Lettre 744 : Pierre Bayle à Gilles Ménage

A Roterdam le 6 mars 1690
Monsieur J’ai un regret extreme de n’avoir pas recu la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’ecrire au sujet de la mort de Mr Bigot [1], trois jours avant que de recevoir la mienne [2]. Je suis exposé souvent à de pareilles facheries*, comme je croi vous l’avoir marqué, mais je me console moins aisement de la perte de ce qui me vient de vous, que lors que ou la friponnerie des gens de la poste, ou le hazard me fait perdre d’autres lettres. Je n’ai point recu cette lettre là, et je n’ai pas oüi dire à Mr Basnage l’avocat qui vous avoit demandé des memoires pour l’eloge de Mr Bigot [3], qu’il ait recu votre reponse. Les 2 freres Monsieur, vous saluent avec toute sorte de respect. L’ainé a fait une reponse aux Variations de Mr de Meaux [4], qui paroitra au 1 er jour. /

Quant à Mr Leers j’ai seu avec la derniere surprise qu’il vous avoit ecrit tout le contraire de ce qu’il avoit voulu que je vous ecrivisse touchant les Mescolanze [5]. Il me temoigna lors que je lui parlai qu’il voudroit bien imprimer ce livre comme il l’avoit resolu, mais que les choses sont tellement empirées dans la librairie depuis la guerre, et empirent tous les jours, qu’il ne voit pas qu’il le puisse faire, et quant aux cent livres que vous lui offrez Monsieur, il me dit qu’il ne voudroit p[as] prendre rien de vous, et que cela lui paroitroit malhonnete. Enfin apres lui avoir dit sur ce sujet ce que je pus de plus fort, il me dit qu’il y songeroit et qu’il vous feroit savoir sa derniere resolution par l’ordinaire d’aujourd’hui. Je ne croi point, pour vous le dire franchement Monsieur qu’il vous reponde ce que je souhaitterois, savoir qu’il l’imprimera, et qu’il se hatera meme. Il doit demenager ce mois de mai, et cela lui sert de raison de renvoier du moins jusques à ce qu’il soit rangé dans sa nouvelle maison. /

Mr Wetstein me dit l’autre jour que la moitié du Laerce c’est à dire une quarantaine de feüilles, etoit imprimé [6], et je l’exhortai puissamment à se hater ; il me repondit que les caprices et les travers bourrus du s[ieu]r Meiboom son correcteur [7], sont cause d’une infinité de delais.

Je vous remercie tres humblement Monsieur, de ce qu’il vous a plu de m’aprendre touchant Mr Costar [8], et de m’offrir le manuscrit de sa vie si vous pouvez le recouvrer. Cela meriteroit de voir le jour, et principalement en cas que vous eussiez pu revoir l’ouvrage. Je souhaitte passionnement que les imprimeurs de Lion nous donnent bien tot Les Femmes philosophes et Les Origines de la langue francoise [9] ne trouvant rien où j’aprenne plus de choses que dans vos ecrits.

Je suis avec toute la veneration imaginable votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Monsieur/ Monsieur l’abbé Mesnage/ au cloitre Notre Dame/ A Paris

Notes :

[1] Cette lettre de Ménage s’est, en effet, perdue : voir Lettre 738.

[2] Lettre 738, datée du 1 er janvier 1690.

[3] Henri Basnage de Beauval avait inséré un éloge d’ Emeric Bigot dans l’ HOS, janvier 1690.

[4] Bayle avait déjà annoncé à Jacques Lenfant cette réponse à Bossuet composée par Jacques Basnage : voir Lettre 720, n.14.

[5] Sur cette nouvelle édition des Mescolanze de Ménage, voir Lettres 727 et 736.

[6] Cette édition de Diogène Laërce édité par Gilles Ménage et Marcus Meibom et imprimée par Henri Wetstein ne parut qu’en 1692 sous le titre : Diogenis Laertii De vitis, dogmatibus et apophthegmatibus clarorum philosophorum libri X. : graece et latine. Cum subjunctis integris annotationibus Is. Casauboni, Th. Aldobrandini et Mer. Casauboni. Latinam Ambrosii versionem complevit et emendavit Marcus Meibomius. Seorsum excusas Aeg. Menagii in Diogenem observationes auctiores habet volumen II. Ut et eiusdem Syntagma de mulieribus philosophis ; et Joachimi Kuhnii ad Diogenem notas. Additæ denique sunt priorum editionum præfationes, et indices locupletissimi (Amstelædami 1692, 4°, 2 vol.). Voir la lettre de Bayle à Ménage du 21 novembre 1689 (Lettre 736), où il stipulait que quelques vingt-cinq feuilles étaient déjà imprimées depuis le mois d’octobre.

[7] Marcus Meibom (Meibomius ou Meybomius) (1620/30-1710/11) était un Danois passablement excentrique, spécialiste de la musique grecque ancienne, ancien bibliothécaire à Copenhague et à Stockholm. En 1668, il avait travaillé un certain temps comme professeur à l’Ecole Illustre d’Amsterdam. En tant que correcteur à l’imprimerie d’Henri Wetstein (1649-1726), il poussa à bout à la fois Wetstein et Ménage, dont l’édition de 1692 de Diogène Laërce faisait l’objet de ses soins. Voir R.G. Maber, Publishing in the Republic of Letters, 1679-1692. The Ménage-Grevius-Wetstein Correspondence (Amsterdam, 2005), passim ; D. van Miert, Illuster Onderwijs. Het Amsterdamse Athenaeum in de Gouden Eeuw, 1632-1704 (Amsterdam, 2005), passim.

[8] Bayle avait exprimé sa curiosité concernant Costar dans sa lettre à Ménage du 1 er janvier 1690 : voir Lettre 738, n.20.

[9] Bayle avait déjà évoqué l’ Historia mulierum philosopharum de Ménage, qui parut à Lyon en 1690 : voir Lettre 736, n.9. La nouvelle édition du second ouvrage ne devait paraître qu’en 1694 sous le titre : Dictionnaire étymologique, ou origines de la langue françoise. Nouvelle édition (Paris 1694, folio).

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