Lettre 733 : Pierre Bayle à Gilbert Burnet

[Rotterdam, le 11 juillet 1689]

Monseigneur,

Il n’y a peut êt[re] personne parmi ceux qui ont eu le bo[n]heur d’être connus de vous en ce païs, qui n’ait été moins sensible que moi aux grandes et glorieuses nouvelles que nous avons apprises sur vôtre sujet [1], et plus diligent à se donner l’honneur de vous écrire pour vous temoigner la part qu’il y prenoit. C’est sans doute que ces autres personnes honorées de vôtre amitié, et pleines de respect et de zele pour vous, Monseigneur, n’ont pas envisagé aussi profondement que moi l’obligation où nous devions tous être de ne pas vous interrompre pour un seul moment dans les importantes occupations qui vous rendoient nécessaires au bien public. C’est là la vraye cause du silence que j’ai gardé : plus je voyois que vôtre nom retentissoit de toutes parts dans les nouvelles publiques et particulieres, plus je voyois que vous auriez eu très grande raison de dire, nos pondera rerum et momenta sumus [2], moins osois-je mettre la main à la plume pour vous communiquer les applaudissemens interieurs que je donnois aux justes recompenses dont / vôtre merite et vos grands services étoient couronnez et que je melois ici, en toutes occasions, avec ceux que tous les bien-intentionnez faisoient paroitre. Mais à present, Monseigneur, que les choses bien établies vous peuvent laisser plus de repos, je croirois n’être plus excusable si je n’avois l’honneur de vous temoigner par une lettre que personne n’a eu plus de joye que moi de voir l’illustre docteur Burnet élevé à un si haut rang dans l’Eglise anglicane, dont il etoit si digne et qu’il est si propre [à] remplir à la gloire de Dieu, et à l’illustration des sciences les plus sublimes [e]t les plus sacrées ; Dieu veuille vous faire la grace d’occuper long tems plein de santé et de prosperité ce poste et de plus grands encore.

Agréez, Monseigneur, que je finisse cette lettre par une très humble priere en faveur de celui qui aura l’honneur de vous presenter cette lettre, et qui est aussi chargé d’un exemplaire du Panegyrique que le sçavant [P]erizonius a prononcé à Franeker le jour du couronnement de Leurs Majestez britanniques [3]. C’est un jeune homme de bonne famille et qui / appartient à un de mes tres bons amis ; il se nomme Mr Boyer [4] , et après avoir commencé ses études en France ; il les a continuées à Franeker avec succez, apprenant non seulement la philosophie et la theologie, mais aussi les mathematiques et les fortifications. Je prens la liberté, Monseigneur, de vous supplier très humblement de lui donner lieu de continuer à se pousser, lui faisant trouver quelque condition* ou telle autre maniére que vôtre générosité protectrice des refugiez vous fera trouver convenable. Je vous en serai extremement obligé et m’estimerai toujours le plus heureux du monde de trouver des occasions de faire éclater le profond respect et l’admiration extraordinaire qui me font être, Monseigneur, votre trés humble et trés obéissant serviteur Baile

A Rotterdam ce 11 juillet 1689

 

A Monseigneur l’evêque de Salisbury

Notes :

[1] La double négation de cette formule constitue un lapsus lourd de sens, puisque Gilbert Burnet avait joué un rôle clef dans la Glorieuse Révolution et venait d’en être récompensé par sa nomination comme évêque de Salisbury : voir Lettre 710, n.8.

[2] « nous avons bien du poids et de l’influence dans le monde » : voir Lucain, Pharsale, iii.337-38, où on lit l’affirmation négative : non sumus pondera, etc.

[3] Jacobus Perizonius, Panegyricus serenissimo Britanniæ, Franciæ, Scotiæ et Hiberniæ regi, Vilhelmo Arausiæo, a. d. 3. eidus aprilis, quo die pariter cum augusta ejus conjuge, Maria Stuartia, solenniter regno fuit inauguratus et diademate ornatus (Franequeræ in Frisiis 1689, folio).

[4] Abel Boyer, né à Castres en 1667 et mort à Chelsea en 1729, allait devenir un lexicographe et un traducteur réputé. Il devait se faire connaître par la publication d’un Dictionnaire royal françois-anglois, et anglois-françois (1702) et d’une Grammaire angloise-françoise (1745). Après avoir commencé des études à l’académie de Puylaurens, il s’était exilé aux Provinces-Unies à la Révocation. Il termina ses études à Franeker avant d’émigrer en Angleterre en 1689. Voir D.C.A. Agnew, Protestant exiles from France in the reign of Louis XIV ; or, the Huguenot refugees and their descendants en Great Britain and Ireland (London, Edinburgh 1871-1874 ; London 1886), ii.262-263 ; J.C. Laursen, « Abel Boyer, the translation of libertines and the politics of French politeness in Britain », in J. Häseler et A. McKenna (dir.), La Vie intellectuelle aux Refuges huguenots, ii : Huguenots traducteurs (Paris 2002), p.37-48.

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