le 30 janvier 1675

Je crains, Homme très illustre, que vous ne croyiez que ma déférence à votre égard s’atténue, puisque je ne vous ai pas écrit depuis longtemps. Mais, de grâce, veuillez ne pas avoir une opinion si défavorable de moi que vous vous persuadiez un jour que le respect dont je vous ai toujours honoré puisse être affaibli. Ma déférence est telle que je ne la montre par aucun signe et qu’elle n’a sa force que dans les profondeurs de mon cœur. Pourtant, malgré tout, elle est tellement grande qu’elle ne peut guère être augmentée. Elle est maintenue vigoureuse par le souvenir de vos bienfaits et par vos lettres très savantes [1], que souvent je lis et jamais sans plaisir et sans qu’il en vaille singulièrement la peine. Certes, mon destin ne me permet pas de parler de vive voix au pilier de mes études (qu’il me soit permis de vous attribuer ce titre bien mérité). Pourtant

La grande valeur de l’homme et de son intelligence se représente à

l’esprit : traits du visage et paroles restent gravés dans le cœur [2].

Pas d’ingratitude donc en moi, mais plutôt toujours présents l’idée et le souvenir de vos mérites. Mais, même s’il en est ainsi, je ne me considérerais pas comme étant exempt de toute faute, si je ne vous avais pas donné au moins un billet, bref, certes, en comparaison de ma prolixité habituelle, mais rempli de véritable affection et d’une déférence sincère. Comment pourrais-je ne pas vous honorer de façon particulière, puisque, quand je parcours l’histoire du temps passé, il n’y a aucune période dont j’aime mieux me souvenir que celle de l’époque où, adolescent, je vous rendais souvent visite, à vous [3], qui êtes mon aîné de quelques années. A cette époque je jouissais de manière si avide de nos conversations, comme si je devinais qu’un jour il n’y aurait plus d’occasion de m’entretenir avec vous, ce qui s’est réalisé lorsque ce temps était fini.

Pour le reste, Homme très illustre, je désire vivement savoir ce que vous avez pensé de mon retour en France. Dès que je me suis senti poussé là par mes propres considérations, rien ne me fut plus important que de chercher l’avis de mon père sur cela, mais aussi de demander respectueusement ses instructions [4], et ainsi permettre que toute l’affaire fût soumise aux conseils d’amis, et aux vôtres en particulier. Il est arrivé que, soit à cause de la perte des lettres, soit pour une autre raison, il n’y a même pas eu un mot de réponse [5]. Ensuite, comme il ne m’était plus possible d’attendre plus longtemps les réponses, je me suis mis en route à la bonne fortune [6], avec l’intention d’atteindre la Neustrie. Je crains que cela ne vous semble pas avoir été fait de façon suffisamment prudente.

A quoi aboutira cette réunion [7],

personne ne le sait sauf Dieu [8],

en qui nous avons mis notre foi en l’entreprenant. C’est peut-être encore une chance que l’Europe entière retentisse de tumultes guerriers ; en effet, la plupart des gens estiment que c’est à cette guerre que notre Eglise doit le calme dont elle bénéficie maintenant partout en France [9] ; et ne dites pas que la paix est imminente, puisque les récentes victoires remportées sur les Allemands auraient arrêté ceux-ci, tout prêts qu’ils étaient à accepter les plus honteuses conditions. Car, au contraire, les experts estiment plutôt que la guerre est devenue plus violente par suite de la récente défaite allemande. Ils croient, en effet, que les Allemands ont fait preuve d’une telle lâcheté, qu’ils ont augmenté les espoirs des Français et qu’ils ont incité tous les voisins à envahir l’Allemagne comme une région qui se laisse facilement piller [10]. Je ne nierai sans doute pas que l’habileté remarquable et l’intrépidité singulière de Turenne aient apporté les plus grandes impulsions à la victoire, pourtant j’oserai affirmer comme certain que les ennemis ont été chassés de l’Alsace par la lâcheté des hommes et par leur étourderie dans la guerre [11]. Loin de moi pourtant de vouloir enlever un quelconque mérite au courage des Français, dont personne ne saurait dignement louer l’endurance au froid et à la privation de nourriture, l’ardeur dans le combat ainsi que, plus important encore, l’incroyable sagacité de Turenne. Même pas la jalousie n’a osé lui ôter :
La couronne qui reste attachée avec gloire à son front [12].
Ce commandant hâte maintenant son retour à la Cour, après avoir détruit le pont de Strasbourg [13], afin que celui-ci ne puisse pas être utilisé par la suite par les ennemis qui se préparent à envahir la France.

Ce pont a été le malheur de notre pays : en effet, jamais les Allemands n’auraient pénétré d’un pied dans cette région de la France si des Strasbourgeois qui, contrairement à ce qui est juste et permis, sont hostiles à tout ce qui est français, ne leur avaient pas assuré le passage libre et sûr du pont [14]. Je peux à peine parvenir à exprimer par des mots quelle admiration, quelles louanges attendront Turenne, quand il reviendra triomphant pour se parer d’un orgueil justifié par ses mérites [15]. Je reconnais que ces heureux succès ont inspiré à beaucoup de monde l’espoir de la paix, surtout après que le Roi, par le moyen d’un pamphlet imprimé [16], a notifié aux ambassadeurs suédois qui agissent en réconciliateurs, qu’il abandonnera beaucoup de son droit afin que par là soit rendue aussitôt une bonne paix à l’Europe entière. Mais, comme le subodorent les plus sagaces, il ne s’agit là que d’expédients diplomatiques, par lesquels le Roi le plus invincible veut rejeter la responsabilité de la guerre sur les ennemis. Car ceux qui sont fous de la guerre, si du moins ils sont prudents, font tout leur possible pour paraître de parfaits avocats de la paix, afin de ne pas s’aliéner les sympathies de tout le monde, si on les croyait responsables de la perte de la paix. Mais que les hommes politiques s’occupent de ces choses.

Adieu, Homme très illustre, et continuez à m’assister de votre sympathie et de vos prières.

Notes :

[1] Ces lettres ne nous sont pas parvenues. Le jeune Bayle avait passé quatre mois d’été, en 1668, chez son oncle Bayze à Saverdun, où il avait beaucoup profité de la bibliothèque du pasteur Laurent Rivals.

[2] Virgile, Enéide , iv.3-5 : il s’agit de Didon songeant à Enée. Le texte porte gentis (« de sa race »), à quoi Bayle substitue mentis (« de son esprit »), car Rivals ne pouvait se targuer d’une extraction noble.

[3] Sur les visites de Bayle à Saverdun, voir Labrousse, Pierre Bayle, i.36, n.41 ; 55, n.19 ; 64.

[4] Voir Lettre 46, p.250, et Lettre 62, p.294.

[5] C’est à Rouen, en septembre 1674, que Bayle reçut enfin des nouvelles de son père : voir Lettre 62, p.294-295.

[6] L’expression latine « quod felix faustum fortunatumque sit » signifie littéralement : « puisse cette chose être heureuse, prospère et opulente ». Il s’agit d’une formule de souhait employée au moment de tenter une entreprise. Voir Apulée, Les Métamorphoses, i.2 ; Cicéron, De la divination, i.102 ; Tite-Live, Histoire romaine, xxiv.16.

[7] Le sens du latin demande consilium et non concilium. La confusion orthographique est fréquente dans les manuscrits.

[8] Littéralement : « Mais tout cela repose assurément sur les genoux des dieux. » Voir Homère, Iliade, xvii.514 ; xx.435 ; Odyssée, i.267.

[9] On a là un témoignage, parmi beaucoup d’autres, de la tranquillité relative où se trouvaient les communautés réformées durant les périodes de guerre.

[10] La mésentente constante entre Impériaux et Brandebourgeois fut un facteur important de faiblesse pour les coalisés.

[11] Voir Homère, Iliade, ii.368.

[12] Horace, Satires , I.x.49.

[13] Voir la Gazette, n° 116, nouvelle de Paris du 6 octobre 1674, et n° 132, nouvelle de Strasbourg du 22 novembre 1674.

[14] Voir la Gazette, n° 9, nouvelle du camp de Gémur, près de Schelestadt (Sélestat), du 19 janvier 1675.

[15] Ces trois mots sont pris d’ Horace, Odes , III.xxx.14-15.

[16] Lavisse ( Histoire de France, vii.2, p.330) souligne les tentatives de négociation faites par Louis XIV auprès de Guillaume d’Orange et leur insuccès. Nous n’avons pas trouvé d’exemplaire imprimé d’une déclaration conciliante de Louis XIV adressée aux Suédois. Cependant, voir la Gazette, n° 129 et 134, nouvelles de Saint-Germain-en-Laye du 16 novembre et du 7 décembre 1674, le n° 9, nouvelle de Francfort du 14 janvier 1675, n° 21, nouvelle de Vienne du 16 février 1675, et l’extraordinaire n° 33 du 9 avril 1675 : « La Réponse du Roy au mémoire du baron Spar, ambassadeur extraordinaire de Suède, sur les préliminaires de la paix générale ».

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