Lettre 735 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam le 6 d’oct[obre] 1689

Si je trouvois souvent des commoditez*, je vous asseure mon tres cher Monsieur, que je vous ass[ure]rois souvent de la continuation de mon amitié, et de mon estime singuliere, avec mille et mille remercimens de toutes les marques que vous me donnez de votre precieuse amitié en cent sortes d’occasions, comme encore dernierement dans la petite course que Mr Bayze mon ami et mon allié a eté faire à Geneve [1], mais personne presque ne va d’ici en vos quartiers* et je me fais un scrupule de vous ecrire par la poste. Soiez donc assez indulgent pour moi (et en meme tems vous me rendrez justice si jamais on en a rendu à un ami) pour etre parfaitement asseuré de mon cœur, encore que je ne sois guere exact à vous en renouveller les protestations par mes lettres. J’ai tres souvent le plaisir de voir de votre ecriture ; je l’ai eu depuis peu par le moyen d’un chirurgien poitevin, à qui j’ai taché de rendre le plus de service que j’ay pu pour son trajet d’Angleterre [2] ; mais le plaisir que j’eus outre votre lettre de parler à fond de vous avec Mr Beddevole [3] fut bien autrement exquis et de durée, car je le / renouvellois à tout moment, pendant que cet ami sejourna icy. Je n’ai point de ses nouvelles depuis qu’il est passé en Angleterre. Mais on ne doit pas lui en faire reproche, ce pays est à present le grand theatre du monde, on y est si fort occupé de tant de grands objets • presens reellement, et par l’anticipation des conjectures, qu’on y peut facilement oublier les autres pays.

Je sens l’effect des grandes revolutions de l’Europe [4], je [l]es pardonne à autrui ; je vois tous les gens de [lettres] de ma connoissance se plaindre aussi bie[n que] moi que les nouvelles remplissent si fortement l’esprit, qu’on ne songe quasi q[u’à des] gazettes et à des la[r]dons, et qu’on n’est [sic] plu[s capable] l’esprit remp[li] de [c]es viandes là, de l’occup[er à] de fortes et à de solides etudes. Mais je do[is excepter] notre excellent Mr Basnage, car quoi qu’[il suive] le torrent des nouvelles comme les autres, il ne laisse pas de travailler beaucoup dans son cabinet, et nous • verrons bientot le fruit de ses veilles dans la reponse qu’il fait imprimer aux Variations de Mr de Meaux [5], belle et tres savante. Mr Jurieu au sujet duquel nous avons eu depuis quelques sepmaines une grande allarme (car il a eté / dangereusement malade, mais Dieu l’a rendu à nos prieres [6]) auroit bien accommodé* le commentaire de ce prelat sur l’Apocalypse, si sa santé le lui eust permis [7] ; il avoit deja son plan tout fait, et il ne lui auroit falu que peu de jours pour le remplir, tant sa facilité à composer est surprenante.

Pour vous dire un mot de mes occupations mon cher Monsieur, je vous dirai que • des lecons publiques et particulieres m’occupent autant que mes forces se peuvent etendre [8] ; et qu’ainsi je ne fais que des lectures fort passageres et superficielles le reste du tems. Vous ne sauriez croire la joye que je me fais en me representant la tranquillité dont vous jouissez à Geneve pendant l’ emotion* qui est quasi par tout ailleurs, et franchement je vous aimerois mieux dans ce bien heureux etat d’où vous regardez à l’abri de l’orage ce qui se passe ailleurs, que dans celui où des gens peutetre trop zelez, voudroient voir les cantons evangeliques, c’e[s]t à dire dans la rupture actuelle avec la France. J’avouë que par là on pourroit faire bien du mal à l’ennemi commun, mais on en pourroit recevoir aussi [9].

Aimez moi toujours et croiez que je vous honore avec toute la tendresse et la reconnoissance possibles. Bayle

A Monsieur/ Monsieur Minutoly pasteur/ et professeur/ A Geneve

Notes :

[1] Sur la mission de Jean de Bayze à Genève, voir Lettre 728, n.3.

[2] Nous ne saurions identifier ce chirurgien poitevin qui, recommandé auprès de Bayle par Minutoli, avait cherché refuge en Angleterre. On voit que Bayle joue un rôle très actif dans l’aide aux huguenots réfugiés de passage à Rotterdam.

[3] Sur Dominique Beddevole, voir Lettres 398, n.1, 536, n.4, et 565, p.394. Malheureux candidat à un poste de professeur à Genève, il était devenu médecin de Guillaume III aux Pays-Bas et était parti en Angleterre avec la flotte du futur roi.

[4] La « Glorieuse Révolution ».

[5] Jacques Basnage, Histoire de la religion des Eglises réformées, pour servir de réponse à l’« Histoire des variations des Eglises protestantes » de M. de Meaux (Rotterdam 1690, 8°, 2 vol.).

[6] Sur l’état précaire de la santé de Jurieu, voir Lettres 715, n.4, et 720, n.15.

[7] Bossuet, L’Apocalypse, avec une explication (Paris 1689, 8°). La remarque de Bayle ne manque pas d’ironie puisqu’il ne croit certainement pas Jurieu capable d’« accommoder » Bossuet sur ce sujet-là après la publication de son Accomplissement des prophéties : voir Lettre 728, n.9. Un compte rendu de l’ouvrage de Bossuet venait de paraître dans le JS du 5 septembre 1689.

[8] Bayle avait repris ses cours à l’Ecole Illustre au mois de février 1688 (voir Lettre 702, 707) ; ses occupations principales étaient en fait liées à la rédaction et à la diffusion de la Lettre d’un nouveau converti et de l’ Avis aux réfugiés, ce dernier écrit portant la date du 1 er janvier 1690.

[9] Bayle pense sans doute à la mission de Jean de Bayze à Genève pour recruter des soldats pour l’armée de Guillaume III (voir Lettres 728, n.3). L’« ennemi commun » des Suisses et des réfugiés est, bien entendu, Louis XIV : Bayle exprime donc à demi-mot une réserve à l’égard de la prise de position des huguenots réfugiés « trop zelez » en faveur de la Glorieuse Révolution, puisqu’il redoute la réaction de la France à l’égard des réformés. Cette position s’exprime très ouvertement dans l’ Avis aux réfugiés, mais Bayle ne sent pas libre de la formuler explicitement dans sa correspondance avec Minutoli.

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