Lettre 740 : Jean Rou à Pierre Bayle

[La Haye, février 1690]

Je n’interromprois pas les graves occupations du cher Monsieur Bayle par une bagatelle comme celle-ci, si je n’esperois qu’il entrera dans les raisons qu’il y a pour moi à m’assurer de son sentiment sur la manière dont je me prends à exécuter un dessein qu’il y a longtemps que j’ai dans l’esprit. Les grandes obligations que j’ai à la reine [1] me peseront toujours, tant que je n’aie eu l’honneur de lui marquer combien mon cœur y est sensible. Si je pensois aller de plain-pied jusqu’au trône, je ne parviendrois pas seulement à passer la salle des gardes ; j’ai donc imaginé une espece de momerie, et comme à la faveur d’un masque on entre en tel palais, d’où l’on seroit assurément repoussé sous un habit de cérémonie, j’ai cru que par le tour que je donne à une réponse que j’étais d’ailleurs obligé de faire à la lettre d’un de mes amis qui a l’honneur d’être de ses officiers [2], il ne seroit pas impossible que Sa Majesté elle-même ne m’entendît. Ses domestiques familiers lui cherchent avec empressement toutes les petites pièces qui peuvent donner une innocente occasion de rire, et qui sait si, sans aller jusqu’au marquis de La Muce [3], à l’aide seule de la première femme de chambre, l’heure du petit coucher ne pourra pas être pour ma lettre une espèce d’heure du berger ? La question n’est donc plus que de savoir si, comme ce n’est pas une petite entreprise que de faire rire les sages, j’aurai été assez heureux pour attraper ce secret-là. Taillez, rognez, mon très cher Monsieur, coupez bras et jambe, je vous croirai de tout, jusqu’à consentir à une suppression entière [4] ; ou, si vous ne voulez retrancher que quelques parties, jetez un grain de sel sur tout le reste, et répandez deux ou trois de ces fleurs que vous savez cueillir à poignées. R.

Notes :

[1] Voir Rou, Mémoires, éd. Waddington, i.265-273, où Rou fait le récit de sa promotion en tant que « translateur » de Leurs Hautes Puissances et explique ce qu’il doit à la recommandation qui lui a été accordée par la princesse Marie.

[2] Voir Rou, Mémoires, éd. Waddington, i.265-268, sur la part que prit un greffier de Guillaume III à la promotion de Rou.

[3] Olivier Chauvin, marquis de La Muce-Ponthus, descendant d’une famille bretonne très ancienne, avait été arrêté en 1685 en l’île de Ré. Il passa deux ans comme prisonnier à La Rochelle et au château de Nantes mais refusa d’abjurer. Il fut finalement embarqué à bord d’un vaisseau qui l’emmena en Angleterre, d’où il repartit, avec Charles de Sailly et deux cents huguenots, pour Jamestown, Virginia, et s’établit à Manakin Town. Voir C.W. Baird, History of the huguenot emigration to America (New York 1885, 2 vol.), ii.87-89, 177-178 ; J.L. Bugg, jr, « The French huguenot frontier settlement of Manakin town », The Virginia Magazine of history and biography, 61 (1953), p.359-392.

[4] Le texte envoyé par Rou à Bayle le titre Dialogue d’Ariston et d’Eugène : il figure dans ses Mémoires, éd. Waddington, ii.283-290. Bayle le commente dans sa réponse (Lettre 741).

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