Lettre 725 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Rotterdam, le 27 e de fevrier 1689

Il vous en coutera bon, mon cher Monsieur, de m’avoir ap[p]ris les nouvelles, qui me concernent dans la lettre de Mademoiselle O ; car voici le troisiéme port de lettre qu’il vous en coute à ce sujet [1]. Je voudrois avoir pû tout enfermer dans le paquet d’hier, mais il ne me fut pas possible.

Vous pouvez être assuré, mon cher Monsieur, qu’ame qui vive ne saura rien de ce que vous me marquez, et que vous serez en cela servi ponctuellement. J’ai été fort satisfait de la latinité [2], où il paroit un air d’abondance fleurie, et qui promet une distinction avantageuse des lettres de semblable caractére, où l’on fait trop entrer le stile négligé de la chancellerie. Il est vrai qu’il faut tenir un milieu, ce me semble, entre la politesse dont les sécrétaires des papes, (et sur tout du tems de Leon X), se piquent ; eux, qui sont les dépositaires des droits de l’ancienne Rome ; et le grand chemin que l’on tient dans les cours du Nord, pour les dépêches latines, qui est quelquefois fort voisin de la basse latinité. Mr Cuper, grand Latin, et sans doute plus difficile juge qu’aucun autre de La Haye, conviendroit aisément que les dépêches des souverains ne doivent point être étudiées ; mais claires, et d’une élégance facile.

Je vous sup[p]lie de faire tenir à Paris cette lettre pour Mr de Longepierre [3], et d’avoir la bonté de temoigner à Mademoiselle O la reconnoissance que j’ai de toutes les honnêtetez qu’elle a repandues avec tant d’esprit sur mon sujet, dans la lettre qu’elle vous a écrite. Qu’elle sache je vous prie par votre moien (je le souhaite extremement, parce que vous representerez mieux que je ne saurois faire, ce que je veux dire) ; qu’elle sache, dis-je, par vos expressions, l’estime que j’ai pour son merite et la passion de lui rendre en toutes occasions mes très-humbles services.

Je suis etc.

 

P.S. La Lettre où vous et moi sommes critiquez, doit être chez tous vos libraires [4].

Notes :

[1] La lettre de Rou et les deux premières réponses de Bayle sur la lettre de « Mademoiselle O » sont perdues ; nous ne saurions donc identifier cette demoiselle ni saisir de quoi il s’agit.

[2] Il s’agit peut-être, après la promotion de Rou comme traducteur ou secrétaire-interprète des Etats Généraux, de ses inquiétudes sur ses capacités en latin ; en effet, il devait écrire les lettres d’Etat en latin et avait envoyé à Bayle un échantillon de son style en cette langue afin de profiter de ses conseils.

[3] Longepierre avait l’habitude de correspondre avec Bayle chaque fois qu’il publiait un livre, en espérant un compte rendu favorable, et, en tant que rédacteur des NRL, Bayle lui donnait toujours satisfaction. Entre le 30 novembre 1686 et le 25 juillet 1696, aucune lettre de Longepierre à Bayle n’a survécu. Cependant, l’allusion de la présente lettre témoigne de la poursuite de leur correspondance. Longepierre venait de publier Les Idylles de Théocrite, traduites de grec en vers françois. Avec des remarques (Paris 1688, 12°) : c’est sans doute à cette occasion qu’il avait adressé à Bayle la lettre à laquelle celui-ci veut répondre.

[4] Bayle désigne ainsi sa propre Réponse d’un nouveau converti : voir Lettre 724.

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