Lettre 718 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

[Rotterdam,] Le mardy 12 oct[obre] 1688
M[onsieur] Peu de jours apres ma precedente [1] je fus touché d’un sensible deplaisir en ap[p]renant l’irruption qui se faisoit au Palatinat [2], et depuis cela, comme le mal est allé en augmentant, j’ai senti redoubler mes allarmes, me representant sur tout ce qu’auront à craindre de nouveau ceux qui avaient cherché là un asyle [3], et en general les perils de la bonne cause [4], et en particulier les interets de mon amy [5] qui me seront toujours extremement chers. Ce que j’ap[p]rens de la bonne disposition où sont les pasteurs de faire bien leur devoir me rejoüit, et je prie Dieu de leur donner toutes les assistances qui leur seront necessaires, et outre la gloire qu’ils acquerront devant Dieu et devant les hommes, il est certain que ce leur sera une puissante recommandation en ce pays ci [6], où sans doutte ils tourneront leurs pas s’il le faut, et où selon toutes les apparences on • sera plus en etat que jamais de secourir et de maintenir les persecutez et leur cause. Nous verrons sans doute bientôt quelque grand evenement. Les forces qu’on a mises en mer et qui ont deja fait voile pour la plupart vers l’isle voisine, sont prodigieuses, et comme elles trouveront là une infinité de correspondans, jugez quelles en seront les suittes [7]. On compte si bien là dessus, et en suite tant de victoires pour l’année qui vient, qu’on ne fait ici nul cas ni des conquetes deja faites au Palatinat ni de celles qui pourront etre ajoutées à celles là avant la prise des quartiers d’hyver. Cela dit-on hautement, n’est pas la grande affaire, et tombera aisement par le succès que l’on se promet. Il n’est pas jusques au pape que l’on ne compte parmi les alliez formidables à la France. Mais comme ceux qui souffrent deja ou qui sont prets à souffrir ne laisseront pas, en attendant ces grandes revolutions de passer de mauvaises heures, je puis vous protester que je sens leurs epreuves fort vivement parmi les allegresses publiques que l’on goute deja par avance dans ces quartiers, et je proteste à mon ami que j’ai toujours la veüe sur lui, et que je lui offre absolument tout ce qui depend de moi, pret à lui temoigner combien je l’ayme et l’estime en toutes rencontres. Tout ce qui se fera par cette republique en faveur du Palatinat ne sera sans doute qu’indirect, c’est à dire par diversion et sur tout, changement avenant ailleurs comme on l’augure, mais cela ne laissera pas de produire de grands • effects, puis que par ce moyen l’Allemagne ne trouvera qu’une mediocre resistance [8]. J’asseure de mes tres humbles services les 2 pasteurs que vous m’avez nommez [9], je les aime et les honnore de tout mon cœur. Je suis Monsieur, tout à vous.

Notes :

[1] La dernière lettre de Bayle à Lenfant est celle du 20 juillet 1688 (Lettre 715).

[2] En septembre, les armées de Louis XIV, sous les ordres de Louvois, étaient entrées en Palatinat et l’avaient incendié et pillé. Après Pforzheim, prise le 10 octobre, les principales villes (Heilbronn, Heidelberg, Mannheim et Philippsbourg) devaient tomber au cours des semaines suivantes. Voir E. Lavisse, Louis XIV. Histoire d’un grand règne (Paris 1908, 1989), livre X : « La politique et la guerre, de la trêve de Ratisbonne à la Paix de Ryswick (1684-1697) », p.735-777 ; F. Bluche, Louis XIV (Paris 1986), p.665.

[3] Sur l’importance du Palatinat comme Refuge des huguenots qui passèrent par Francfort-sur-le-Main, voir M. Magdelaine, « Francfort-sur-le-Main, plaque tournante du refuge », in M. Magdelaine et R. von Thadden (dir.), Le Refuge huguenot (Paris 1985), p.31-44, particulièrement p.39-40.

[4] La « bonne cause », la cause des huguenots.

[5] Jacques Lenfant.

[6] Au Pays-Bas, terre de refuge pour les huguenots exilés.

[7] C’est l’annonce de l’invasion de l’Angleterre par Guillaume III d’Orange, la « Glorieuse Révolution » : sur le détail chronologique des événements et sur ses conséquences internationales, voir J.I. Israel (dir.), The Anglo-Dutch Moment. Essays on the Glorious Revolution and its world impact (Cambridge 1991, 2003) ; sur la position de Bayle à l’égard de ces événements politiques, voir H. Bost et A. McKenna, L’Affaire Bayle, introduction, p.66-70. Rappelons aussi que, quelques mois plus tard, Bayle allait publier la Réponse d’un nouveau converti à la lettre d’un réfugié (Paris 1689), qui témoigne de son hostilité foncière à l’égard de la politique de Guillaume III : voir l’édition critique établie par G. Mori (Paris 2007) et son introduction, p.45-48.

[8] Bayle annonce des manœuvres indirectes et « par diversion » des Pays-Bas en soutien du Palatinat, qui auront l’effet d’affaiblir la France à l’égard de l’Empire, et il fait semblant, dans sa correspondance avec Minutoli, d’approuver de telles manœuvres et leurs effets supposés. Il exprimera un tout autre point de vue sur la politique européenne dans la Réponse d’un nouveau converti, éd. G. Mori, p.115-116.

[9] La réponse de Jacques Lenfant à la lettre de Bayle du 20 juillet (Lettre 715) est perdue ; nous ne saurions donc identifier avec certitude les deux pasteurs auxquels il y faisait allusion. Rappelons cependant que Bayle avait envoyé une deuxième lettre (perdue) par l’intermédiaire de Lenfant : les diverses hypothèses quant au destinataire possible portent essentiellement sur des pasteurs réfugiés en Allemagne : voir Lettre 715, n.6.

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