Lettre 739 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

[Rotterdam, le 1 er janvier 1690]

L’obligation indispensable, Monsieur, qui m’engage à vous remercier tres humblement de la bonté que vous avez euë de me communiquer de si curieux eclaircissemens sur la vie de Languet [1], ne m’empeche pas de commencer ce billet par vous souhaitter une heureuse année et il me semble que c’est donner à chaque chose le rang qui lui est dû, car il est plus important pour ceux qui vous estiment au point que je fais, que vous vous portiez bien, et que vous soiez heureux, que d’etre ponctuel sur le chapitre des remercimens.

J’ai trouvé les vers latins de Mr Du May [2] fort beaux, mais il me semble que dans l’extrait que vous me communiquez de sa lettre il y a une petite meprise, il dit qu’Hubert Languet fit imprimer • Vindiciæ contra Tyrannos, cependant il est certain que l’ouvrage ne fut imprimé qu’apres la mort de Languet, et cela par les soins de Mr Du Plessis Mornay auquel il avoit en mourant remis le manuscrit.

Je suis faché que la Vie du grand Saumaise ne puisse etre arrachée d’entre les mains du fils de Mr de La Mare [3], car ayant eté composée si lentement par un savant homme, elle ne peut etre que fort achevée. Mais au reste Monsieur, un auteur de meme / nom que Mr Du May, ne seroit il pas son parent ? Je parle de Mr Du May etabli dans le pays de Wirtemberg, qui a ecrit en forme de dialogues un etat present de l’Allemagne [4], et qui a fait une espece de commentaire, ou des additions à La Bilancia politica de Boccalin [5] ; sans compter son Prudent voyageur imprimé depuis 5 ou 6 ans à Geneve [6]. On ne sauroit gueres deviner par ses livres s’il est de la religion protestante, on le pourroit croire en considerant ses emplois du Wirtemberg, mais en considerant qu’il est peut etre [de] Dijon, et de famille de conseiller, on en pourroit douter.

Je suis faché Monsieur, que vous aiez perdu votre proces, puis qu’outre votre bon droit, vous avez tant d’inclination à bien user des faveurs de la fortune ; vous aviez à faire à trop forte partie, et cela vous doit consoler, mais je trouve que vous pouvez tirer un plus grand fonds de consolation, de la grace que Dieu vous a faite de ne plus vous soucier de benefices.

J’ai apris avec chagrin que les paquets que Mr Vroeze vous aportoit [7] où se trouvent plusieurs pieces concernant Mr Descartes [8], aient eté arretez en chemin, j’espere qu’on aura le credit de les retrouver attendu qu’il ne s’agit / point là de livres à vendre et à distribuer par le royaume. Je ne saurois trouver mauvais qu’on empeche l’entrée de la pluspart de nos mechans libelles [9][,] nous y gagnons plus que nous n’y perdons car par là on sait moins jusqu’où portent la licence et la brutalite*, un tas de mechantes plumes dont notre parti fourmille, et qui sont detestées par tout ce qu’il y [a] d’honnetes gens parmi les veritables refugiez.

Il me semble avoir oüi dire que celui qui travaille à la Vie de Mr Descartes est le meme Mr Le Grand qui a fait Le Schisme d’Angleterre [10]. Je crois qu’il n’a point vu le libelle que La Croze l’un des auteurs autrefois de la Bibliotheque universelle a publié contre lui [11][,] où parmi cent pauvretez il s’amuse à critiquer le stile, et les periodes qui lui ont paru mal rangées, comme si c’etoit une chose fort importante dans le demelé qu’il a avec le docteur Burnet sur des faits, de pouvoir gloser sur le stile, et d’y trouver des negligences peu conformes aux Remarques du P[ère] Bouhours [12] ; c’est moins qu’attaquer un ouvrage* par les giroüettes. Je n’ai pas encore parcouru le livre que Bartholin vient de publier a Coppenhague des Antiquitez des peuples du Nort [13], mais je ne doute pas qu’il n’y ait des choses bien curieuses. Je vous demande Monsieur la continuation de votre amitié, et de vos lettres qui sont ici un grand regale pour nous, et un bon magasin pour le journal de Mr Basnage [14], et je vous assure qu’on ne peut pas etre avec plus de respect et d’estime que je le suis, Monsieur v[otr]e tres humb[le] ser[viteur.]

A Monsieur / Monsieur l’abbé Nicaise / A Paris

Notes :

[1] Les lettres de Nicaise de cette période sont perdues : il avait dû répondre à la demande de Bayle concernant l’auteur du pamphlet Vindiciæ contra tyrannos dans sa lettre du 15 juin 1689 (Lettre 730).

[2] Il s’agit certainement du jésuite Du May qui était entré dans la querelle de l’ Anti-Baillet de Ménage : voir Lettre 621, n.8.

[3] Cette biographie de Saumaise par La Mare ne fut sans doute jamais achevée. Bayle n’a pas consacré d’article du DHC à Saumaise et aucune des références qu’il fait à ce savant ne mentionne une biographie. L’article que Moreri consacre à Saumaise est dépourvu de toute mention d’une biographie.

[4] Louis Du May, L’Estat de l’Empire, ou abregé du droict public d’Alemagne : mis en dialogue pour plus grande commodité d’un jeune prince, à qui il a ésté enseigné par Louis Du May (Paris 1660, 12°). On apprend dans le DHC, art. « Boccalin (Trajan) », rem. D, que l’auteur était professeur à l’université de Tübingen : voir ci-dessous, n.5.

[5] Trajano Boccalini, La Bilancia politica di tutte le opere di Traiano Boccalini : vol. 1, Dove si tratta delle osservazioni politiche sopra i sei libri degli « Annali » di Cornelio Tacito, vol. 2 Nelle quale si comprendono le osservationi, et considerationi politiche sopra il primo libro delle storie di Cornelio Tacito, e sopra la « Vita di Giulio Agricola » scritta dal medesimo auttore. Il tutto illustrato dagli auvertimenti del Signor Cavaliere Ludovico Du May (Castellana 1678, 4°, 2 vol.). Sur la carrière de Boccalin, sur sa réputation ternie par ses médisances et par ses railleries et sur son assassinat, voir le DHC, art. « Boccalin (Trajan) », et sur l’édition de La Bilancia politica par Louis Du May, voir la rem. D du même article, où Bayle explique comment ce professeur de Tübingen établit ses remarques et envoya l’édition à Gregorio Leti à Genève ; celui-ci fit imprimer l’ouvrage par Widerhold à Castellana en y ajoutant un troisième volume de sa propre main. Bayle tient ces informations d’un « mémoire venu de bon lieu » dont il détient l’original : il s’agit donc d’informations fournies par Leti.

[6] Louis Du May, Le Prudent Voyageur, contenant la description politique de tous les Etats du monde, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique et particulièrement de l’Europe, où sont dépeintes les maisons royales et autres familles illustres (Genève 1681, 12°, 3 vol.).

[7] Sur Adriaen Vroesen, ancien étudiant de Bayle, qui séjournait à Paris, voir Lettres 428, n.5, et 706, n.2.

[8] Le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes (Amsterdam 1684, 12°) était déjà ancien ; il s’agit peut-être ici du recueil publié en 1686 : Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick 1687, 12°), qui comportait les Réflexions sur la lettre de l’auteur des « Doutes » de Bayle.

[9] La dénonciation des « libelles diffamatoires » des huguenots est un leitmotiv de la Lettre d’un nouveau converti et de l’ Avis aux réfugiés. Bayle les condamne sur le plan de la morale et craint que, sur le plan politique, ils ne compromettent les chances des huguenots réfugiés de revenir en France.

[10] La référence est confuse, comme l’est la bibliographie pertinente, compliquée par la confusion de plusieurs Sanderus et de deux Le Grand. Le point de départ est l’ouvrage du prêtre catholique anglais Nicholas Sanders (ou Sander) (env. 1530-1581), De origine ac progressu Schismatis Anglicani liber. Continens historiam maxime ecclesiasticam annorum circiter sexaginta [...] Editus et auctus per E. Rishtonum (Coloniæ Agrippinæ 1585, 8°), qui connut plusieurs éditions (1586, 1588, 1610, 1628) et qui fut traduit presque immédiatement : Les Trois Livres de Nicolas Sander, touchant l’origine et progres du schisme d’Angleterre [...] Augmenté par Edoüard Rishton [...] Traduits [...] selon la copie latine de Rome, par I. T. A. C. (s.l. 1587, 8°) ; une nouvelle traduction parut au siècle suivant : Histoire du schisme d’Angleterre, traduite en françois par Maucroix (Paris 1676, 1678, 12°). Cet ouvrage fit l’objet des critiques de Gilbert Burnet dans le premier volume de son History of the Reformation of the Church of England (London 1679-1715, 3 vol.), ouvrage aussitôt traduit : Histoire de la réformation de l’Eglise d’Angleterre, traduite [...] par M. de Rosemond (Amsterdam 1687, 12°), qui parut chez Abraham Wolfgang. Joachim Le Grand intervint alors avec son Histoire du divorce de Henry VIII. Roy d’Angleterre et de Catherine d’Arragon : avec la défense de Sanderus. La Réfutation des deux premiers livres de l’« Histoire de la Réformation de M. Burnet » : et les preuves (Paris 1688, 12°, 3 vol.), qui parut sous plusieurs titres à la même date, tels que Défense de Sanderus ou réponse à la refutation que fait M. Burnet de l’« Histoire du schisme d’Angleterre », écrite par Sanderus (Paris 1688, 8°), ouvrage qui fit l’objet d’un compte rendu dans le JS du 19 juillet 1688. A cette critique Burnet répondit aussitôt : Lettre de Mr. Burnet à Mr. Thevenot contenant une courte critique de l’Histoire du divorce de Henri VIII, écrite par Mr. Le Grand (The Hague 1688, 12°), un pamphlet de vingt-sept pages qui connut également une édition parisienne de même date ; voir le compte rendu dans le JS du 11 octobre 1688. Le Grand répliqua : Lettres de Mr. Le Grand à Mr. Burnet, touchant l’Histoire des Variations, l’Histoire de la Réformation, et l’Histoire du Divorce de Henry VIII et de Catherine d’Arragon (Paris 1691, 12°). Sur Nicholas Sanders, on peut consulter T.V. Veech, Dr Nicholas Sanders and the English Reformation, 1530-1581 (Louvain 1935). Quoi qu’il en soit du détail bibliographique de ce flot d’écrits polémiques, Joachim Le Grand, auteur de l’histoire du schisme d’Angleterre, n’était pas l’auteur de travaux en cours sur Descartes, comme l’affirme Bayle, qui le confond sans doute avec Antoine Le Grand, récollet de Douai, auteur de l’ Institutio Philosophiæ secundum principia D. Renati Descartes : nova methodo adornata et explicata, cumque indice locupletissimo aucta (Londini 1672, 1675 ; 12° ; Noribergæ 1679) et d’une Apologia pro R. Descartes contra Samuelum Parkerum (Londini 1679, 8°).

[11] Jean Cornand de La Croze (1661-1705), qui collaborait avec Jean Le Clerc à la rédaction de la BUH, s’allia avec Burnet – qu’il avait rencontré aux Pays-Bas en 1686 et qu’il suivit en Angleterre en 1689 – contre le jésuite Joachim Le Grand dans sa Critique de quelques endroits de l’histoire du divorce de Henri VIII composée par M. Le Grand (Amsterdam 1690, 8°) ; sur cet auteur, voir Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. d’A. Juillard).

[12] Allusion à un des ouvrages où le Père Dominique Bouhours s’érigeait en arbitre de la pureté de la langue française : Remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1675, 4°). Sur Bouhours et sa querelle furieuse avec Ménage, voir Lettre 13, n.70, et 107, n.15.

[13] Thomas Bartholin, Antiquitates Danicæ de causis contemptæ a Danis adhuc gentilibus mortis (Hafniæ 1690, 8°).

[14] Le périodique dirigé par Henri Basnage de Beauval : Histoire des ouvrages des savants.

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