfin ce mal m’a contraint à renoncer à ma charge et à toute étude » (p.125). Sa maladie ressemblait donc étrangement à celle de Bayle et à celle dont Jean Le Clerc devait souffrir vers la fin de sa vie.

[5] Isaac Jaquelot (1647-1708), qui avait fait ses études à Sedan, devint ministre à Vassy, sa ville natale, en 1668 ; à la Révocation, il s’exila aux Pays-Bas et devint ministre à La Haye en 1686. En 1702, il devait partir pour Berlin, où il fut le prédicateur de Frédéric I er de Prusse. Il allait se remettre des soucis de santé dont il est fait état ici et devenir un des principaux adversaires « rationaux » de Bayle, tout particulièrement par son ouvrage : Conformité de la foi avec la raison, ou défense de la religion contre les principales difficultés répandues dans le « Dictionnaire » de M. Bayle (Amsterdam 1705, 8°). Il combattit aussi les opinions de Jurieu et fut le principal interlocuteur du « Discours de la conformité » qui précède la Théodicée de Leibniz, avec lequel il entretint une correspondance sur la démonstration de l’existence de Dieu, la liberté, la nature de la substance et du corps. Voir David Durand, Vie de Jaquelot (Londres 1785) ; E. Brun, Essai sur Jaquelot considéré surtout comme prédicateur et comme théologien (Strasbourg 1862) ; Dictionary of Seventeenth Century French Philosophers (New York 2008), s.v., art. de C. Frémont ; M.-C. Pitassi, Inventaire critique de la correspondance de Jean-Alphone Turrettini (Paris 2009).

[6] Cette lettre est perdue, car aucune autre lettre de cette même date adressée à un correspondant réfugié en pays germanique ne nous est parvenue. Bayle avait plusieurs correspondants dans les pays germaniques à qui il pouvait vouloir envoyer ses lettres par l’intermédiaire de Lenfant : on peut penser tout particulièrement à François Gaultier de Saint-Blancard, pasteur à Berlin et un des dirigeants du Refuge (voir Lettre 341, n.10, et 687), à Jacques Abbadie, ministre à Berlin sur le point de partir pour Londres (voir Lettres 164, n.35, et 238, n.16), à David et Charles Ancillon, respectivement ministre et juge de la colonie française à Berlin (voir Lettre 675), à Isaac de Beausobre, ministre à Dessau (voir Lettre 584, n.1), ou enfin à La Conseillère, qui avait fondée une Eglise calviniste française à Altona, près de Hambourg (voir Lettre 315, n.1), et qui, accusé par Jurieu de socinianisme, allait obtenir un témoignage favorable de la part de Bayle en 1690.

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