Lettre 750 : Pierre Bayle à François d’Aix de La Chaize

[Rotterdam, août 1690 [1]]

Lettre de Monsieur l’ abbé d’Estrées prieur de Nefville, à Monsieur l’abbé d’Olivet de l’Académie françoise, pour servir de réponse à sa derniere lettre à M. le président Bouhier ; ou réfutation de ses fausses anecdotes et de ses jugemens littéraires, avec une parodie de sa prosopopée (Bruxelles, Fricx, 1739, 12°)

 

Avertissement

Je n’avois d’abord eu dessein que de réfuter les erreurs de M. l’abbé d’Olivet au sujet de Bayle [2], dont ce savant académicien [3] méprise l’érudition, et auquel il ôte un ouvrage qui est sûrement de lui ; mais de peur que cette discussion, qui n’intéresse que les gens de lettres, ne parût indifférente, et même ennuyeuse aux gens du monde, et que mon écrit ne fût peu lû ; j’ai jugé à propos, à l’exemple même de M. Olivet, d’y joindre de la critique littéraire, et de le choisir lui-même pour objet de cette critique, comme il a fait à l’égard d’une personne dont les ouvrages n’ont aucun rapport avec ceux de Bayle [4]. Ainsi, après avoir combattu les sentimens de M. Olivet sur le fameux philologue de Hollande, j’ai crû devoir les combattre aussi au sujet du moderne phi- / lologue de Paris [5]. Au surplus, ce n’est ni par aucun ressentiment, ni par aucune mauvaise intention que je publie ce petit ouvrage. S’il s’y trouve quelques ironies, je ne me les suis permises qu’en marchant sur les traces de celui contre qui j’écris [6]. J’ai seulement tâché de les rendre un peu plus légéres, et de leur donner un fondement plus réel, sans me départir de certains égards que les gens de lettres doivent observer dans leurs disputes. J’ai également évité d’être fade ou amer, mais je ne me flatte point d’avoir trouvé le juste milieu. Quoi qu’il en soit, avec une simple épée, j’ai osé combattre un adversaire armé d’une lourde massuë, capable de faire trembler tous les champions, et d’assommer tous ses rivaux. /

 

Lorsque je vis, Monsieur, la première édition de votre dernière Lettre à M. le président Bouhier, votre /2/ confrere, et le confident ordinaire de vos chagrins, il me parut qu’on en pouvoit juger comme de la plûpart des autres écrits polémiques que vous nous avez donnez jusqu’à present. Vous le dirai-je : je ne m’imaginai point qu’elle vous fît beaucoup d’honneur, parce qu’au lieu de combattre votre adversaire, vous vous y répandiez en invectives et en impolitesses qui ne sont pas même dignes de vous, témoin cette épigramme stercoraire que vous avez sagement retranchée de la seconde édition de votre Lettre [7], sans doute à cause des railleries qu’elle vous a attirées de toutes parts. Cependant n’ayant encore aucun intérêt personnel dans la dispute, je ne devois que montrer une juste indifférence, et laisser tomber votre Lettre, comme tant d’autres pièces fugitives que l’on oublie presqu’aussitôt qu’elles ont vû le jour[.] Mais depuis que /3/ vous avez appris au public dans la seconde édition de cette même Lettre, que tout ce que vous écrivîtes, il y a près de deux ans, contre M. Crévier [8], retomboit sur un autre auteur ; « que vous n’auriez eu mot à dire à ce célébre professeur de l’université, si en le réfutant, vous [ne] vous étiez proposé de faire porter le contre-coup sur l’Observateur [9], qui avoit saisi aux cheveux l’occasion de vous commettre avec lui, qui avoit interrompu la douceur de votre vie, c’est-à-dire, vos études, et vous avoit suscité des querelles, à vous, l’ ennemi juré de toute altercation » ; j’en ai été très inquiété, je vous l’avouë ; j’ai eu peur qu’aux yeux des personnes instruites, le contre-coup ne parût porter sur moi, encore plus que sur l’observateur ; ou même, que si vous veniez à vous réconcilier avec ce dernier, comme vos louanges inespérées donnent lieu de croire que vous avez fait avec l’autre, je ne restasse seul exposé à votre terrible courroux. /4/ En effet, ce n’est point l’Observateur qui vous a commis avec M. Crévier, comme il vous plaît de le dire dans la seconde édition de votre Lettre, c’est moi-même qui ai eu ce malheur [10], je le reconnois ; c’est moi qui originairement ai interrompu la douceur de votre vie ; c’est moi qui ai troublé vos études, ces études si glorieuses pour vous et si utiles au public. Toutes les querelles qu’il vous a fallu soutenir depuis près de deux ans, c’est moi qui, sans le vouloir, vous les ai suscitées, à vous, qui de vos jours n’avez écrit une ligne contre personne, si ce n’est en récriminant. Est-ce donc une vaine allarme quand je crains que votre cour[r]oux ne retombe sur moi ? Et puis-je même douter que vous ne m’ayez principalement en vûë, sçachant de bonne part, que tout excusable que je fusse de vous avoir commis avec un sa- /5/ vant contre mon gré, et sans aucun mauvais dessein, vous n’avez jamais pû me le pardonner, et qu’en plus d’une occasion, votre ressentiment s’est fait voir au travers des politesses établies par l’usage ? Mais pour montrer toute l’injustice de votre procédé à mon égard, il suffit de rappeler l’origine de la querelle.

J’écrivis, il y a deux ans, une Lettre aux Observations au sujet d’un petit ouvrage Sur le goût, que M. Rémond de Saint-Mard [11] venoit de publier, et où j’avois remarqué, entr’autres choses, un endroit qui ne m’avoit pas paru exact. Il s’agissoit, comme vous savez, du bon et du beau dans les ouvrages d’esprit ; M. Rémond me sembloit donner la préférence à celui-ci sur l’autre. Je me souvins alors d’avoir lû dans votre discours à l’Académie quelque chose qui étoit entierement contraire à la doctrine de M. Rémond. J’y eus recours ; j’y trouvai effectivement un passage de Cicéron rendu d’une maniere absolument décisive en ma faveur. Sur votre autorité seule, j’employai ce passage dans le sens que vous lui aviez donné. Je ne vous citai point en cette occasion, par- /6/ ce que je vous avois désigné auparavant par la double qualité de savant et de laborieux ; et c’étoit un éloge dont vous deviez être content, puisqu’il renferme, ce me semble, tout ce qu’on peut dire d’avantageux d’un homme de lettres, et de plus flatteur pour un académicien.

Ma Lettre étant tombée entre les mains de M. Crévier, professeur de rhétorique au collège de Beauvais, il trouva que dans le passage cité de Ciceron, l’on n’avoit pas rendu fidelement la pensée de cet auteur. Il prit la plume et réfuta la traduction, en reconnoissant toutefois que « le fond de ma doctrine n’étoit pas éloigné de la façon de penser de Ciceron ».

J’avois été ainsi directement et immédiatement attaqué par le professeur, quoiqu’avec politesse ; mais le coup qui portoit sur moi, l’Observateur le détourna, en fesant remarquer « que j’avois été trompé par la traduction fautive que vous aviez faite du passage latin ». Il n’en fallut pas davantage pour vous mettre tout en feu. Vous écrivîtes alors cette Lettre foudroyante, qui parut au /7/ mois de juillet 1737 ; ou, pour me servir de vos propres termes, piqué contre le professeur qui avoit appesanti sur vous sa ferule, vous la lui arrachâtes bravement, et en fîtes sur lui l’usage qui vous étoit familier, il y a environ 40 ans ; en sorte que rappellant votre ancienne profession, vous vous imaginâtes corriger charitablement le théme d’un petit cinquiéme. Vous parûtes même vous complaire dans cette honnête supposition, tant elle vous sembla spirituelle ! Tout autre auroit enfoncé le poignard avec respect, et auroit du moins gardé quelques ménagemens ; pour vous, vous ne les crûtes pas faits pour un homme qui attaquoit les gens sans rime ni raison. Cependant à vous entendre dans votre derniére Lettre, vous n’auriez eu mot à lui dire, si vous ne vous étiez proposé de faire porter le contre-coup sur l’Observateur. Vous vous étes plaint du professeur, parce que l’autre avoit appuyé sa critique. Nouvelle façon de se venger d’un journaliste, en accablant d’invectives celui dont ce journaliste approuve le sentiment !

Quoi qu’il en soit, voilà comment un passage de Ciceron, vous a non-seule- /8/ ment indisposé contre moi, mais vous a de plus broüillé avec deux personnes estimées dans le monde, et dans la République des Lettres, et qui étoient auparavant de vos amis ; je dis de vos amis, car on assûre que vous avez fort souvent consulté le premier sur certains endroits obscurs de Cicéron que vous n’entendiez point, afin de n’avoir pas toujours recours à Dijon [12][.] Quant au second, quoi que vous disiez, on sait, à n’enpouvoir douter, que vous avez été lié avec lui d’une maniere très étroite, jusqu’à lui faire present de vos ouvrages, et recevoir les siens ; ce qui est prouvé par certaine restitution de votre part, dont j’ai ouï faire un conte ridicule.

Ces beux jours sont passés. A ce doux commerce de trois hommes lettrés, a succédé une funeste discorde. Vos tranquilles études ont été troublées. Ah ! Pourquoi faut-il que mon imprudente adoption ait causé ce désordre ? Sans moi vous n’auriez jamais eu maille à partir ensemble. /9/

Une chose me console cependant, c’est que mon imprudence a contribué au progrès de votre réputation. Quoique la matiere prêtât peu, avec quel art ne sûtes-vous pas l’égayer et la rendre supportable ? Abandonnant la simplicité du style épistolaire pour vous jetter dans la polémique, vous évitâtes merveilleusement ce que le premier a de soporatif. Ah ! il faut l’avouer, que le professeur fut bien rabroué ! Je ne crois pas qu’après cela il s’avise jamais de relever un homme de votre poids. Quoi de plus amusant que la leçon que vous fesiez à votre petit cinquiéme ? Que d’esprit, que d’enjouement, que de délicatesse vous opposâtes au ton magistral du professeur ! Aussi votre écrit fut-il honoré de l’approbation d’ un de vos semblables [13] ; et à son exemple, un autre /10/ bel esprit du même ordre vient d’en faire autant pour votre dernière Lettre à M. le président Bouhier. Il a trouvé « la première partie de cette Lettre remplie d’ anecdotes curieuses, concernant des écrivains célebres du dernier siecle. » A l’égard de ce que vous répondez à un adversaire qui vous a attaqué le premier, il a crû que « l’impression en pouvoit être permise d’autant plus, que rien n’y passe les bornes prescrites en ces combats litteraires. » Cette innocente approbation s’est étendue, comme on voit, jusques sur votre sale et infame épigramme : à la verité, le public n’en a pas été édifié ; mais pour servir M. l’abbé d’Olivet, il est permis de tout braver, surtout quand on a été honoré de ses précieux éloges, comme Mon- /11/ sieur Danchet [14]. Voyons donc quelles sont les anecdotes si dignes de l’admiration de cet académicien.

 

« Oui (dites-vous dans votre Lettre) il est certain que l’ Avis aux réfugiés qui parut en 1690 et qui servit longtemps de prétexte à l’horrible guerre de Jurieu contre Bayle, est de feu Monsieur de Larroque [15], intime ami de notre cher abbé Fraguier [16] , chez qui je le voyais presque tous les soirs. Je lui ai entendu conter cent fois (poursuivez-vous) que, ne pouvant approuver la conduite des réfugiés, qui ne cessaient alors d’invectiver contre le Roi et contre la France, avec une aigreur capable de nuire à leur retour, il composa cet ouvrage [dans le dessein de leur ouvrir les yeux, et] avant que d’être tout à fait déterminé à se faire catholique. Qu’ayant été appelé à la Cour d’Hannover, où il fut retenu neuf mois, pendant ce tems-là, M. Bayle, dépositaire de son manuscrit, le fit imprimer de son aveu, mais avec parole de ne point nommer l’auteur[.] Qu’à son retour d’Hannover, il vint ici faire son abjuration[.] Que, peu de jours après, s’entretenant avec le P[ère] Verjus, jésuite célèbre [17], il apprit de lui que M. l’archevêque de Paris et le P[ère] de La Chaise étaient indignés de l’ Avis aux réfugiés, dont l’auteur, si ce n’était pas un protestant déguisé, leur paraissait un fort mauvais catholique, puis- /12/ qu’il traitoit de persécuteurs, ou peu s’en faut, les ministres du Roi. Pour sentir combien ce discours dut faire impression sur M. de Larroque (ajoutez-vous) il faudroit l’avoir connu. Jamais homme ne fut en même temps et plus fier et plus timide. Risquer un éclaircissement avec ces deux puissances, cela exigeoit des démarches que sa fierté ne lui conseilloit pas ; et c’étoit aussi s’exposer à des suites que sa timidité lui fesoit appréhender. Il prit donc le parti de se tenir clos et couvert, en réitérant à M. Bayle l’ordre de lui garder inviolablement le secret. »

L’horrible guerre de Jurieu contre Bayle étoit alors allumée. L’ Avis aux réfugiés étoit un des chefs qui servoient de prétexte à cette guerre. « D’un seul mot Bayle pouvoit fermer la bouche à son adversaire. » Il ne s’agissoit que de découvrir l’auteur de l’ Avis aux réfugiés ; mais « il avoit (dites-vous) promis le secret à son ami, et il le lui garda avec une constance à laquelle on ne peut refuser des louanges. Pour ne point commettre son ami, il soutint pendant plusieurs années les attaques d’un chef de parti, l’homme /13/ du monde le plus fougueux. »

A cela, Monsieur l’abbé, permettez-moi de vous répondre que vous vous étes trompé [18]. Malgré la décision de M. l’approbateur [19], vos anecdotes ne sont rien moins que curieuses, parce qu’elles sont fausses, ainsi que le jugement que vous portez du mérite de M. de Larroque. Ce que vous nous dites de Bayle, et de sa constance à garder le secret qu’il avoit promis à son ami, est un pur roman. Vous étes mal instruit de ce qui se passa entre lui et Larroque ; et quoique vous vissiez ce dernier presque tous les soirs chez votre cher abbé Fraguier, vous n’étes nullement au fait de sa vie. Jamais l’ Avis aux réfugiés ne fut de Larroque. Jamais Larroque ne fut qu’un auteur, je ne dis pas seulement médiocre, mais fort mauvais, à en juger par ses ouvrages.

Je ne pensois pas devoir jamais entrer en lice avec vous, et principalement sur un point de critique, genre d’étude, qui n’est pas moins nouveau pour moi que pour vous ; mais puisque l’occasion s’en présente, après m’être suffisamment justifié sur l’origine de la querelle que je vous ai suscitée, je vais essayer de discuter et d’éclaircir le point dont il s’agit, dans la pensée que si ma /14/ Lettre vient à être publique, cette discussion pourra ne point paroître indifférente aux yeux des savans, parmi lesquels M. le président Bouhier n’est sans doute pas le seul qui ait de la passion pour l’histoire littéraire.

1°. Jamais l’ Avis aux réfugiés ne fut de Larroque. Au contraire, cet ouvrage est certainement de Bayle. On a sur cela des preuves incontestables. Eloigné du royaume par la suppression de l’académie de Sedan, et plus encore par la révocation de l’édit de Nantes, Bayle n’avoit point perdu l’envie de revoir sa patrie. Dans cette vûë, il pensa à se ménager des protections à la Cour ; ce qui lui étoit d’autant plus nécessaire, que depuis long-tems ses ennemis méditoient sa ruïne, et qu’il se voyoit à la veille d’être obligé de chercher une retraite ailleurs qu’en Hollande. Mais le seul moyen de réussir pour lors en France, c’étoit d’être catholique, ou au moins d’en avoir les dehors ; il ne l’ignoroit pas. C’est pourquoi il composa l’ Avis aux réfugiés, ouvrage qui paroit véritablement n’avoir été fait que pour /15/ plaire à Louis XIV [20]. Il est écrit en forme de lettre, et l’auteur l’adresse à un de ses amis, à qui il le vouloit donner pour étrennes. Il raille les réfugiés sur les fausses espérances qu’ils concevoient des évenemens extraordinaires qu’on avoit vûs dans le cours de l’année 1689 et de quelques-unes des précédentes. Il s’y éleve contre un certain esprit de sédition et de révolte qui s’étoit glissé parmi eux, et il les exhorte à imiter la modération des catholiques anglois réfugiés en France. Il s’y rend le défenseur de l’autorité des souverains et des droits de la royauté. Il accuse les presbytériens d’avoir été les auteurs de la mort de Charles I er roi d’Angleterre, et reproche à l’Eglise anglicane de s’être criminellement écartée de l’obéïssance qu’elle devoit à son légitime souverain (le roi Jacques II pour qui la France [s’]armoit alors avec vigueur). Enfin, il félicite son ami sur les dispositions favorables qu’on disoit être dans l’esprit de Louis XIV pour le rappel des réformés : delà, il prend occasion de faire quelques réflexions sur les dernieres campagnes de ce prince ; il n’épargne rien pour relever sa gloire et la grandeur de son royaume, et se déclare hautement con- /16/ tre tous ses ennemis, principalement contre l’empereur et contre le pape, parce que Louis XIV étoit alors en guerre avec le premier, et qu’il n’aimoit pas le second. On peut remarquer que par tout il affectoit d’écrire comme s’il eût été à Paris.

Le P[ère] de La Chaise [21] , que l’on avoit plusieurs fois sollicité de s’intéresser pour Bayle auprès du Roi, et qui connoissoit son rare mérite, avoit toujours déclaré, qu’avant que de parler, il lui falloit un témoignage non équivoque de sa bonne volonté pour l’Eglise catholique, qu’il pût montrer au Roi ; que sans cela même, il ne parleroit jamais efficacement. Bayle, instruit de cette réponse, lui écrivit au mois d’août 1690 que l’ Avis aux réfugiés, « qu’on avoit imprimé en Hollande à son insçû et avec divers changemens qui le défiguroient, mais qu’il venoit d’envoyer en /17/ France à un de ses amis (Monsieur de Larroque), pour le faire imprimer en sa forme véritable et naturelle, devoit être un témoignagne suffisant et de ses sentimens sur la religion, et de son respect pour le Roi [22] ; que cet ouvrage entroit assez dans les vûes de Sa Ma- /18/ jesté, pour qu’il ne fît point difficulté de s’en ouvrir à lui, mais qu’il le supplioit de tenir cet aveu secret [23] ». Le P[ère] de La Chaise avoit dans cette lettre, le témoignage qu’il avoit exigé ; il la montra au Roi, et lui demanda au nom du savant réfugié, et la permission qu’il souhaitoit, et l’espace d’une année pour s’instruire, soit auprès de M. de Meaux, soit auprès de M. Pellisson [24], soit auprès de lui-même, parce que M. Bayle ne vouloit point qu’on eût à lui reprocher d’avoir vendu sa créance pour les quatre mille livres de pension qui lui avoient été offertes par la Cour. Le Roi répondit qu’il seroit charmé d’attirer dans ses Etats un homme du mérite de Bayle ; mais qu’ayant refusé au maréchal de Schomberg et au comte de Roye la permission de paroître dans le royaume, qu’ils ne fussent catholiques [25], il ne pouvoit accorder à un autre une pareille permission ; que cependant, il vouloit bien se relâcher ; qu’aussi-tôt que Bayle se seroit rendu dans quelque ville catholique, comme Bruxelles ou Cologne, et qu’il auroit commencé à se faire instruire, les quatre mille livres de pension lui seroient régulierement payées.

Les embarras cruels qui survinrent /19/ pour lors à Bayle, rompirent cette négociation. Jurieu qui depuis lon-tems étoit son ennemi mortel, parce qu’il avoit trouvé en lui un rival qui l’effaçoit, irrité d’une critique violente que Bayle avoit composée contre lui, mit tout en œuvre pour se venger /20/ et le perdre. Il s’adressa d’abord aux bourguemestres de Rotterdam, puis au tribunal appellé le consistoire flamand, et l’y dénonça comme impie, athée, profane, homme sans religion, et même criminel d’Etat, et chef d’une conspiration formée contre la liberté publique. Tout ce que Bayle put faire au milieu de ces assauts, ce fut de se défendre ; encore succomba-t’il à la fin, et se vit-il dépoüïllé de sa chaire et de ses pensions [26]. Et depuis le commencement de ses em- /21/ barras, quoiqu’il eût plus besoin que jamais de protection, l’on n’a plus entendu parler ni de ses desseins de conversion, ni de son envie de rentrer dans le royaume. Peut-être ne se sentoit-il point disposé à remplir la condition que le Roi exigeoit, ou peut-être encore fit-il réflexion que du caractére dont il étoit, et avec un génie vif, boüillant, difficile à contenir, il auroit peine à vivre dans un pays où la contrainte est nécessaire, et que s’il venoit à y laisser voir le moindre penchant pour le pyrrhonisme [27], il s’attireroit infailliblement des affaires bien plus terribles, que celles qu’il avoit euës à soûtenir en Hollande, sur tout y étant connu pour relaps.

Avant cette disgrace et durant sa négociation avec le P[ère] de La Chaise, il avoit écrit en termes exprès à Larroque [28], que « selon ce qu’il prévoyoit, l’orage excité contre lui alloit devenir plus /22/ violent qu’il n’avoit encore été : que si l’on venoit à savoir en Hollande que l’ Avis aux réfugiés fût son ouvrage, ses ennemis qui en avoient déjà quelques soupçons, y trouveroient un prétexte pour couvrir leur haine, et un moyen de venir sûrement à bout de le perdre ; qu’ainsi il le prioit de s’en dire lui-même l’auteur, et qui plus est de faire en sorte que le public le crût. » Larroque garda long-tems la lettre, et la fit voir quelques années après au Père Vitry [29], jésuite de ses amis, qui, depuis la mort de Bayle, en a (dit-on) toujours parlé comme d’une pièce bien réelle et bien authentique. D’illustres personnes dont l’autorité seule entraî- /23/ neroit toute la République des Lettres [30], s’il ne m’étoit expressément défendu de les nommer, m’ont dit aussi l’avoir vûë et euë assez entre les mains pour se souvenir des propres termes de Bayle ; ils m’ont de plus ajouté que cette négociation avoit été une affaire de six mois, et qu’elle s’étoit passée sous leurs yeux, et qu’apparemment Larroque avoit oublié le fait, lorsqu’il nous le racontoit chez le cher abbé Fraguier, ou que l’ayant vous-même mal compris, vous en avez confondu toutes les circonstances [31].

Cependant Larroque servit fidélement son ami. A peine le manuscrit lui avoit-il été envoyé, qu’il l’avoit confié à un libraire ; celui-ci avoit obtenu au nom de l’auteur un privilége pour l’imprimer ; et l’on travailloit à cette impression, lorsqu’elle fut interrompuë par les ordres de Bayle, et par la mort du libraire. Mais quelques mois après, on reprit l’ouvrage, et le livre parut enfin avec le nom de l’auteur caché, sous les mêmes lettres initiales que dans l’édition d’Amsterdam, et avec un privilége où l’on trouve ce détail remarquable : « Notre amée [ sic] Marie-Magdelene Guellerin, veuve de Gabriel Martin [32], /24/ nous a fait remontrer que par nos Lettres du 20 octobre 1690 nous avions permis à l’auteur du livre qui a pour titre : Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France de faire imprimer, vendre et débiter ledit ouvrage par tout notre royaume, pendant le tems et espace de dix années ; mais qu’ayant affecté de demeurer inconnu au public, il avoit fait difficulté de laisser enregistrer sur les registres de la communauté des libraires ledit privilege expédié en son nom, ce qui avec la maladie et la mort dudit Gabriel Martin, avoit interrompu l’impression dudit ouvrage déja commencée, et le retarderoit encore, s’il ne nous plaisoit en conséquence du traité fait avec ledit auteur et de son consentement, faire mettre ledit privilege au nom de l’exposante, etc. » On voit encore à la tête de la même édition un Avertissement conçû à peu près dans les mêmes termes que la lettre de Bayle au Pere de La Chaise, et par lequel il paroit que l’auteur pour donner le change à ses ennemis, vouloit toujours faire croire qu’il étoit en France. Voici ce qu’on y lit : « Comme cet ouvrage a été impri- /25/ mé dans les pays étrangers avec divers changemens contraires à l’intention de l’auteur, c’est ce qui oblige de le faire réimprimer en Franec en sa forme véritable et naturelle. L’auteur proteste sincerement qu’il n’a aucun dessein que de faire son devoir, en fesant connoître à ceux à qui il prend intérêt, certaines vérités importantes, sur lesquelles on ne fait pas assez de réflexion. Il a si peu regardé la faveur de la Cour, qu’il a même évité d’en être connu, se cachant pour cette bonne action, avec autant de soin qu’on se cache pour les mauvaises. »

Dès le tems de l’édition d’Amsterdam, plusieurs protestants ou réformés avoient entrepris de répondre à l’ Avis aux réfugiés. Ab[b]adie, Larrey, et M. de B[e]auval, l’avoient réfuté [33], les deux premiers dans des ouvrages composés exprès ; le troisiéme dans son journal du mois de février mil six cens quatre-vingt-dix. Bayle fit plus. Comme Jurieu s’obstinoit toujours à le faire auteur de cet ouvrage, malgré son désaveu formel, malgré tous les ressorts /26/ que M. de B[e]auval, et ses autres amis avoient fait agir pour confirmer ce désaveu, et détruire l’accusation, il /27/ entreprit de le réfuter, assûré qu’il se tenoit de la discrétion de M. de Larroque. Cette réfutation n’eut pas cependant lieu, Bayle ayant été obligé de l’abandonner pour travailler à se justifier des autres accusations dont on le chargeoit, accusations qui étoient beaucoup plus graves et plus importantes : et au lieu de cet ouvrage, il donna dans son livre intitulé La Cabale chimérique, un projet de réponse où il prétendit démontrer que tous les caracteres ausquels Jurieu avoit cru le reconnoître pour auteur de l’ Avis aux réfugiés, formoient en sa faveur des présomptions beaucoup plus fortes que ce qu’on avoit allegué contre lui. Mais toutes ces prétenduës démonstrations étoient trop foibles pour persuader le public. Jurieu ne fut pas le seul qui en jugea ainsi. La plûpart des amis mêmes de Bayle ne purent s’empêcher d’en convenir ; et ce fut une question qui resta toujours indécise entre lui et son adversaire, de savoir si l’ Avis aux réfugiés étoit son ouvrage, ou s’il ne l’étoit point.

Les jugemens n’étoient pas moins partagés dans toute la République des Lettres, sur l’auteur de l’écrit célébre dont il s’agit. Plusieurs le donnerent à /28/ M. Pellisson [34]. De ce nombre furent entr’autres M. Wellewood, célèbre médecin de Londres, qui publioit alors un ouvrage périodique, sous le titre d’ Observateur, et à M. de La Bastide, ancien ami de M. Pellisson, avec qui il avoit été commis de M. Fouquet. Comme M. de La Bastide se flattoit de connoître le tour d’esprit, et les expressions favorites de Pellisson, il crut remarquer une grande conformité entre les ouvrages de cet académicien, et l’ Avis aux réfugiés ; et même pour prouver cette conformité, il fit une dissertation, mais qu’il ne publia qu’après la mort de son ami. « Je me suis proposé (y dit-il) de mettre ici sur le papier diverses observations générales et particulieres, /29/ qui toutes ensemble font connoître évidemment que c’est en effet l’auteur des Réflexions sur les différends de la religion ( M. Pellisson) qui l’est aussi de l’ Avis aux réfugiés ; et que ce dernier écrit n’est proprement qu’une suite et comme un appendice de l’autre : on peut dire même qu’il commence à la fin du troisiéme volume des Réflexions, publié en 1689 sous le titre de Chimeres de M. Jurieu. On y trouve effectivement le même goût, le même génie, et à peu près les mêmes réflexions. »

Bayle dans une lettre du 14 octobre 1690 parlant à M. Constant, son ami, des nouvelles littéraires du tems, et en particul[i]er de l’ Avis aux réfugiés, lui apprend que « la voix publique donnoit cet ouvrage au savant M. de Larroque, fils du fameux ministre de Larroque [35] », quoique, selon vous, personne n’eût dû pour lors avoir cette idée, et que Bayle fût même obligé d’un faire un mystére à ses plus intimes amis, pour ne point manquer au secret qu’il avoit promis à M. de Larroque. Cette déclaration de Bayle a fait croire à M. Des Maizeaux, que Larroque étoit véritablement l’auteur de l’ Avis aux réfugiés ; et c’est aussi sans doute sur le même fon- /30/ dement que vous avez bâti votre systême. Quand M. Des Maizeaux commença en 1707 à travailler à la Vie de Bayle (c’est lui qui nous l’apprend), il pria M. Basnage de lui fournir quelques éclaircissemens sur l’affaire de l’ Avis aux réfugiés. Voici ce que M. Basnage répondit : « Puisque vous voulez que je vous parle avec une pleine confiance sur ce qui regarde M. Bayle, je ne crois point qu’on doive remuer l’affaire de l’ Avis aux réfugiés. Ce n’est pas que je le soupçonne d’en être l’auteur, je n’ai point abandonné ma premiere conjecture, c’est que le manuscrit lui en avoit été confié. Il le fit imprimer, et il y ajouta une préface et quelques traits de sa main. M. Hartsoeker [36] m’a confirmé dans ma conjecture, parce qu’il m’a assûré que M. de Larroque étant prisonnier à Paris, citoit souvent cet ouvrage, comme une production qui lui appartenoit ; mais /31/ comme c’est un sujet odieux, il vaut mieux le laisser tomber, que de faire criailler de nouveau ses ennemis. » Quelque temps après le même M. Basnage lui envoya un second mémoire encore plus étendu que le premier. On y lisoit entr’autres choses ces paroles : « J’ai toujours cru et je crois encore, que M. Bayle étoit l’auteur de la préface, et que le manuscrit lui en avoit été confié par M. de Larroque, qui changea peu de temps après de religion, et qui a toujours réclamé cet ouvrage comme sien. C’est là, si je ne me trompe, tout le mystere qui a rendu les défenses de M. Bayle si foibles. Il n’osoit dire ce qu’il pensoit du livre, ni de l’auteur, qui a toujours été son ami.

M. Bayle a toujours protesté à ceux qui étoient le plus avant dans sa confidence, que le livre n’étoit point de lui (dit M. de B[e]auval dans l’éloge de Bayle) ainsi il faut l’effacer du catalogue de ses ouvrages ; du moins cela /32/ suffit pour ne le point alléguer en preuve contre lui. Et puisqu’il l’a constamment nié, l’équité ne permet point qu’on le cite en témoignage, pour noircir sa mémoire. » M. Des Maizeaux trouve ces raisons décisives, et prévenu des mêmes idées que les autres protestans, amis de Bayle, c’est à dire, que cet écrivain n’a jamais pu chercher à flétrir tout le corps des réfugiés, lui qui l’avait si bien défendu dans tous ses autres ouvrages, il prononce conformément à la décision de M. de B[e]auval. Mais l’un et l’autre jugement n’est appuyé que sur des conjectures, sur des présomptions. Or des conjectures, des présomptions peuvent-elles détruire un fait aussi positif que l’aveu par écrit de Bayle au Pere de La Chaise, et celui de Larroque au Pere Vitri [37] ? Peuvent-elles détruire une preuve que M. Des Maizeaux rapporte lui-même, et qui renverse toutes les conjectures du monde ? La voici cette preuve.

« On attribuë (dit-il) à M. Bayle l’ouvrage dont il s’agit sur le témoignage du s[ieu]r Moëtjens [38] qui l’a imprimé. On assûre que ce libraire a dit à /33/ plusieurs personnes que M. Bayle en étoit l’auteur ; pour moi, ayant appris que M. Loüis [39], qui en a corrigé les épreuves, confirmoit le rapport de M. Moëtjens, je l’ai prié de me donner là dessus quelques éclaircissemens. Il n’a pas trouvé à propos de me répondre ; mais il a dit de bouche à une personne qui ne se distingue pas moins par son mérite, que par ses ouvrages, et qui avoit eu la bonté de lui rendre ma lettre, qu’il connoissoit l’écriture de M. Bayle, avant que de corriger cet ouvrage, et que depuis ce tems-là il avoit eu diverses occasions de la connoître parfaitement, que tout le manuscrit d’un bout à l’autre étoit de la main de M. Bayle, et qu’il en conservoit un morceau qu’il avoit arraché du manuscrit, avant que de le rendre au s[ieu]r Moëtjens. » Rien de plus positif, rien de plus convainquant que ce rapport. Et n’a-t’on pas lieu de s’étonner qu’un homme aussi exact, aussi ama[t]eur du vrai que M. Des Maizeaux, qu’un critique tel que vous, donne encore la préférence à des conjectures, à des présomptions ? /34/

Que M. Basnage, que M. de B[e]auval son frere, tous deux intimes amis de Bayle, ayent toujours cru qu’il n’étoit point auteur du livre dont il s’agit ; que Bayle même l’ait toûjours protesté à ceux qui étoient le plus avant dans sa confidence, cela ne m’étonne point ; au contraire je ne trouve rien que de raisonnable, de sage, de prudent dans cette conduite. Jamais ni Basnage, ni B[e]auval ne surent ce qui s’étoit passé entre Bayle et le Pere de La Chaise. Jamais Bayle ne leur découvrit son secret ; et il ne le devoit pas, quelque confiance qu’il eût en eux, quelque tendre amitié qu’ils eussent pour lui. Car comme il connoissoit leur attachement sincere pour la religion qu’ils professoient, il auroit perdu leur estime et leur amitié ; tou[t] modérés qu’ils fussent, ils seroient devenus ses ennemis, s’ils avoient sçu qu’il eût jamais la pensée de retourner à la communion de l’Eglise catholique. Le moindre soupçon d’un changement qu’ils auroient regardé comme une seconde apostasië, l’auroit fait passer dans leur esprit pour un homme sans religion, reproche que Jurieu lui avoit fait tant de fois, dont ses amis avoient toujours tâché de le sauver, et qui par là n’auroit été que /35/ trop réalisé. Et en perdant l’estime de ces deux freres que toute l’Europe respectoit, il auroit perdu jusqu’au dernier de ses amis ; il se seroit attiré sur les bras tous les réformés, ou protestans, et se seroit vû abandonné de tout le monde en Hollande, sans en être plus assûré de trouver une retraite en France, où depuis long-tems il avoit ses ennemis comme ses partisans, et où plusieurs l’accusoient déja de pirrhonisme [40].

Voilà, Monsieur, tout le mystere, que Jurieu ni aucun protestant ne pénétra jamais, parce que Bayle avoit intérêt de le leur cacher. Voilà tout le secret que, selon vous, Bayle garda inviolablement à son ami, M. de Larroque. Ce que je dis ici, est fondé sur des preuves ausquelles il n’y a, ce me semble, rien à répondre ; mais quand même nous ne les aurions pas ces preuves, il suffiroit de raisonner, pour voir que vous vous êtes trompé, en attribuant à Larroque l’ Avis aux réfugiés. Sans dire que le style vif, correct, véhément de cet écrit, est tout différent de celui des ou- /36/ vrages de votre héros ; ni qu’on y reconnoît tout le génie et tout le feu de Bayle, quoi qu’en dise M. Des Maizeaux ; que les railleries qu’y fait l’auteur sur les prétendus prodiges dont les esprits étoient alors occupés, ont un je ne sais quel goût, un je ne sais quel caractere, qui est en quelque sorte particulier à l’adversaire de Jurieu ; enfin que dans tout cet ouvrage les matieres sont infiniment plus ornées et plus attachantes que dans aucun écrit de Larroque, est-il croyable qu’un écrivain tel que Bayle eût jamais voulu adopter l’ouvrage d’un autre ? Et même étoit-il homme à se prêter à un pareil dégui- /37/ ment ? De plus, aucun des caracteres qui peuvent désigner l’auteur de l’ Avis aux réfugiés, ne convient à Larroque, et je le démontre par vos propres paroles.

Selon vous, Larroque « composa cet ouvrage avant que d’être tout à fait déterminé à se faire catholique, et dans le dessein d’ouvrir les yeux aux réfugiés, qui ne cessoient d’invectiver contre le Roy et contre la France, ce qu’il ne pouvoit approuver. » Il fit un voyage à la cour d’Hannover. Le livre fut imprimé pendant son absence, et à son retour il apprit que « M. l’archevêque de Paris et le Pere de La Chaise étoient indignés du nouvel ouvrage, dont l’auteur, si ce n’étoit pas un protestant déguisé, leur paroissoit un fort mauvais catholique ; puisqu’il traitoit de persécuteurs, ou peu s’en faut, les ministres du Roy. » Je dois d’abord vous faire observer, Monsieur, que faute d’avoir distingué, autant qu’il est nécessaire, les deux éditions de l’ Avis aux réfugiés, l’une faite en Hollande à l’insçu de l’auteur, et avec divers changemens contraires à son intention, l’autre faite en France dans sa forme véritable et naturelle, et à peu près /38/ la même que celle de La Haye, vous semblez nous représenter en général cet écrit célébre comme un ouvrage où l’on soutient, et où l’on combat également tantôt la vérité, tantôt l’erreur, où l’on veut plaire au Roy, et où il est en même tems injurié. Secondement j’ose vous dire qu’il y a dans vos paroles une contradiction qui démontre évidemment le faux du systéme que vous avez suivi. En effet, pour nous en tenir au dessein qui, selon vous, porta Larroque à écrire, et aux dispositions dans lesquelles il écrivit, eût-ce été marquer aucun penchant pour la foi de l’Eglise, que de composer un ouvrage dont l’auteur fût regardé, sinon comme un protestant déguisé, du moins comme un fort mauvais catholique ? Eût-ce été prendre les moyens d’ouvrir les yeux aux réfugiés, et de faire cesser leurs plaintes et leurs invectives contre la France, que de traiter de persécuteurs , ou peu s’en faut, les ministres du Roy ? Si l’auteur eut dessein d’ouvrir les yeux aux réfugiés, s’il l’exécuta, /39/ ce dessein, comment put-il glisser dans son ouvrage quelque chose qui donnât lieu à M. l’archevêque de Paris, et au Pere de La Chaise, d’être indignés contre lui, et de soupçonner sa religion ? En même tems s’ils avoient raison de juger ainsi, comment l’ouvrage put-il servir de prétexte à l’horrible guerre de Jurieu contre Bayle ? Larroque étoit donc tout à la fois catholique et protestant, disons mieux, un homme qui ne mettoit sur le papier que ce que lui dictait une imagination déréglée. C’est la conséquence qui se tire naturellement de vos paroles. Or pour éviter cette contradiction, que ne nous disiez-vous au moins que Bayle, avant que de mettre l’ouvrage sous presse, y avoit fait divers changemens contraires au dessein de l’auteur, et que ce fut dans ces changemens que M. l’archevêque de Paris et le Pere de La Chaise trouverent de quoi être indignés contre l’auteur.

Mais, Monsieur, c’est une fausse anecdote que cette indignation de M. l’archevêque de Paris et du Pere de La Chaise : il n’en est rien non plus que de cette fierté, qui selon vous, ne conseilla pas à M. de Larroque, de risquer un éclaircissement avec ces deux puissances. L’indignation de /40/ ces deux puissances auroit été tout au plus de saison du tems de l’édition d’Amsterdam. (Encore M. l’archevêque de Paris et du Pere de La Chaise étoient-ils trop équitables pour faire subir à quelqu’un la peine dûë à la faute d’un autre.) Mais dès que le dessein de l’ouvrage est bon, dès qu’il est exécuté, comme dans l’édition de Paris, l’indignation des puissances n’a plus lieu. Et en effet si les puissances furent offensées de l’ouvrage, pourquoi ne le suprimerent-elles pas, et comment a-t’il été imprimé à Paris avec un double privilege ? Je vous défie de répondre à cette question, et d’ajuster votre roman chimérique à la réalité des faits que je vous oppose [41].

De plus, je ne vois pas quand Larroque peut avoir fait l’ouvrage dont il s’agit, ni quand il a pu le confier à Bayle. Larroque sortit de France en 1686. Il voyagea en Angleterre, en Allemagne et en Danemarck. Appellé à la cour de Hanovre, il y fit, selon vous, un séjour de neuf mois ; après quoi il repassa en Hollande, et de là en France, où de l’aveu de M. Des Maizeaux, il arriva un mois ou six semaines après la publication de l’ Avis aux réfugiés, c’est-à-dire sur la fin du mois de février, ou au com- /41/ mencement de mars 1690. Or pour qu’il ait fait à la cour d’Hannover un séjour de neuf mois, il faut qu’il s’y soit rendu au plûtard sur la fin d’avril 1689. D’un autre côté, le livre ne peut avoir été composé que dans les deux derniers mois de la même année 1689, puisqu’on y parle de plusieurs évenemens de la campagne, et de divers prodiges arrivés dans le cours de septembre, et même d’octobre. Larroque n’a donc pu, comme vous le dites, confier son manuscrit à M. Bayle avant son départ. Vous ne me répondrez point qu’il a pû faire l’ouvrage étant à la cour d’Hannover ; car il n’est pas vraisemblable que dans une Cour ennemie de Louis XIV il ait pensé à louer ce prince. Ainsi que devient votre anecdote ?

Enfin l’auteur de l’ Avis aux réfugiés déclare « qu’il a si peu regardé la faveur de la Cour, qu’il a même évité d’en être connu, se cachant pour cette /42/ bonne action avec autant de soin, qu’on se cache pour les mauvaises », ce qui ne peut convenir à Larroque. En effet, quelle raison auroit-il euë de se cacher ? Le livre fut agréable à la Cour. On le crut très propre à soumettre les protestans aux ordres du Roy. Larroque n’avoit pour tout bien qu’une pension modique en qualité de nouveau converti. Loin d’avoir à craindre, il ne couroit risque que d’être récompensé. Il s’est même trouvé dans une situation où il pouvoit citer utilement son ouvrage, où la Cour même s’en seront souvenuë comme d’ une bonne action, je veux dire lors de sa disgrace et de sa prison à Paris et à Saumur. Si dans ces circonstances il ne s’est point fait un mérite de l’ Avis aux réfugiés, c’est que l’ouvrage ne lui appartenoit point, c’est que le Pere de La Chaise et le Roy même lui auroient donné le démenti. Ce que vous appellez un éclaircissement, auroit été un trait d’impudence, et j’avouë qu’il a fort bien fait de ne l’avoir point risqué.

Quant à ce que Larroque, soit du vivant de Bayle, soit depuis sa mort, a toûjours cité en public l’ Avis aux réfugiés, comme une production qui lui ap- /43/ partenoit, c’est une foible objection qu’il m’est facile de détruire. Tant que Bayle a vécu, Larroque a dû s’attribuer l’ouvrage, et cela pour satisfaire aux intentions et aux desirs de Bayle qui l’avoit prié, comme on l’a vû ci-dessus, non-seulement de s’en dire l’auteur, mais même de faire en sorte que le public le crût. Bayle ne l’a jamais dédit, et il y étoit intéressé : car sans compter que par là ses négociations avec le Pere de La Chaise auroient été découvertes, ce qui le perdoit infailliblement, il ne pouvoit pas avec honneur revendiquer un ouvrage qu’il avoit entrepris de réfuter [42] ; et c’est pourquoi il l’a désavoüé constamment.

Depuis la mort de Bayle, Larroque auroit pû sans aucun obstacle découvrir le mystere ; s’il ne l’a point fait, les protestans qui regardent l’ Avis aux réfugiés comme un sujet odieux, le loüeront, s’ils veulent, de n’avoir point noirci la mémoire de son ami ; j’y consens, mais je ne conclus point de-là que cet ouvrage soit réellement une de ses productions, ainsi que vous le soûtenez. Et en effet si ce que vous dites eût été vrai, Larroque auroit-il souffert patiemment que Monsieur de La Bastide lui otât son ou- /44/ vrage pour le donner à un autre auteur qui n’en avoit point voulu [43] ? N’auroit-i[l] pas pris la plume pour défendre sa réputation, que le dissertateur attaquoit violemment ? On n’a point à me répondre qu’il a ignoré le fait. La dissertation de M. de La Bastide a été entre les mains de tout le monde. Outre cela[,] comme Larroque a été connu comme un homme avantageux*, son témoignage est suspect et ne prouve rien. On s’étonne même que vous cherchiez tant à le faire valoir. Vous savez bien, Monsieur l’abbé, qu’il n’est pas impossible de trouver des esprits stériles et vains, qui s’attribuent des ouvrages qu’ils n’ont point faits. Vous avez donc eu tort (et c’est par où je conclus) de prononcer aussi affirmativement que vous la faites : Oüi, Monsieur, il est certain que l’ Avis aux réfugiés est de M. de Larroque, etc. Non /45/ seulement il n’est pas certain que l’ouvrage dont il s’agit soit de Larroque ; au contraire il est certain qu’il n’en est point, comme je me flatte de l’avoir suffisamment démontré.

2°. Larroque ne fut jamais qu’un auteur, je ne dis pas seulement médiocre, mais très mauvais [44], et par conséquent incapable de produire un ouvrage aussi excellent que l’ Avis aux réfugiés. Quoiqu’il réunît la vivacité d’un Gascon, avec la droiture d’un Breton, et cela suivant votre fine réflexion, pour être né à Vitré en Bretagne, et avoir eu un pere et une mere originaires de Layrac en Gascogne ; quoiqu’il eût appris parfaitement le grec et le latin, et qu’il se fût orné l’esprit dans l’Antiquité sacrée et prophane, sous les yeux de son pere, qui fut veritablement l’un des plus doctes calvinistes du siecle passé, jamais il ne sut écrire. Il est facile de s’en convaincre par la vûë des ouvrages mêmes que vous indiquez.

Bayle dans ses Nouvelles de la république des lettres, mois de mars 1684, après avoir fait un bel éloge du célébre ministre Mathieu de Larroque, pere de celui dont il est question, annonce /46/ en termes très flat[t]eurs, les ouvrages que le fils méditoit de donner au public [45]. C’étoit un recueil de tous les sujets de dissertation qu’il avoit trouvés dans l’histoire des trois cens cinquante premières années de l’Eglise. L’auteur devoit traiter 1. de la légion foudroyante, de legione fulminatrice. 2. de l’origine de la tonsure des ecclesiastiques. 3. du tems où a commencé à s’établir dans l’Eglise d’Occident, cette façon de parler : évêque par la grace de Dieu, et du Saint Siége apostolique. 4. de la pluralité des bénéfices, etc. et il vouloit les mettre en latin en faveur des étrangers ; mais il ne paroît pas qu’il ait exécuté son dessein ; car de tous ces morceaux qui auroient été sans doute intéressans, nous n’avons que le premier tel que vous le marquez. De ce nombre étoit aussi apparemment Le Prosélyte abusé, pour lequel vous renvoyez aux Nouvelles de la république des lettres, mois de mars 1684 et que je n’ai trouvé dans aucune des différentes éditions de /47/ de ce journal ; en quoi je soutiens que vous vous étes encore trompé [46].

La Vie de Mahomet, traduite de l’anglois de Prideaux, Les véritables motifs de la conversion de M. l’abbé de la Trappe, et La Vie de Mézeray, sont trois ouvrages écrits d’un style qui justifie ce que j’ai avancé [47]. Vous avez vous-même parlé du dernier comme d’ un roman satirique, qui ne mérite que d’être décrié. Il est vrai que vous l’excusez en quelque sorte dans votre derniere Lettre, en ne nous donnant cet ouvrage de Larroque, que pour une ébauche de sa premiere jeunesse ; mais si Larroque étoit jeune, quand il le fit, il ne l’étoit plus en 1726 quand il le mit au jour. Il devoit avoir alors du discernement. Un auteur attentif à sa réputation, se hasarde-t’il inconsidérément de publier un ouvrage capable de la flétrir [?] Une marque que Larroque croyoit son ouvrage bon, c’est que cet ami, qui de votre aveu étoit aussi peu fait à recevoir de grandes loüanges, que vous à en donner, /48/ fut extrémement sensible à votre critique. On en juge par l’embarras qu’il fit paroître, et que vous partageâtes dans la scène admirable qui se passa entre vous et lui, lorsqu’il vous alla voir après la publication de votre Histoire de l’Académie françoise.

Les Nouvelles accusations contre Varillas, marquent de l’érudition [48] ; et en effet, Larroque pouvoit en avoir acquis sous son pere, mais ce livre est peu propre à faire juger s’il écrivoit bien ; au contraire certaines expressions basses et triviales (telles qu’il en échappe assez souvent à certain auteur que vous savez), font soupçonner que dès sa jeunesse il n’eut pas beaucoup de disposition pour l’art d’écrire, et qu’il étoit dès-lors ce qu’il fut dans la suite, un auteur sans goût et sans délicatesse. « Le style d’un écrivain ne change pas tellement (dites-vous vous-même dans la préface des Œuvres posthumes de M. de /49/ Maucroix  [49]) que le même génie n’étincelle toujours dans ses premieres et dans ses dernieres compositions. » Quant au fond de l’ouvrage, j’ai oüi dire à des personnes, dont les jugemens ont quelque autorité dans la République des Lettres, que si Varillas n’avoit eu affaire à d’autre critique que Larroque, ses erreurs seroient peut-être encore aujourd’hui accréditées.

Une maladie ayant obligé M. Bayle d’interrompre pendant quelques mois ses Nouvelles de la république des lettres [50], d’habiles gens y mirent la main, suivant les termes de l’Avertissement du libraire Desbordes ; mais on ne convient pas que Larroque fut le seul sur qui roula ce travail. Quelle apparence en effet que Bayle comptât assez sur les lumieres d’un jeune homme, qui, selon votre calcul, n’avoit alors tout au plus que vingt-cinq à vingt-six ans, pour en /50/ faire un journaliste, et pour lui laisser la liberté de publier ses Nouvelles, avant que de les avoir lûes lui-même, comme il arriva quelquefois. D’ailleurs, il ne faut que jetter les yeux sur ce que vous attribuez à Larroque, pour sentir la différence qu’il y a entre Bayle et ceux qui suppléoient à son défaut.

Les Anecdotes du régne de Charles II roi d’Angleterre, livre que personne n’a jamais vû que vous sachiez, si ce n’est l’ abbé Fraguier, loin d’être regardé comme un ouvrage important pour la postérité, lui qui en avoit souvent publié de très mauvais, et qui avoit crû s’en faire honneur. /51/

La brochure anonyme, imprimée en 1709 intitulée, Remarques générales sur les « Lettres, mémoires et négociations du comte d’Estrades », et dont l’exemplaire qui est à la bibliothèque du Roi, porte, selon vous, qu’elle fut attribuée au plus bel esprit et à la meilleure plume de l’Académie, est un écrit ignoré, et qui a sans doute mérité de l’être. C’est une chose si vraie, que l’illustre personne que vous avez osé nommer [51], a été, dit-on, très offensée de la liberté que vous avez prise. De plus, parce que ce petit ouvrage a été attribué à une excellente plume, s’ensuit-il de là qu’il soit bon ? Il arrive tous les jours qu’on attribue à d’exccellents écrivains des livres composés par des auteurs fort médiocres ; mais ceux qui font ces attributions, sont pour l’ordinaire des esprits frivoles et superficiels, sans goût et sans critique. Les Satyres sur le mariage et contre les gens d’Eglise, ont été attribuées à Despréaux [52]. Que de pieces de vers n’a-t-on pas aussi données à l’ abbé de Chaulieu [53], à M. Rousseau [54], à M. de Voltaire [55] ? Est-ce une conséquence que /52/ ces pieces fussent bonnes ? Non, sans doute. Avant que de conclure le mérite d’un ouvrage de ce qu’il a été imputé à un bon écrivain, il faut savoir par qui l’imputation a été faite. Quoi, parce qu’il a plû à un nombre de sots et d’ignorans de mettre un ouvrage sur le compte d’un bon écrivain, donc cet ouvrage est bon. La conséquence me paroît absurde, c’est néanmoins la vôtre, Monsieur l’abbé.

Au moins, dès que vous ne me dites point par qui le style de Larroque a été comparé à celui d’un grand et illustre écrivain, une pareille conformité, ne vous en déplaise, me semble fort douteuse. Du reste, il est inutile de s’épuiser en conjectures sur ce point, tandis que cette conformité se trouve absolument démentie par la Vie de Mahomet, par celle de Mézeray, et par les autres rapsodies de Larroque.

Mais d’ailleurs, est-il bien sûr que la note que vous avez trouvée sur l’exemplaire de la bibliothèque du Roi, vienne d’une bonne main ? Est-il bien sûr qu’elle soit conforme au jugement que l’on porta de l’ouvrage dans le tems qu’il parut[?] Voilà encore ce qu’il falloit examiner avant que de prononcer, com- /53/ me vous avez osé faire. Rien donc de plus frivole que cette question que vous faites : « Un homme dont quelques ouvrages furent attribués ou à M. Pellisson, ou à M. le cardinal de Polignac, écrivoit-il très mal ? ».

3°. J’ai dit que vous ne me paroissiez pas instruit de la vie de votre ami M. de Larroque, et je n’en veux pour preuve que le trait suivant : « Un autre ouvrage, dites-vous, qui de la maniere dont on m’a parlé, n’étoit qu’un jeu d’esprit, mais capable d’offenser une personne toute puissante à la Cour, lui suscita de fâcheuses affaires. » Assurément, Monsieur, ceux qui vous ont parlé de cet ouvrage, vous ont trompé. Si vous aviez consulté des personnes instruites, vous auriez appris qu’à l’occasion de la famine de 1693, Larroque mal payé de sa petite pension, composa une préface pour être mise à la tête d’un libelle insolent fait contre Louis XIV [56] et dont on n’ose même rapporter l’infâme titre, par respect pour la mémoire de ce grand Roi. C’est là cet ouvrage que vous appellez un jeu d’esprit, capable d’offenser une personne toute puissante à la Cour. C’est là cet ouvrage qui suscita de fâcheuses affaires à Larro- /54/ que, et qui causa sa prison.

Pour le reste de sa vie, je vous le passe. Qu’ à vûe de pays il soit mort à soixante-dix ans, c’est une de ces vérités qui peuvent demeurer lon-tems dans le puits, sans que le public y perde beaucoup. On peut dire seulement que sur les autres choses dont vous parlez dans la premiere partie de votre Lettre, vous avez pareillement jugé à vûe de pays, et que vous avez par conséquent pû juger fort témérairement. Par exemple, vous attaquez la réputation de Bayle ; vous décriez son érudition ; vous allez même jusqu’à conter ses galanteries. Vous le tenez pernicieux en matiere de religion ; ce qui est vrai à l’égard des personnes peu instruites et des esprits foibles.

A le prendre du côté de l’érudition (ajoutez-vous), je crois, si pourtant j’ose prononcer là-dessus, « qu’il ne mérite pas, à beaucoup près, le rang où les demi-savans l’ont placé ». On avoue que quelquefois Bayle tire de mauvai- /55/ ses conséquences des faits ; mais il faut convenir en même tems que jamais personne n’avoit tant lû, et que par conséquent personne n’a jamais eu tant de savoir ni d’érudition. C’est ce que n’ont pû lui contester ceux mêmes qui ne l’ont pas épargné sur bien des choses. Pour vous, Monsieur l’abbé, vous en jugez aussi hardiment que des vers de Racine. Comme vous êtes un érudit complet, vous savez le rang qui convient à chaque savant. Quel avantage d’ avoir Cicéron commenté dans sa tête ! On a le droit de discerner les demi-savans en tout genre.

Passons à ses galanteries [57], et à la maniere enjoüée dont vous les racontez : « Quand M. Bayle alla professer la philosophie à Sedan, il y fut suivi par le jeune marquis de Béringhen, son éléve, qui fut mis en pension chez M. Jurieu... Madame Jurieu, femme de beaucoup d’esprit... et qui n’étoit pas dépourvûë d’attraits, goûta fort M. Bayle âgé de 27 ans... On supprima en 1681 l’académie de Sedan. Madame Jurieu fut obligée de /56/ suivre son mari hors du royaume. Bayle auroit bien voulu se fixer en France ; mais de beaux yeux furent les controversistes, qui déterminèrent ce philosophe à quitter sa patrie. Rotterdam ne put pas voir lon-tems une si étroite union sans en juger mal ; et l’on persuada enfin à M. Jurieu, que lui, qui voyoit tant de choses dans l’Apocalypse, ne voyoit pas ce qui se passoit dans sa maison. »

Me seroit-il permis, Monsieur, de vous demander si c’est ainsi que vous travaillez, comme vous le dites, à faire honneur aux morts ? En vérité cette conduite a tout lieu d’étonner de votre part, quand on sait avec quelle vivacité vous censurez vous-même, dans votre Histoire de l’Académie, les écrits où ces sortes de personnalités* se trouvent. Voici vos paroles : « Vous me parlez d’un homme de lettres, parlez-moi donc de ses talens, parlez-moi de ses ouvra- /57/ ges, mais laissez-moi ignorer ses foiblesses, et à plus forte raison ses vices... Tout ce qui ne peut tourner ni à la louange du mort, ni à l’instruction des vivans, à quoi est-il bon ? »

Qui peut donc vous avoir porté à agir contre des principes aussi raisonnables ? Je le soupçonne. Vous ne vous êtes point crû obligé d’avoir aucun ménagement pour des personnes qui professoient une fausse religion ? Mais si quelque protestant, pour venger la mémoire de Jurieu et de Bayle, venoit à son tour nous raconter les aventures galantes d’un écrivain catholique, et qu’il y parlât des beaux yeux de sa maîtresse, que diriez-vous ? N’en seriez-vous pas scandalisé ? Parce que Bayle et Jurieu sont protestans, vous publiez contre eux et contre une dame, des anecdotes infamantes. C’est avoir un double poids, une double mesure. Quelle justice ! Quelle équité ! /58/

Après ce que je viens de dire, il me semble que votre défense du sieur de Larroque, ne tourne pas beaucoup à votre gloire : vous n’auriez pas lieu d’être content de la soirée que vous avez perduë à faire votre Lettre, si vous n’aviez eu dessein que d’écrire pour lui. Mais vous ne vous étes pas borné à ce seul point. Ce seroit une chose un peu nouvelle, que de vous voir faire une brochure pour défendre quelqu’un. Vous vouliez tomber sur l’abbé D[es] F[ontaines]. Votre dessein a paru dès la neuviéme page de votre Lettre, où vous dites que l’ abbé Genest, ami de l’illustre et savante abbesse de Fontévrauld, lui ayant parlé avantageusement de M. de Larroque [58], alors prisonnier à Saumur, elle demanda et obtint qu’il pût aller jusqu’à son abbaye. « Une si belle ame avoit compris (ajoutez-vous) qu’il falloit mettre de la différence entre un galant homme qui a le malheur de s’oublier une seule fois dans le cours de sa vie, et ces misérables qui n’ont ni goût ni talent que pour des libelles, et qui sont incapables de se corriger. » On a dit sur cela, que vous étiez homme à traiter de libelles toutes les critiques littéraires, même les plus /59/ polies, sur-tout quand elles vous concernent. mais ne semble-t’il pas aussi que vous ayez voulu faire une satire contre vous-même, puisque vous avez jusqu’ici publié quatre misérables libelles bien conditionnés ?

Je n’entreprends point ici de justifier M. L[’abbé] D[es] F[ontaines]. Il n’y a jamais eu entre lui et moi aucune liaison particuliere pour m’engager à lui prêter ma plume ; et d’ailleurs il est bien en état de se défendre lui-même, sans avoir besoin de second. Permettez-moi cependant, Monsieur, de faire en passant quelques légéres remarques sur ce que vous dites à son sujet.

1°. Vous mettez en doute si l’ Histoire romaine, traduite de l’anglois de Laurent Echard, et publiée par M. L[’abbé] D[es] F[ontaines] [59] est de lui, ou si elle n’est pas plutôt celle que le sieur de Larroque fit dans sa prison de Saumur. Le doute, que vous voulez inspirer, auroit tout au plus quelque apparence de fondement, si l’ouvrage publié par M. L[’abbé] D[es] F[ontaines] étoit une simple traduction ; mais j’ai consulté sur cela des Anglois, ils m’ont répondu qu’ayant comparé l’ouvrage de L[’abbé] D[es] F[ontaines] avec l’original anglois, ils y avoient trouvé moins le fond du livre /60/ de leur compatriote, qu’une imitation libre du même ouvrage ; et ce qu’ils m’ont dit, je vois que L[’abbé] D[es] F[ontaines] l’a imprimé plusieurs fois.

Il est vrai, dit-on, qu’en 1725 certains libraires avoient depuis 40 ans entre les mains une traduction de l’anglois d’ Echard, que Larroque avoit faite dans sa jeunesse, et que cette traduction fut alors communiquée à l’ abbé D[es] F[ontaines] qui, dans la préface de la premiere édition de son ouvrage, avouë lui-même en avoir profité. Mais si cette traduction étoit à peu près la même que celle qui est attribuée à L[’abbé] D[es] F[ontaines], comment les libraires avoient-ils été assez imbéciles pour différer si lon-tems de la publier ? Depuis 40 ans n’y avoit-il donc eu que cet écrivain capable de la mettre en état de paroître ? Je conclus qu’on n’en pouvoit faire aucun usage ; et que par conséquent celle qui a été publiée sous le nom de l’abbé D[es] F[ontaines] est un ouvrage tout différent, qui ne ressemble pas plus à celui de Larroque, que vos traductions de Cicéron, M. l’abbé, ne ressemblent à celles de Du Ryer, je ne dirai pas de Maucroix. Cependant il me paroît vraisemblable que le travail de Larroque a /61/ bien facilité celui de l’abbé D[es] F[ontaines] (je le prie de ne pas s’offenser de ce soupçon) mais à moins d’être aveugle et dépourvû de goût, on voit clairement que la traduction imprimée de Laurent Echard, ne peut être l’ouvrage suranné d’un aussi foible écrivain que Larroque.

Vous prétendez que l’examen du style ne peut contribuer à nous faire découvrir la vérité sur ce point. Est-il possible qu’un savant critique comme vous, avance un paradoxe de cette espèce ? Est-ce que l’examen du style est donc un moyen indifférent pour discerner si un ouvrage doit être attribué à tel auteur ? Pourquoi, par exemple (pour ne point vous faire sortir de votre sphère), ôtez-vous à Cicéron certains ouvrages que l’ignorance lui a donnés ? N’est-ce pas l’inspection du style qui vous guide dans ce jugement ? D’où vient donc, dans le doute qu’il vous plaît d’avoir sur l’ Histoire romaine dont il s’agit, refusez-vous d’avoir égard au style ? Manquez-vous de goût pour sentir la différence qu’il y a entre le style toujours noble, toujours pur de cette Histoire romaine, et le style plat et maussade des œuvres du s[ieu]r de /62/ Larroque ? Si la vérité, par rapport à cet objet, est encore dans le puits, j’avouë que, comme vous le dites vous-même, ce ne sera pas vous qui l’ en tirerez. Mais sans votre secours, les lecteurs les moins éclairés seront toujours en état de le faire. Aussi bien vos graves occupations donnent-elles lieu de croire que de vous les renvoyer, ce seroit, selon votre élégante expression, leur donner un billet payable aux calendes grecques. Si par ces mots, l’examen du style ne pouvant servir à nous découvrir la vérité, etc. vous avez entendu l’inspection du manuscrit, comme quelques-uns l’interprétent, il faut convenir, en ce cas, que vous vous êtes exprimé bien improprement. Mais au défaut de ce manuscrit, n’a-t’on pas d’autres ouvrages de Larroque que l’on peut comparer avec l’ Histoire romaine ? Donnez-vous la peine de lire les Vies de Mahomet et de Mézerai, et vous verrez combien le style de votre héros resssemble peu à celui de l’abbé D[es] F[ontaines].

2°. Venons maintenant à l’ouvrage périodique intitulé, Observations sur les écrits modernes [60], pour lequel vous témoignez tant de mépris, sans vous mettre en peine de l’estime que le pu- /63/ blic paroît en faire, ni de l’utilité qu’il peut en retirer. Vous traitez de foux, de sots, de badauts, d’ ignorans ceux qui l’achettent. Vous trouvez dans les réflexions de l’auteur une grossiéreté qui révolteroit toute la terre, si ce qu’elles ont de caustique ne leur servoit de passeport auprès de certaines gens. Enfin vous regardez son ouvrage comme un impôt établi tout à la fois sur l’ignorance, sur la vanité et sur la malignité des hommes. je ne me charge point ici de la cause du public, pour qui vous avez manqué de respect par ces paroles peu mesurées. Il y a lon-tems que vous et lui étes un peu en mésintelligence par rapport à vos jugemens sur les ouvrages littéraires ; je veux seulement vous mettre en contradiction avec vous-même sur le fait des Observations. On vous a oüi dire autrefois que vous fesiez grand cas de cet ouvrage. J’ai su que vous le portiez à l’Académie, et que dans le monde même vous parliez de l’auteur avec beaucoup d’estime. Il n’étoit point alors un capitan du Parnasse. Vous ne l’accusiez point d’ ignorance, comme vous faites aujourd’hui sans raison. Accordez-vous donc, /64/ s’il vous plaît, dans vos discours. Les Observations sont-elles autres qu’elles n’étoient dans le commencement ? Non, /65/ l’on y voit toujours le même esprit, le même goût, la même critique. Mais la véritable raison qui vous a fait changer de sentiment et de langage, je la comprens ; c’est qu’on y a parlé de vos derniers ouvrages d’une maniere qui ne vous a pas plû. On a relevé quelques fautes échappées à votre science grammaticale. Aussi-tôt vous vous êtes déclaré contre l’Observateur. S’il eût continué à vous flatter, vous le préconise- /66/ riez encore. Hé ! Monsieur, rendons-nous justice : n’attaquons point les personnes, quelque sujet que nous en ayons, quand elles n’ont attaqué que nos ouvrages. Ne vous souvient-il plus d’avoir dit vous-même : « Quand la critique porte sur nos ouvrages uniquement, et qu’elle est juste, fâchons-nous alors contre nous-mêmes, mais non pas contre nos censeurs, de quelques principes qu’ils soient animés. » Ne vous souvient-il plus d’avoir condamné ce poëte ( Benserade), à qui une actrice avoit tourné la tête, et qui étoit si fou de ses ouvrages, qu’on ne pouvoit lui en parler, sans s’exposer à d’étranges emportemens ? /67/

Les réflexions que vous appellez d’ éternelles railleries, et où vous trouvez une grossiereté capable de révolter toute la terre, ne sont, à les bien prendre, qu’un badinage littéraire, innocent, utile, et même nécessaire dans la République des Lettres, pour faire discerner les livres, pour corriger les auteurs, et quelquefois pour égayer la sécheresse des matiéres. Ce que l’Observateur a dit de votre Prosodie [61] et de vos Remarques sur Racine [62], est de ce dernier genre [63]. Vous convenez vous-même que « la sécheresse de vos remarques vous avoit rebuté tout le premier, et qu’un ouvrage de pure grammaire, à moins qu’on ne sorte de son sujet, n’est presque pas susceptible d’agrément. » Je veux bien rapporter ici ce qui s’est passé à l’occasion de votre Prosodie. /68/

Quand cet ouvrage parut, je me souviens que l’Observateur en parla comme il parle de tous les autres ouvrages modernes. Il vous contredit sur quelques points, par exemple sur l’ignorance où vous supposiez à tort que l’on est aujourd’hui de notre prosodie, c’est-à-dire, des règles de la prononciation de notre langue. Il soûtint contre votre sentiment que les règles de l’aspiration n’étoient ni difficiles à retenir, ni sujettes à beaucoup d’exceptions ; au contraire, il les démontra claires et simples, soit dans la théorie, soit dans la pratique. Il rit un peu de quelques-unes de vos décisions, fondées ou sur le jargon des lingeres, comme vous le disiez vous-même, ou sur celui des femmes de chambres [ sic]. Il badina sur la prononciation normande de la lettre N devant une voyelle ; sur votre appréciation mathématique des syllabes breves, et un peu plus breves, des syllabes longues et un peu plus lon- /69/ gues ; sur votre anatomie des sons ; sur la prononciation de ces mots, on lâace Madame, on la délâace, mots que vous voulez être prononcés comme je me délasse, c’est-à-dire, je me remets de mes fatigues ; enfin sur la différence imperceptible que vous mettez dans l’ a final des mots opera, Canada, etc. et de ceux-ci, déjà, falbala, oüi-da, etc. Mais toutes ces petites remarques étoient des jeux d’esprit, placés à propos pour vaincre l’ennui inséparable des discussions grammaticales ; j’ai actuellement sous les yeux la feüille de l’Observateur, et je vous assûre que je n’y vois rien dont on puisse raisonnablement se piquer.

Et d’ailleurs la plaisanterie n’étoit-elle pas réparée par les éloges qu’il donne dans la même feüille à votre travail, digne d’un personnage grave et d’un homme d’esprit. Il vous applaudit d’avoir combattu l’erreur de certains écrivains, par rapport à l’ ortographe, et d’avoir fait sentir combien /70/ leurs innovations pourroient être préjudiciables à la langue. Il dit que jusqu’ici personne n’avoit si bien fait connoître que vous le prix de la rime ; que personne n’avoit mieux défini le nombre oratoire, ou l’harmonie du style, ni ce que c’est que beauté dans la pensée. Enfin il termine son obligeant extrait en disant que « votre excellent traité, dont plusieurs morceaux avoient orné sa lettre, ne pouvoit qu’être très-utile à tous ceux qui écrivent, mais surtout aux orateurs, aux poëtes, et même aux comédiens, aux musiciens, etc. » Qu’auroit-il pû dire de plus flatteur ? Cela ne suffisoit-il pas pour vous faire voir qu’il n’avoit point eu intention de vous faire de la peine. J’entendis faire ce raisonnement à tout le monde, lorsque cette feüille, qui vous regarde, parut ; et il n’y eut personne qui ne fût surpris de votre mécontentement. On dit alors que vous étiez un homme étrangement difficile à contenter.

3°. Vous condamnez la maniere dont cet écrivain compose son ouvrage périodique. « Vouloir (dites-vous) dans le cours d’une année juger d’un plus grand nombre de volumes que l’homme le plus studieux n’en pourroit lire ; se croire /71/ assez de lumiere, assez d’autorité pour citer tous les sçavans à son tribunal ; se figurer qu’un ouvrage dont la composition a peut-être couté dix ans, ne demande qu’un coup d’œil pour en faire la censure ; trancher, décider sur une infinité de matieres qu’on n’a pas même effleurées, qu’on n’est pas même en état d’entendre, voilà le comble de la folie. » Avez-vous fait attention, Monsieur, qu’en parlant ainsi, vous faites le procès à tous les journalistes du monde ? Leur cause est la même. Quoique je n’aye aucune raison particuliere de m’y intéresser autrement que tous les lecteurs de ces ouvrages périodiques, je vais tâcher néanmoins de dissiper ce qu’il y a de plus ébloüissant dans vos reproches.

En premier lieu, il est faux que dans quelque journal que ce soit, on parle dans le cours d’une année d’un plus grand nombre de volumes que l’homme le plus studieux n’en pourroit lire. Et où est l’impossibilité pour deux ou trois personnes associées de lire et d’examiner cette même quantité de livres, surtout quand leur étude est principalement tournée de ce côté-là, et qu’ils sont dans l’habitude de faire des analyses ? Il en est d’eux en quelque /72/ sorte comme de nos magistrats, à qui la grande habitude où ils sont de juger, donne des lumieres et une facilité que nous avons peine à concevoir.

En second lieu, jamais aucun journaliste n’a prétendu citer tous les sçavans à son tribunal, mais uniquement faire connoître leurs ouvrages, en y mêlant quelques remarques que le bon goût, la logique et l’érudition offrent à mesure qu’on les lit. C’est ce qu’ont fait avant les observateurs, l’ abbé Gallois, Bayle, Basnage de B[e]auval et Leclerc, et ce que font comme eux les savans journalistes de Trévoux, ceux de Paris, de Hollande, d’Angleterre, etc.

En troisiéme lieu, c’est encore une fausseté de leur attribuer la présomption de croire qu’un coup d’œil leur suffit pour juger d’un ouvrage dont la composition a peut-être couté dix ans. De pareils critiques seroient bientôt décrédités. Vous savez pourtant qu’il s’en faut beaucoup que tel soit le jugement du public : jugement que vous trouvez trop favorable, et qui excite votre censure. Aussi taxez-vous obligeamment ce même public d’ ignorance, de vanité, de malignité et de folie. Mais j’ai honte de m’arrêter à ce reproche qui tombe de lui-même. /73/ Continuons d’examiner vos autres objections.

De la maniere dont vous parlez, on croiroit qu’un journaliste doit employer autant de tems à l’examen d’un livre, que l’auteur en a employé à sa composition ; si cela étoit, où en seroient tous les journalistes ? Ne seroit-ce pas vous condamner aussi vous-même ? En effet, dans la préface (ou prospectus) de votre édition de Cicéron [64], vous passez en revüe une infinité de commentateurs et de scholiastes, qui, à supputer le tems qu’ils ont donné à leurs ouvrages, forment peut-être plusieurs siécles dans la totalité : il s’ensuivroit de vos principes, que le reste de votre vie ne suffiroit pas pour discuter le mérite de quelques-uns d’eux, bien loin que vous pussiez faire usage de toutes leurs richesses. Vous auriez donc grand tort, Monsieur l’abbé, de n’avoir pas débuté dans la littérature par ce noble et pénible travail, si digne de votre rare talent.

Pour la connoissance des matieres, elle est nécessaire du moins jusqu’à un certain point. Et quel est le journaliste en qui cette connoissance ne se trouve ? Il n’est aucun d’eux, je crois, à qui l’on refuse le titre d’homme de lettres. /74/ Or je me souviens de vous l’avoir entendu dire : « Les parties de l’homme de lettres s’étendent plus loin qu’on ne pense. L’homme de lettres a un ou deux genres d’étude, ausquels il s’applique particulierement ; mais il doit savoir un peu de tout. » Combien y a-t-il de personnes dans la République des Lettres qui ont embrassé plus d’une science et qui y ont réussi ? Tels sont les Fontenelles, les Voltaires et autres. Hé ! Qui empêche que ce portrait ne soit celui de la plûpart de nos journalistes ? Je ne l’ai fait que d’après le caractére de plusieurs d’entr’eux que j’ai l’honneur de connoître.

Il faut l’avoüer, on n’iroit pas loin dans la critique littéraire, ni dans la profession de journaliste, si l’on n’avoit jamais lû que Cicéron, quoique cet auteur mérite d’être connu, goûté, adoré de tous ceux qui savent lire. Et ce seroit vraiment le comble de la folie, de croire qu’avec cette lecture qui n’est sans doute pas moins charmante que celle d’ Homere, on sût tout, fondé sur cette maxime /75/ vraie, mais dont il ne faut pas abuser, qu’ on n’avance dans l’étude des Belles Lettres qu’autant que l’on goûte et que l’on sait Cicéron .

Voilà, Monsieur, une partie des réflexions qu’on pourroit faire sur votre Lettre. Je ne me rends point l’apologiste de votre adversaire. l’amour seul de la vérité m’a fait parler ; vous pouvez m’en croire ; encore ne suis-je que l’écho du public. Je vais, par exemple, vous faire part d’une conversation où je me trouvois il y a quelques jours, et où vous fûtes un peu mêlé [65].

J’entrai dans une maison assez connüe par l’amour qu’on y a pour les Lettres, et par les honneurs qu’on y fait à ceux qui les cultivent. (Je lui dois en passant cet éloge.) Le cercle étoit à l’ordinaire composé de dames, de beaux esprits, et de quelques savans. ceux-ci tenoient un endroit de votre Lettre sur lequel ils étoient fort partagés. Plusieurs prétendoient que vous aviez bien rabroüé l’Observateur, avec le passage que vous citez d’Athénée. Les autres soutenoient au contraire que vous auriez mieux fait de retrancher ce morceau. Ils étoient véritablement sur- /76/ pris de voir comment à l’aide de votre admirable génie de scholiaste, vous venez toujours à bout de donner à un auteur un sens que les autres n’y découvrent point. M. l’ abbé d’Olivet (disoient-ils) qui sait que les grammairiens ont été de tout tems exposés aux railleries des beaux esprits, tâche de les sauver du reproche que leur fait Athénée et de faire tomber ce même reproche sur des critiques, dont il redoute les jugemens. On doit lui pardonner ce petit tour d’adresse en faveur de la part qu’il prend à la réputation des premiers ; mais au fond, il n’est pas moins visible et certain, que le savant polygraphe, dans l’endroit même cité par M. l’abbé d’Olivet, en veut réellement aux grammairiens, qui ne sont que grammairiens, qui sont bouffis d’orgüeil, féroces, bru- /77/ taux, arrogans, vindicatifs. Athénée compare leur folie à celles de ces médecins, « qui semblables à un certain Ménécrate, se veulent faire passer pour des dieux, quoique les uns et les autres n’ayent pour tout mérite qu’une présomption outrée ».

Comme cette matiere étoit trop sérieuse, et commençoit à ennuyer les dames qui n’avoient pas toutes le même goût pour la littérature, on interrompit la dispute ; et l’on alloit changer de conversation, lorsque quelqu’un dit, que ce qui l’avoit frappé le plus dans votre Lettre, c’étoit votre ingénieuse et satirique prosopopée. Il s’offrit en même tems de la parodier en presence de toute l’assemblé[e] ; on le prit au mot, et sur le champ il commença ainsi.

Je me représente, Messieurs (dit-il), un très célébre puriste de ce tems, et /78/ je le place glorieusement, non sur le Pont-Neuf, ou sur le quay, mais sur un théâtre dressé au milieu du pays latin et de là je l’entends qui crie à haute voix : « Je suis le grammairien Apion, qu’on appelloit le tambour de toute la terre. Mes ouvrages seront immortels. Je vaux moi seul par mon travail plus que toute l’Académie ensemble. Je suis un génie universel. Je sai tout, parce que j’ai lû Cicéron. J’ai fait de rares découvertes d’agriculture et de grammaire. N’ai-je pas curieusement remarqué dans mon Histoire de l’Académie, que l’arbre qui porte des pommes, est appellé pommier ? Ne suis-je pas le Jean Despautere françois, à qui le public est redevable d’un profond commentaire sur l’alphabet, que j’ai décoré du titre de Prosodie françoise. Vous lingères, /79/ dites à l’avenir toile de Hollande, et non pas toile d’Hollande ; et vous, femmes de chambre, prononcez : je lâace Madame, je la délâace. Ecrivains françois, humiliez-vous devant moi. Vous n’avez tout au plus que de l’esprit. Je sai si bien le latin qu’un célébre professeur de l’université, homme d’un mérite distingué, n’est devant moi qu’un petit écolier de cinquiéme. Sans moi l’histoire de votre Académie n’auroit jamais été continuée. Quelle finesse ! Quelle légéreté dans mes bons mots ! Que de goût dans les interrogations, dont elle est semée ! Le d’ où-vient et le pourquoi qu’on trouve à toutes mes pages, mettent un feu admirable dans mon style. Mon ton magistral impose à tous mes lecteurs. J’efface Vaugelas et Tourreil, dans mes traductions ; et si je m’asso- /80/ cie l’érudition de M. le président Bouhier, ce n’est que par complaisance. Je vais faire une pécunieuse édition de Cicéron en neuf volumes in quarto, ornée d’un choix d’anciens commentaires, parce qu’ il ne faut point d’esprit pour cela, come je l’ai dit moi-même, et avec tout l’esprit académique, vous n’en viendrez pas à bout. » Puis d’un ton radouci : « Je suis charmé de voir ici Messieurs les libraires. Bonjour, Monsieur Etienne [66], voici les Poësies latines de M. Huet , évêque d’Avranches [67] ; vous aurez vous-même l’honneur de les dédier en latin à ce prélat. Voici encore quelques traductions de M. l’ abbé de Maucroix, que vous mettrez sous le titre d’ Œuvres posthumes [68] ; mais je me réserve le droit /81/ de m’en dire un jour l’auteur... Salut au très brillant Coignard [69]. Je vous ai déja fait imprimer mon Histoire de l’Académie, mon cher ami. Je vous donnerois encore mes autres ouvrages, si ce n’est que vous ne vous prétez pas assez, et cela rebute. de plus, ni auteur ni éditeur, n’aime à être éclaboussé par son libraire... Approchez M. Didot [70], je vous destine une nouvelle édition des Poësies latines de M. Huet , quoique la premiére ne soit pas encore débitée ; mais /82/ pour accréditer celle-ci, nous y joindrons les Piéces éparses du cher abbé Fraguier ... Vous venez fort à propos, jeune Boudet [71], je vous réserve une édition des mêmes poësies, où je mettrai une douzaine de nouveaux vers grecs et latins, et que j’ornerai de ce beau titre, Poëtarum ex Academiâ gallicâ qui latinè aut græcè scripserunt carmina, c’est-à-dire, Recüeil de poësies grecques et latines de l’Académie françoise, piéces que la plûpart de leurs auteurs ont faites, lorsqu’ils professoient les humanités chez les jésuites [72]. Nous grossirons ce recüeil de quatre petites piéces de ma façon, dont trois sont en prose, ce qui vous fera mettre à ma gloire ce titre pompeux : Oli- /83/ veti Varia. Quoique vous ne sachiez pas beaucoup de latin, mon enfant, je veux composer sous votre nom des épitres dédicatoires, en belle latinité pour l’Académie françoise ; vous m’y donnerez de grandes loüanges, et m’y traiterez d’ Athénien, de Romain, de contemporain d’Alexandre et d’Auguste, ainsi que de tous les autres membres grecs et latins de notre Académie, dont les œuvres seront contenuës dans ce recüeil. C’est à cette condition seule que je vous donne l’ouvrage. Nous pourrons quelque jour en faire une seconde édition, quand M. Danchet m’aura remis tous les vers latins, qu’il a faits étant professeur de rhétorique à Chartres [73]. Sur tout n’oubliez pas la condition que je vous ai imposée. Songez que par mon crédit vous deviendrez un jour l’imprimeur de l’Académie... Or ça M. Gandoüin [74], que vous donnerai-je ? Vous étes une personne fort discrette. Voici une traduction qu’il faut imprimer à mon profit ; je vous chargerai ensuite de mon Traité de la prosodie françoise, et de mes Remarques sur Racine... Vous devez être bien contens de moi, Messieurs les librai- /84/ res. Je voudrois pourtant vous obliger tous en commun. J’ai eu du Père Mahoudaut [75], jésuite, les Œuvres diverses du Pere Hardouin . Ce seroit un Pérou pour vous, mais je suis fâché que l’impression n’en puisse être permise à Paris. je cours les faire imprimer en Hollande, comme j’y ai déja fait imprimer l’ouvrage posthume d’un grand évêque, ouvrage où il n’y a pas le sens commun, et qui a cependant été bien vendu d’abord en gros, puis en détail par les libraires hollandois. Enfin accourez tous chez moi, mes amis ; je suis l’ hérédipete de tous les vieillards de la République des Lettres, et le légataire universel de la plûpart des morts. »

Je connois M. l’ abbé d’Olivet (répondit une autre personne de la com- /85/ pagnie) il me semble qu’il est de ceux qui n’ont pas tout-à-fait profité d’une ressource admirable, dont il parle lui-même dans son Histoire de l’Académie [pag[e] 169]. « Le mélange des seigneurs avec les gens qui ne connoissent que leurs livres, est comme un sel qui préserve ceux-ci d’un je ne sais quel pédantisme aussi ennemi de la politesse, que l’ignorance même. »

On raisonna beaucoup sur vos talens, Monsieur l’abbé, et l’on convint unanimement que vous n’étiez pas sans mérite ; mais on trouva que vous étiez un peu trop délicat sur votre réputation littéraire, et que le moindre trait de critique contre vos ouvrages, déconcertoit votre politesse académique, et vous fesoit courir aussi-tôt à l’invective et à la vengeance. Souvent, disoit-on, l’on a fait des objections contre vos théses singulieres, et jamais vous n’avez même essayé d’y répondre. Vous avez toujours cru que des plaintes, des duretés, des invectives équivaloient à des raisonnemens et à des réponses. Mais le public n’en a pas jugé ainsi. Voici à ce sujet une épigramme nouvelle, qu’une personne de la compagnie montra. /86/

 

Epigramme

Contre certains auteurs polémiques

Grand écrivains qui vous entre-mordez,

Quand par hazard fesant brochure ou livre,

Par le couroux vous vous sentez guidez ;

Pour votre honneur gardez-vous de poursuivre.

car je crains fort que le public moins yvre

N’abjure enfin vos écrits indécens,

Fruit d’une aveugle et bachique manie

Où vous croyez mériter son encens,

En opposant le fiel à l’ironie,

L’ire au sang froid, et l’injure au bon sens.

 

Enfin, Monsieur, on parla des mouvemens que vous vous étiez donnés pour empêcher la publication de la Réponse de M. Crévier à votre premiere Lettre, quoiqu’il n’y eût dans cette Réponse aucune injure, mais seulement une réflexion courte et sensée sur la dureté de vos termes, avec une bonne réfutation de votre fausse interprétation du passage de Cicéron. M. Crévier a été réduit à traiter le fond de la dispute dans une harangue latine, et à dire pour toute réponse à vos duretés : Ad Cyclopas releganda est torva hæc et iniquis gra- /87/ tiis nata feritas. Comme ce discours latin n’a pas fait un grand bruit, vous avez été content de la modération de votre adversaire. Vous lui avez pardonné, et vous l’appellez aujourd’hui, avec édification, célébre professeur, homme d’un mérite distingué. Il se pourra faire, que s’il vous survient quelque nouvel adversaire, pour n’avoir pas à la fois plusieurs ennemis sur les bras, vous ferez aussi l’éloge de votre ancien ami et confrére, contre lequel vous étes aujourd’hui si irrité. Pour moi, je n’ose me flatter d’une si heureuse palinodie, ce qui ne m’empêchera pas, malgré vos dispositions peu favorables, d’être toujours sincérement, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur, L****

Prieur de Nefville

Le 1 er avril 1739.

Notes :

[1] Pour respecter les conventions de notre édition, nous donnons à ce texte la date de la lettre supposée de Bayle au Père François d’Aix de La Chaize dont il est fait état au cours de cette réponse polémique de Desfontaines, sous le pseudonyme de Jacques d’Estrées, prieur de Nefville, à l’abbé d’ Olivet. Par principe, nous publions ce texte intégralement. Il pourrait sembler que les premières pages de Desfontaines soient peu pertinentes pour la question de l’attribution de l’ Avis aux réfugiés, mais elles permettent de mieux caractériser le contexte polémique qui motive la Lettre de Desfontaines : celui-ci veut démontrer – en ridiculisant son adversaire – qu’il est le seul véritable connaisseur de la République des Lettres. Ce contexte polémique joue donc un rôle clef dans la construction de la « légende » de Desfontaines autour de l’ Avis aux réfugiés. Voir la réfutation féroce de la lettre de l’abbé Desfontaines composée par Pierre Des Maizeaux : BL, Add. mss 4289, f.225-228.

[2] Des Maizeaux reproduit dans sa Vie de Bayle (et dans le DHC à partir de 1740) une lettre datée du 6 juillet 1738 de l’abbé d’Olivet au président Bouhier concernant l’attribution de l’ Avis aux réfugiés. Cette lettre avait été imprimée à part : Lettre de M. l’abbé d’Olivet à M. le président Bouhier (Paris 1738, 1739, 12°) ; voir aussi l’édition établie par H. Duranton dans La Correspondance du président Bouhier (Saint-Etienne 1974-1988), iv.278-287. La lettre commence en ces termes : « Oui, Monsieur, il est certain que l’ Avis aux refugiez, qui parut en 1690, et qui servit longtemps de prétexte à l’horrible guerre de Jurieu contre Bayle, est de feu M. de Larroque, intime ami de notre cher abbé Fraguier, chez qui je le voyois presque tous les soirs. Je lui ai cent fois entendu conter, que ne pouvant approuver la conduite des refugiez, qui ne cessoient alors d’invectiver contre le Roi, et contre la France, avec une aigreur capable de nuire à leur retour, il composa cet ouvrage dans le dessein de leur ouvrir les yeux, et avant que d’être tout-à-fait déterminé à se faire catholique. Qu’ayant été appellé à la Cour d’Hanovre, où il fut retenu neuf mois ; pendant ce temps-là Mr Bayle depositaire de son manuscrit, le fit imprimer de son aveu, mais avec parole de ne point nommer l’auteur. Qu’à son retour d’Hanovre, il vint ici faire son abjuration. Que, peu de jours après, s’entretenant avec le P[ère] Verjus, jésuite célébre, il apprit de lui, que Mr l’archevêque de Paris et le P[ère] de La Chaise, étoient indignez de l’ Avis aux refugiez, dont l’auteur, si ce n’étoit pas un protestant déguisé, leur paroissoit un fort mauvais catholique, puisqu’il traitoit de persecuteurs, ou peu s’en faut, les ministres du Roi. Pour sentir combien ce discours dut faire impression sur M. de Larroque, il faudroit l’avoir connu. Jamais homme ne fut en même tems, et plus fier, et plus timide. Risquer un éclaircissement avec ces deux puissances, cela exigeoit des démarches que sa fierté ne lui conseilloit pas : et c’étoit aussi s’exposer à des suites, que sa timidité lui faisoit appréhender. Il prit donc le parti de se tenir clos et couvert, en réitérant à Mr Bayle l’ordre de lui garder le secret. » ( Vie, loc. cit., 1740, p.LXVII). Ce récit des événements – faisant état d’une collaboration plus ou moins étroite entre Bayle et Larroque – a prévalu dans la tradition critique : sur ce point, nous renvoyons à l’analyse de G. Mori dans son édition citée, Introduction, p.31-32. Sur Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet, dit l’abbé d’Olivet (1682-1768), S.J., enseignant au collège Louis-le-Grand et membre de l’Académie française en 1723, voir R. La Saintongère, « L’abbé d’Olivet et la police », RHLF, 27 (1920), p.123-129. Pour la bibliographie précise des écrits successifs de Desfontaines dans le Journal helvétique et dans la Bibliothèque germanique, où il résume la présente Lettre, voir ci-dessus la rubrique « Sources imprimées ».

[3] Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet était entré dans la Compagnie de Jésus, mais en était sorti en 1705 ; il enseignait au collège Louis-le-Grand du temps où Voltaire y était élève ; celui-ci se rapprocha de son ancien maître au moment de la publication des Lettres philosophiques en 1734, espérant tirer avantage de son anti-Pascal pour obtenir l’appui de la Compagnie de Jésus : voir Voltaire, Correspondance, éd. T. Besterman, dans les Œuvres complètes (Oxford 1981-), D726 ; A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.872 ; Voltaire, Lettres philosophiques, éd. O. Ferret et A. McKenna (Paris 2010), p.25.

[4] On apprendra un peu plus loin dans la présente Lettre qu’il s’agit de Jean-Baptiste-Louis Crevier (parfois Crévier) (1693-1765), professeur de rhétorique au collège de Beauvais.

[5] Desfontaines lui-même, auteur des Observations sur les écrits modernes : voir ci-dessus, n.3. Pierre François Guyot Desfontaines (1685-1745), né à Rouen, s’était fait jésuite en 1700 après avoir reçu la prêtrise, et enseigna dans les collèges de Rennes et de Bourges. Il quitta la Compagnie en 1717 et devint secrétaire du cardinal Bentivoglio ; il demeura ensuite chez M. de Chalais, avant de devenir bibliothécaire de l’abbé d’Auvergne, futur cardinal de Vienne. En 1732, il obtint la cure de Thorigny en Basse Normandie mais résida à Paris. C’était un « pauvre diable » qui vivait de sa plume très polémique. Après avoir dirigé le JS entre 1724 et 1727, il en fut exclu sur ordre du garde des Sceaux. Il garda les apparences quant à la foi, mais fut souvent soupçonné de « libertinage » et parfois emprisonné à Bicêtre. Ses polémiques faisaient du bruit et on peut dresser une longue liste de ses adversaires : Voltaire, Prévost, Rousset de Missy, Camusat, Marivaux, et beaucoup d’autres. Sur ses écrits et sur ses démêlés avec d’autres écrivains, voir F. et C. Ravaisson, Archives de la Bastille (Paris 1866-1904, 18 vol. ; reprint Genève 1975, 10 vol.), xii ; H. Boivin, « Les dossiers de l’abbé Desfontaines aux archives de la Bastille (1724-1744) », RHLF, 15 (1908), p.55-73 ; T. Morris, L’Abbé Desfontaines et son rôle dans la littérature de son temps, SVEC, 19 (1961) ; Dictionnaire des journalistes, s.v., (art. de J. Sgard). Il est intéressant de constater que Desfontaines prétend tirer l’essentiel de ses informations du Père Tournemine (1661-1739) et d’observer l’extrême ingéniosité du récit, qui mêle le vrai, le vraisemblable, l’invraisemblable et le faux de manière inextricable.

[6] Sur les relations entre d’ Olivet et Desfontaines, voir La Correspondance du président Bouhier, éd. H. Duranton (Saint-Etienne 1974-1988), iii-iv, et T. Morris, L’Abbé Desfontaines. La lettre de d’Olivet au président Bouhier du 6 juillet 1738 est assez explicite et elle a pu suffire à motiver Desfontaines dans la composition d’une lettre où il entend mettre à mal le récit de d’Olivet concernant Bayle et se révéler meilleur connaisseur en anecdotes littéraires : « Vous êtes curieux de savoir par où je me suis attiré l’auteur des Observations sur les écrits modernes. Peu s’en faut que je ne l’ignore moi-même. Point de rivalité, point de concurrence entre lui et moi. Je n’avais fait que des traductions et l’ Histoire de l’Académie, c’est-à-dire que j’avais travaillé à faire honneur aux morts. Pour lui, de son côté, il s’appliquait à déchirer les vivants. Je n’eus jamais la moindre envie de partager sa proie. Au reste, nulle liaison particulière. Quand on se rencontrait dans les rues, une ou deux fois l’année, c’étaient de part et d’autre les politesses établies par l’usage. Voilà où nous en étions, lorsqu’en 1736, à l’occasion d’un différend qu’il eut avec la police, il m’écrivit. Vous me connaissez simple et crédule. J’exécutai trop littéralement ce qu’il souhaitait de moi : et les mêmes armes qu’il m’avait mises entre les mains, au lieu d’être défensives, telles que je devais les croire, se trouvèrent offensives. Vous me dispenserez, s’il vous plaît, d’un plus ample détail. Mais puisqu’il m’attaque sans cesse depuis ce temps-là, et qu’il plaisante si volontiers à mes dépens, me blâmerez-vous de lui rendre la pareille ? Pour vous parler donc sans détour, c’est un homme qui joue sur le Parnasse un rôle de Capitan. Otez-lui les éternelles railleries, dont la grossièreté révolterait toute la terre, si ce qu’elles ont de caustique ne leur servait de passeport auprès de certaines gens, vous réduirez son mérite d’écrivain à un petit caquet monotone qui, pour l’ordinaire, ne signifie rien. Quelquefois il écume les réflexions du café sur les pièces nouvelles ; souvent on lui fournit des mémoires, et là-dessus il babille, mais sans principe, sans solidité, et toujours suivant la passion qui lui commande dans le moment. Aussi voit-on que tantôt il loue, tantôt il blâme, non seulement le même auteur, mais le même ouvrage. Tellement, qu’occupé depuis dix ans à nous faire le portrait de tant d’auteurs, il n’a jamais fait que le sien. Quant à ce qui me concerne, j’eus occasion pour la première fois de connaître ses dispositions à mon égard lorsqu’il parla de mon traité sur la prosodie. [...] A peine mes Remarques sur Racine ont-elles paru qu’il a renouvelé ses actes d’hostilité. Mais toujours la même ignorance. » (éd. H. Duranton, p.282-283).

[7] Allusion à une plaisanterie grossière qui figure à la fin de la Lettre de l’ abbé d’Olivet adressée au président Bouhier (éd. H. Duranton, p.285) : « J’allai fermer ma lettre, au moment que je reçois de Madrid un paquet où je trouve des vers tirés de l’Escurial, sur lesquels on me prie de vous consulter. On les croit antérieurs au siècle d’Auguste. Il me semble qu’en effet ils sont assez tournés à l’antique. Mais je suis fâché d’y voir des images si dégoûtantes. Peut-être le personnage n’offrait-il pas de plus nobles idées. Quoi qu’il en soit, je vous supplie, Monsieur, de m’en dire votre avis. Je l’attendrai pour faire réponse. Voici ces vers. Scazon. Denas vorarat Cerberus chelydrorum / Trigas opimi flore pinguium tabi ; / Ventremque, cœna degravante, laxarat. / Udum, Megœra cum sorore, farcimen / Ter impiata, terque depsuit læva. / Et apta dixit verba. Terque postici / Immisit oris halitum. Ter imminxit. / Reciprocato palpitare concussu / Torosa cœpit pulpa : quam sinu clausam / Pro corde torvus Furius gerit pulpam. » Dans son « Eloge de l’abbé d’Olivet » ( Histoire des membres de l’Académie française morts depuis 1700 (Paris 1787, 6 vol.), vi.191-221), d’Alembert précise que les vers sont de d’Olivet lui-même : « Le sens de cette épigramme était que le cœur du Zoïle avait été formé d’un excrément de Cerbère pétri et salé par les furies. » H. Duranton en propose la traduction suivante : « Cerbère avait dévoré trois dizaines de serpents venimeux engraissés à la fine fleur d’une humeur peccante ; puis, ce repas lui pesant, il avait relâché son ventre. En compagnie de sa sœur Mégère trois fois impie, trois fois funeste, il pétrit la matière ronde et molle et prononça des formules. Trois fois il exhala un souffle de son orifice postérieur. Trois fois il urina. Sous l’effet du mouvement de va-et-vient, la chair ronde commença à frémir, cette chair que le farouche Furius porte dans son sein à la place du cœur. » D’Olivet peint ainsi le portrait de Desfontaines.

[8] Sur Jean-Baptiste-Louis Crevier, voir ci-dessus, n.4.

[9] « L’Observateur », Desfontaines, auteur des Observations sur les écrits modernes (Paris 1735-1743, 12°, 33 vol.).

[10] Desfontaines maintient la distinction fictive entre le rédacteur des Observations et lui-même, qui écrit la présente lettre sous le pseudonyme de Jacques d’Estrées, prieur de Nefville.

[11] Toussaint Rémond de Saint-Mard (1682-1757), Réflexions sur la poésie en général, sur l’églogue, sur la fable, sur l’élégie, sur la satire, sur l’ode et sur les différents petits poèmes, suivies de trois lettres sur la décadence du goût en France (La Haye 1734, 12°).

[12] « A Dijon », c’est-à-dire au président Jean Bouhier, qui résidait à Dijon. Sur son cercle, voir E. Deberre, La Vie littéraire à Dijon au XVIII e siècle, d’après des documents nouveaux (Paris 1902).

[13] Claude Sallier (1685-1761), professeur d’hébreu au Collège royal, garde de la bibliothèque du Roi, membre de l’Académie des inscriptions et de l’Académie française depuis 1729

[14] Antoine Danchet (1671-1748), membre de l’Académie française depuis 1712, et membre de l’Académie des Inscriptions, auteur de ballets, de tragédies et d’opéras lyriques : voir Lettre 721, n.28.

[15] Daniel de Larroque : voir Lettre 235, n.4. Il sera longuement question de ses voyages, de ses publications et de son abjuration dans la suite de la présente lettre.

[16] Claude François Fraguier (1666-1728) fit ses études au collège Louis-le-Grand et entra en 1683 comme novice dans la Compagnie de Jésus, qu’il quitta en 1694. Membre de l’Académie des inscriptions en 1705 et de l’Académie française en 1707, il obtint, grâce à l’abbé Bignon, un poste de censeur royal. Ami de cœur de Toussaint Rémond de Saint-Mard et d’Antoine Watteau, il composa la première biographie de ce dernier. Il dirigea le Mercure et collabora au JS à partir de 1706, sous la direction de Bignon. Mathieu Marais cite souvent ses avis dans sa correspondance avec le président Bouhier ; il était aussi en correspondance avec Des Maizeaux. Fraguier était un spécialiste des littératures antiques et d’Homère, en particulier, qu’il avait découvert à Caen auprès de ses amis Huet et Segrais. Voir le Dictionnaire des journalistes, s.v., (art. de F. Moureau).

[17] Sur le Père jésuite Antoine Verjus (1632-1706), auteur de L’Académie de l’ancienne et de la nouvelle éloquence, ou harangues tirées des anciens historiens grecs et latins (Lyon 1666, 12°, 2 vol.), voir ci-dessus, n.2.

[18] Pour la bibliographie, très substantielle, de travaux sur l’attribution de l’ Avis aux réfugiés, nous renvoyons à l’Introduction de G. Mori à son édition de cet ouvrage (Paris 2007) ; toute la correspondance des uns et des autres à ce sujet prend une tonalité très particulière une fois qu’il est établi – comme G. Mori nous permet de le faire – que Bayle est bien l’auteur de cet ouvrage.

[19] L’abbé Claude-François Fraguier, cité plus plus haut : voir ci-dessus, n.16.

[20] L’ Avis aux réfugiés comporte une forte attaque contre les grands hommes du « parti » protestant dans les guerres de religion et contre la tradition polémique des controversistes réformés. C’est ce qui permet à Desfontaines de le présenter comme un livre destiné à plaire à Louis XIV : on voit que son intention principale, sur ce point, est de contredire le récit de l’ abbé d’Olivet, qui avait affirmé que l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et le Père de La Chaize étaient « indignés » de cet ouvrage : voir ci-dessus, n.2, et ci-dessous, n.31.

[21] Sur le Père François d’Aix de La Chaize, à qui Bayle envoyait régulièrement les numéros des NRL et qu’il avait sollicité en vain au moment de l’arrestation de son frère Jacob en 1685, voir Lettres 233, n.3, 419, n.2, 449, n.14, 468, n.8, et 600, n.3.

[22] Desfontaines exploite l’interprétation par Jurieu de l’ Avis aux réfugiés : aux yeux du théologien, il s’agissait d’une trahison des huguenots réfugiés et de l’Eglise réformée, aussi bien que de la cause de Guillaume III et des Provinces-Unies, en faveur des intérêts catholiques de la France.

[23] Cette lettre est, à notre avis, une invention de Desfontaines : voir Lettre 789 pour la source probable de son récit.

[24] Le récit souligne avec adresse le statut privilégié de Bossuet et de Pellisson dans la controverse contre les huguenots, confirmé par l’étude de J. Orcibal, Louis XIV et les protestants (Paris 1951).

[25] Sur Frédéric-Armand, maréchal de Schomberg, à qui il fut permis de quitter la France en 1685 et qui se mit par la suite au service de Guillaume III, voir Lettre 81, n.39. Frédéric-Charles de La Rochefoucauld, comte de Roye (1633–1690), épousa en 1656 sa cousine Elisabeth de Durfort (1633–1715) ; il devint lieutenant général dans l’armée française mais, étant protestant, il accepta en 1683 l’invitation du roi de Danemark, Christian V, de rejoindre l’armée danoise. Il eut la permission de se retirer à condition de laisser sa femme et leurs douze enfants en France. Après la Révocation, il fut permis à sa femme de quitter le pays à condition de laisser deux de ses enfants en France. Le comte et la comtesse de Roye quittèrent par la suite le Danemark et furent reçus à la cour anglaise de Jacques II ; il fut fait comte ( earl) de Lifford pour des raisons protocolaires, et joua un rôle trouble au moment de la Glorieuse Révolution. On trouve le détail de sa carrière militaire en France dans l’ouvrage de J.B.P. de Courcelles, Histoire généalogique et héraldique des pairs de France, des grands dignitaires de la couronne, des principales familles nobles du royaume, et des maisons princières de l’Europe, précédée de la généalogie de la maison de France (Paris 1822-1833, 12 vol.), viii.72-74.

[26] Bayle fut démis de son poste par décision du conseil municipal de Rotterdam du 30 octobre 1693 : voir H. Bost, Pierre Bayle, p.363-368 ; H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle », Introduction, p.54-60.

[27] Le pyrrhonisme est représenté comme un danger grave par les théologiens catholiques, alors que Bayle le présente comme la seule philosophie compatible avec la foi « aveugle » qu’il préconise dans les « Eclaircissements » du Dictionnaire et avec la « folie de la Croix » de saint Paul. Pour une discussion approfondie de cette position, voir H. Bost et A. McKenna (dir.), Les Eclaircissements de Pierre Bayle (Paris 2010). Voir aussi ci-dessous, n.40.

[28] Voir Lettre 786 du mois de janvier 1691 : nous y reprenons le texte de cette lettre supposée de Bayle à Larroque.

[29] Edouard de Vitry (1666-1730), S.J., était en correspondance avec Bayle à partir du mois de mars 1691, mais nous n’avons aucun élément de cet échange avant juin 1696 : voir Lettre 791, n.1. Toutes les lettres de Bayle adressées à Vitry sont perdues. Les recherches de C. Albertan jettent une nouvelle lumière sur la carrière de ce journaliste des Mémoires de Trévoux : voir Lettre 1122, n.1 et 2, et C. Albertan, « Vitry, le P. Edouard de (1666-1730) » sur le site dirigé par J. Sgard : http://dictionnaire-journalistes.ga...

[30] Il est précisé à la fin du volume (cote : Arsenal 8° B.L. 31.991), sous la rubrique « Correction et addition », qu’il s’agit du Père Tournemine (voir ci-dessus, note critique af) ; cette même information figure en note de bas de page dans l’exemplaire Arsenal 35.731. Or, Tournemine mourut le 16 mai 1739 : cette modification du texte entre les deux exemplaires de l’Arsenal nous permet donc de désigner l’exemplaire Arsenal 8° B.L. 31.991 (notre texte de base) comme l’édition originale, et l’exemplaire Arsenal 35.731 comme la seconde édition. La première édition, datée du 1 er avril 1739, fut certainement sous presse à la date du 16 mai 1739 ; la seconde édition dut paraître peu après. La précision concernant le Père de Tournemine est reprise dans les articles des périodiques Journal helvétique et Bibliothèque germanique. Le Père René Joseph de Tournemine (1661-1739), S.J., prit la direction des Mémoires de Trévoux en 1701 et la garda, directement ou indirectement, jusqu’en 1718 ; il fut à l’origine de la rubrique des nouvelles littéraires, qu’il recevait de Des Maizeaux. Au collège Louis-le-Grand, il s’occupait des élèves brillants tels que Voltaire. Lié avec Fontenelle, il était vice-président de l’assemblée qui se tenait tous les jeudis à la bibliothèque du cardinal de Rohan, où il rencontra Montesquieu ; il était en correspondance avec le président Bouhier, avec Voltaire et avec le cardinal de Noailles, et s’engagea dans des controverses avec Leibniz et avec le Père Jean Hardouin. Il devint bibliothécaire de la maison professe des jésuites à partir de 1719, ce qui donne de la vraisemblance au récit de Desfontaines, car Tournemine était bien placé pour connaître les lettres de Bayle au moment des négociations de Charles Bruguière de Naudis, héritier des lettres de Bayle, avec la Compagnie de Jésus : voir E. Labrousse, Inventaire critique, p.23-24. Sur Tournemine, voir J. Pappas, « L’influence de R.J. Tournemine sur Voltaire », Annales de Bretagne, 1976, p.727-735, et Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. d’A.-M. Chouillet et J. Pappas).

[31] C’est cette conclusion polémique qui fonde toute la Lettre de Desfontaines et qui l’incite à élaborer une hypothèse complexe concernant l’intention de Bayle. Il arrive ainsi à une conclusion juste – Bayle est l’auteur de l’ Avis aux réfugiés – mais il la fonde sur de fausses raisons. Voir l’Introduction de G. Mori à son édition de l’ Avis aux réfugiés, p.10-19, où il parcourt l’ensemble des témoignages et des hypothèses de l’époque sur l’attribution du pamphlet à Bayle ; il signale la conclusion de Mathieu Marais en 1730 : « il faut se crever les yeux pour ne pas voir qu’il est de Bayle » ( Journal et mémoires, éd. M. de Lescure, Paris 1863-1868, iv.183).

[32] Gabriel I Martin (vers 1655-1691 ?) fut reçu libraire en 1677 et imprimeur en 1686, mais il exerça l’imprimerie dès 1677. Sa boutique portait l’enseigne « Au Soleil d’or » rue Saint-Jacques à Paris. Il était connu surtout par le système de classement bibliographique qu’il avait adopté dans ses catalogues, système qu’il avait emprunté à Prosper Marchand.

[33] Sur ces réfutations de l’ Avis aux réfugiés, voir Lettre 746, n.14.

[34] Voir la Lettre de l’abbé d’Olivet au président Bouhier du 6 juillet 1738 (citée ci-dessus, n.2) : « Par l’histoire littéraire de ce temps-là, nous voyons que ceux qui n’épousaient pas la querelle de Jurieu et qui se prétendoient connaisseurs en style, donnaient ce dernier ouvrage [l’ Avis aux réfugiés] à M. Pellisson. Rien ne pouvait être plus flatteur pour M. de Larroque ; il se sentit croître son courage, et se voyant à Paris sans emploi, résolu même à n’en point briguer, il entreprit d’écrire les Anecdotes du règne de Charles II. Pendant son séjour en Angleterre, il avait été à portée d’être bien instruit. Joignez à cela de grandes lumières en fait de politique, et un grand zèle pour la vérité. Peut-être la disait-il trop clairement. Ou du moins il a toujours cru avoir de bonnes raisons pour ne point montrer cette histoire, et je ne sache personne qui l’ait vue, si ce n’est M. l’abbé Fraguier, qui la regardait comme un ouvrage important pour la postérité. Un autre ouvrage qui, de la manière dont on m’a parlé, n’était qu’un jeu d’esprit, mais capable d’offenser cruellement une personne à la Cour, lui suscita de fâcheuses affaires. On l’imprimait furtivement : il en transpira quelque chose jusqu’à M. de La Reynie ; et ce sage lieutenant de police fit arrêter l’auteur qui, après plusieurs mois passés dans les prisons du Châtelet, fut transféré au château de Saumur. Je me souviens, Monsieur, de vous avoir envoyé un mémoire sur l’abbé Genest, où je parlais de ses liaisons avec l’illustre et savante abbesse de Fontevrault [sœur de M me de Montespan]. Il lui vanta le mérite du prisonnier qui, déjà depuis quatre ou cinq ans, était son voisin. Piquée de curiosité, elle demanda et obtint qu’il pût aller jusqu’à son abbaye. Une si belle âme comprit qu’il fallait mettre de la différence entre un homme qui a le malheur de s’oublier une seule fois dans le cours de sa vie, et ces misérables qui n’ont ni talent ni goût que pour des libelles et qui sont incapables de se corriger. Aussitôt elle implora la clémence du Roi, et avec tant de zèle et de succès, que M. de Larroque non seulement fut mis en liberté, mais à quelque temps de là eut une place honorable dans les bureaux de M. de Torcy, ministre et secrétaire d’Etat. Tout le reste de ses jours a été tranquille. Jusqu’à la mort de Louis XIV, il travailla dans ces bureaux, ne quittant guère Versailles. Au commencement de la Régence, il fut nommé secrétaire du Conseil ; il eut pour récompense de ses services, une pension de quatre mille livres, dont il a été payé jusqu’à sa mort, arrivée le 5 septembre 1731. Je ne puis vous dire au juste quel âge il avait, mais, à vue de pays, il passait soixante et dix ans. »

[35] Voir le post-scriptum de la lettre de Bayle à Constant du 24 octobre 1690 (Lettre 761).

[36] Nicolas Hartsoeker (1656-1725), biologiste et physicien néerlandais de renom, qui découvrit le spermatozoïde au moyen de microscopes qu’il avait perfectionnés, séjourna en France entre 1684 et 1696 ; en 1694, il publia son Essai de dioptrique (Paris 1694, 4°), qui fut salué par Malebranche et par le marquis de L’Hospital. Les formules que cite l’ abbé Desfontaines dans la présente lettre sont celles d’une lettre que Jacques Basnage adressa à Des Maizeaux le 19 août 1707 : « Je ne doute point que le recueil de la Vie que vous voulez publier ne soit bien reçu, mais puisque vous voulez que je vous parle avec une pleine confiance sur ce qui regarde M. Bayle, je ne croy point qu’on doive remuer l’affaire de l’ Avis aux refugiez. Ce n’est pas que je le soupçonne d’en estre l’autheur, je n’ai point encore abandonné ma premiere conjecture : c’est que le manuscrit lui en avoit esté confié, il le fit imprimer et y ajouta une préface et quelques traits de sa main. M. Hartsoeker m’a confirmé dans ma conjecture parce qu’il m’a assuré que M. de La Rocque estant prisonnier à Paris citoit souvent cet ouvrage comme une production qui lui ap[p]artenoit, mais comme c’est un sujet odieux il vaut mieux le laisser tomber que de faire criailler de nouveau ses ennemis. » Voir Jacques Basnage, Corrispendenza da Rotterdam, 1685-1709, éd. M. Silvera (Amsterdam, Maarssen 2000), p.299. Gédéon Huet porte un témoignage concordant dans sa lettre adressée à Des Maizeaux du 8 août 1711 : voir C. Bastide, « Bayle était-il l’auteur de l’ Avis aux réfugiés ? », BSHPF, 56 (1907), p.550-551, et G. Mori, loc. cit., p.31-32.

[37] Desfontaines s’appuie lui aussi sur un document supposé et sur un témoignage oral incertain.

[38] Adriaan Moetjens (après 1651-1717), libraire catholique à La Haye : voir E.F. Kossmann, De boekhandel te ’s-Gravenhage tot het eind van de 18de eeuw (’s-Gravenhage, 1937), p.270-275. Une note dans le JS du mois de mai 1716 désignait Adriaan Moetjens comme responsable de l’impression en ce termes : « Il faut encore l’avertir [le public] sur la dissertation de Mr de La Bastide, pour justifier Mr Bayle d’avoir fait l’ Avis aux réfugiez, qu’elle vient un peu trop tard ; puisqu’il est à présent de notoriété publique en Hollande, que le sieur Adrien Moetjens, libraire à La Haye, l’a imprimé et l’a reçu de Mr Bayle. Il ne s’en cache nullement, et dit à ceux, qui veulent l’écouter, que cet ouvrage est bien de Mr Bayle, que les épreuves ont été corrigées par Mr Louis, il nomme même l’imprimeur, chez qui il a été imprimé. Le même Moetjens, qui avoit envoyé ce livre aux autres libraires de Hollande, le leur a mis à compte, et en a été payé, lorsqu’il a fait ses comptes avec eux. » La « dissertation » de Marc-Antoine de La Bastide dont il s’agit ici est sa « Lettre sur l’ Avis aux réfugiez » dans Histoire de Pierre Bayle (Amsterdam 1716, 12°) publiée par Desbordes sous le nom de Bernard de La Monnoye. Les informations publiées par le JS sont tirées directement de la Vie de M. Bayle par Des Maizeaux.

[39] Dans une lettre adressée à Des Maizeaux et datée du 18 novembre 1729, La Chapelle fait état du témoignage de Louis, le correcteur d’épreuves de l’imprimeur employé par Moetjens, selon lequel le manuscrit de l’ Avis qui lui fut confié était entièrement de la main de Bayle ; il était « plein de ratures », ce qui laisse supposer qu’il s’agissait bien d’un manuscrit autographe de l’auteur et non pas d’une copie. Voir Des Maizeaux, Vie de Mr Bayle, dans DHC, i.LXVII, et Chaufepié, art. « Bayle, Pierre ». Dans cette édition (1740), Des Maizeaux fait état de la Lettre de l’ abbé d’Olivet, mais non pas de la présente réponse de l’abbé Desfontaines.

[40] Ce trait concernant le pyrrhonisme conclut un passage où Desfontaines mesure avec beaucoup de justesse les risques que Bayle encourait à l’époque de sa querelle avec Jurieu. Cependant, à l’époque dont il s’agit ici, celle de la composition de l’ Avis aux réfugiez, c’est-à-dire l’année 1689, Bayle n’était pas accusé de pyrrhonisme : aucun de ses écrits ne pouvait d’ailleurs, à cette date-là, fonder une telle accusation. Ce n’est qu’après la publication de l’article « Pyrrhon » du DHC en octobre 1696 (sous la date de 1697) et après celle des Eclaircissements dans la nouvelle édition du DHC en 1702 qu’une telle accusation pouvait être formulée avec cohérence. C’est un trait anachronique du récit de Desfontaines qui lui est inspiré sans doute par la critique de l’abbé Eusèbe Renaudot, celle-ci ayant servi à faire interdire l’impression et la diffusion du DHC en France : Jugement du public, et particulièrement de M. l’abbé Renaudot, sur le « Dictionnaire critique » du sieur Bayle (Rotterdam 1697, 4°), publié par les soins de Jurieu.

[41] Desfontaines reprend à l’égard de l’ abbé d’Olivet le vocabulaire de la polémique de Bayle à l’égard de Jurieu.

[42] Voir l’ Avis aux réfugiés, éd. G. Mori, « Avertissement au lecteur », p.125, 128-131, où Bayle annonce sa réponse et, en attendant de la composer, fait appel à Jean Tronchin du Breuil, auteur des Lettres sur les matières du temps, pour qu’il y consacre quelques lettres de son périodique. Voir enfin la lettre de Bayle à Jean Guillebert du 29 janvier 1691 (Lettre 784), éditée également par G. Mori, loc. cit., p.335-338.

[43] Marc-Antoine de La Bastide, « L’auteur de l’ Avis aux réfugiés déchiffré », dans Histoire de M. Bayle et de ses ouvrages, éd. Bernard de La Monnoye (Amsterdam 1716, 12°), p.297-362, où il attribue l’ouvrage à Pellisson.

[44] Jugement très fin et très sûr de Desfontaines sur le style de Daniel de Larroque, qui ne vaut pas, en effet, celui de Bayle.

[45] Sur ces projets de Daniel de Larroque et sur ses publications ultérieures, voir Lettres 258, p.63-64, 567, n.18, et 601, n.13 et 26.

[46] Bayle ne consacre pas de compte rendu spécifique au livre de Larroque, Le Prosélyte abusé, ou fausses vues de M. Brueys dans l’examen de la séparation des protestants (Rotterdam 1684, 12°), mais il le mentionne, en effet, dans les NRL, mars 1684, cat. xii, au début du compte rendu de l’ouvrage de Jacques Lenfant, Considérations générales sur le livre de M. Brueys intitulé « Examen des raisons qui ont donné lieu à la séparation des protestans », et par occasion sur ceux du même caractere (Rotterdam 1684, 12°). Bayle avait servi d’intermédiaire auprès de Reinier Leers pour la publication de ces deux ouvrages de ses amis.

[47] Daniel de Larroque, La Vie de l’imposteur Mahomet, recueillie des auteurs arabes, persans, hébreux, caldaïques, grecs et latins [par Humphrey Prideaux, traduit par Larroque] (Paris 1699, 8°) ; Les véritables motifs de la conversion de l’abbé de la Trappe, avec quelques réflexions sur sa vie et sur ses écrits, ou les entretiens de Timocrate et de Philandre sur un livre qui a pour titre « Les saints devoirs de la vie monastique » (Cologne 1685, 12°) ; La Vie de François Eudes de Mézeray (Amsterdam 1726, 8°). Bayle avait recensé Les véritables motifs dans les NRL, juin 1685, art. IX.

[48] Larroque, Nouvelles accusations contre M. Varillas, ou remarques critiques contre une partie de son premier livre de l’« Histoire de l’hérésie » (Amsterdam 1687, 8°).

[49] François de Maucroix, Œuvres posthumes (Paris 1710, 12°).

[50] Sur la maladie de Bayle et son abandon de la rédaction des NRL, voir Lettres 691, n.5, 702, 705. Larroque a apparemment rédigé seul le mois de mars 1687 ; puis il aurait collaboré avec Jean Le Clerc jusqu’en septembre 1687 ; entre septembre 1687 et avril 1689, c’est Jean Barin qui prit le périodique en main ; Jacques Bernard devait en prendre la direction en janvier 1699 et poursuivre, avec une longue interruption entre 1710 et 1716, jusqu’en avril 1718 : voir Lettres 691, n.5, et 705, n.6.

[51] Les Remarques générales (Paris 1709, 12°) sont actuellement attribuées à Larroque ; d’Olivet propose en note le nom de « M. l’abbé de Polignac, aujourd’hui cardinal » ( Lettre, éd. H. Duranton, p.286, n.6). Melchior de Polignac (1661-1741), qui naquit près du Puy-en-Velay, succéda à Bossuet à l’Académie française en 1704 et devint cardinal en 1726 ; il est connu surtout pour son poème latin Anti-Lucretius (Parisiis 1745, 8°), traduit en français en 1749 par Jean-Pierre de Bougainville, puis en vers français en 1786 par François-Joseph Bérardier de Bataut. L’ouvrage initial qui faisait l’objet du commentaire de Larroque, Lettres, mémoires et négociations du comte d’Estrades (Bruxelles 1709, 12°, 5 vol.), est dû à Jean Aymon (1661-1720 ?), docteur en droit à Rome, protonotaire apostolique, qui avait abjuré en 1688 ; il est l’éditeur également de Tous les synodes nationaux des Eglises réformées de France (La Haye 1710, 4o, 3 vol.) : voir Lettre 11, n.11.

[52] Satire contre le mariage, Satire contre les maltôtes ou contre les gens d’Eglise : il s’agit de pièces distinctes, dont l’attribution à Boileau a de tout temps été dénoncée par les éditeurs de ses œuvres.

[53] Guillaume Amfrye de Chaulieu (1636 ?-1720), abbé d’Aumale, connu par ses poésies épicuriennes et par sa fréquentation du Temple des frères Vendôme  : voir Lettre 721, n.22, et R. Pomeau, D’Arouet à Voltaire (Oxford 1985), p.78.

[54] Sur Jean-Baptiste Rousseau, voir Lettre 719, n.4.

[55] Voltaire, à cette époque un ennemi féroce de l’abbé Desfontaines : voir R. Pomeau, D’Arouet à Voltaire, p.185-187, et les travaux cités ci-dessus, n.5.

[56] Il semble que le deuxième ouvrage dont Larroque s’est mêlé soit le recueil intitulé L’Ombre de M. Scarron, avec un frontispice montrant Louis XIV enchaîné sur la place des Victoires entre ses quatre maîtresses, pamphlet qui semble avoir entièrement disparu – et non pas le pamphlet distinct intitulé Scarron ap[p]aru à Madame de Maintenon et les reproches qu’il lui fait, sur ses amours avec Louis le Grand (Cologne, Jean Le Blanc, 1694, 12°). Voir sur ces publications clandestines l’excellente notice en ligne du CRHL17 : www.livres interdits.org. Dans sa lettre adressée à Bossuet le 24 mars 1699, Pontchartrain attribue expressément l’arrestation de Larroque à la rédaction d’une préface – dont le pamphlet Scarron aparu à Madame de Maintenon est dépourvu : voir Bossuet, Correspondance, xi.258-259 et notes. La distinction entre les deux pamphlets expliquerait donc les erreurs des témoignages évoqués par E. Labrousse, Inventaire critique, p.372-373, et rend superflue son hypothèse concernant un autre pamphlet intitulé Les amours de Mgr le Dauphin avec la comtesse du Rourre (Cologne, Pierre Marteau, 1694, 12°). Il est frappant de voir que Larroque fut arrêté pour sa participation à la composition d’un « libelle diffamatoire » du type même que Bayle dénonçait violemment dans l’ Avis aux réfugiés.

[57] Ces spéculations sur les rapports intimes entre Bayle et Hélène Du Moulin, l’épouse de Jurieu, avaient l’avantage, aux yeux des auteurs d’anecdotes « littéraires », d’expliquer l’âpreté de la querelle entre Bayle et Jurieu par la jalousie. Voir E. Labrousse, Pierre Bayle, i.143-147 ; H. Bost, Pierre Bayle, p.178-179. C’est l’ abbé d’Olivet qui semble être la source de toutes les spéculations et de toutes les anecdotes à ce sujet : « Je connais, Monsieur [le président Bouhier], votre passion pour l’histoire littéraire, et c’est ce qui m’engage à disputer ce point de critique qui est d’un genre si nouveau pour moi. Quand M. Bayle alla professer la philosophie à Sedan, il y fut suivi par le jeune marquis de Béringhen, son élève, qui fut mis en pension chez M. Jurieu. Je parle de M. de Béringhen, frère de Madame la duchesse de La Force, morte depuis peu en Angleterre. Vous saurez que, lorsqu’il alla en 1724 la voir à Londres avec le feu duc de La Force, j’étais du voyage, et qu’ainsi j’eus tout le temps de le mettre sur le chapitre de Bayle son précepteur. Je lui ai entendu dire que Madame Jurieu, femme de beaucoup d’esprit, qui se piquait de savoir son Horace par cœur, et qui n’était pas dépourvue d’attraits, goûta fort M. Bayle, âgé de vingt-sept ans. Jurieu, enchanté du professeur, était bien éloigné des idées qui nourrissaient la malignité du disciple. On supprima en 1681 l’académie de Sedan ; Madame Jurieu fut obligée de suivre son mari hors du royaume ; Bayle aurait bien voulu se fixer en France ; mais deux beaux yeux furent les controversistes qui déterminèrent ce philosophe à quitter sa patrie. Rotterdam ne put voir longtemps une si étroite union sans en juger mal ; et l’on persuada enfin à M. Jurieu que, lui qui voyait tant de choses dans l’Apocalypse, ne voyait pas ce qui se passait dans sa maison. Un cavalier en pareil cas tire l’épée ; un homme de robe intente un procès, un poète composerait une satire ; chacun a ses armes. Jurieu, en qualité de théologien, dénonça Bayle comme un impie. Tous les consistoires, tous les synodes retentirent de ses clameurs. Pour preuve, il alléguait principalement l’ Avis aux réfugiés ; non que ce livre contint quelque chose d’impie, mais il ne favorisait pas le calvinisme. Et remarquez, je vous prie, qu’en ce temps-là Bayle n’avait pas encore publié son Dictionnaire ni tous ses autres ouvrages qui n’eussent que trop justifié les reproches de son ennemi. » ( Lettre du 6 juillet 1738 au président Bouhier, éd. H. Duranton, p.279-280). E. Labrousse identifie le jeune élève en question : il s’agit Frédéric de Beringhen, sieur de Langarzeau, qui, né en 1663, aurait eu à peine quatorze ans à l’époque où il aurait suivi Bayle à Sedan (avant d’aller à Bordeaux et de devenir avocat en 1677 : voir Lettre 144, n.12). Malgré les incertitudes et les invraisemblances de la chronologie telle qu’elle nous est parvenue, il vaut d’être souligné que ce jeune Beringhen, qui n’avait eu Bayle comme précepteur que pendant cinq mois, devait abjurer en 1686 : il était animé d’une malveillance à l’égard de ses anciens coreligionnaires et, quelque cinquante ans plus tard, en compagnie de l’abbé d’Olivet, pouvait être tenté de se montrer au courant des « secrets » du Refuge qui expliquaient les animosités prétendument théologiques. L’invraisemblance du récit attire les sarcasmes de Desfontaines ; voir aussi le commentaire de l’abbé Antoine Gachet d’Artigny, Nouveaux mémoires d’histoire, de critique et de littérature (Paris 1749-1756, 12°, 7 vol.), i.319-337.

[58] Voir ci-dessus, n.34, pour la citation plus complète de ce passage de d’Olivet. Les personnages cités par Desfontaines sont l’abbé Charles-Claude Genest (1639-1719), abbé de Saint-Vilmer, aumônier ordinaire de la duchesse d’Orléans, membre de l’Académie française à partir de 1698. Son interloctrice est Marie-Madeleine Gabrielle Adélaïde de Rochechouart de Mortemart (1645-1704), abbesse de Fontevrault, sœur de M me de Montespan, qui était, en effet, une femme de lettres, traductrice d’ Homère et (avec Racine) de Platon, familière avec les différentes écoles théologiques, et une grande abbesse de l’abbaye royale. René Rapin et Bussy-Rabutin étaient en correspondance avec elle, comme aussi M me de Sévigné et Corbinelli : voir M me de Sévigné, ii.511 (lettre du 30 juillet 1677) et C. Rouben (éd.), Correspondance de Bussy-Rabutin avec le Père Rapin (Paris 1983), p.64n, 68n. Voir aussi P. Clément, Une abbesse de Fontevrault au XVIIe siècle (Paris 1869).

[59] Histoire romaine depuis la fondation de Rome. Traduite de l’anglois de Laurent Echard (Paris 1728-1742, 12°, 16 vol.).

[60] Sur le périodique de Desfontaines, Observations sur les écrits modernes (1735-1743), voir Dictionnaire des journaux, p.999-1002 (art. de J. Sgard) ; sur les activités multiples et intenses de Desfontaines journaliste, voir Dictionnaire des journalistes, p.498-501 (art. de J. Sgard). Rappelons aussi que, dès sa Lettre à M. l’abbé d’Olivet publiée en 1739, il en envoya le résumé au Journal helvétique et à la Bibliothèque germanique.

[61] Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet (1682-1768), Traité de la prosodie françoise (Paris 1736, 8°).

[62] Abbé d’Olivet, Remarques de grammaire sur Racine (Paris 1738, 8°).

[63] Voir le compte rendu du Traité de la prosodie françoise de d’Olivet par Desfontaines dans les Observations sur les écrits modernes, VII (1736), p.145-163 ; et celui sur les Remarques de grammaire sur Racine, dans le même périodique, XIII (1738), p.337-352.

[64] Abbé d’Olivet (traducteur), Entretiens de Cicéron sur la nature des dieux (Paris 1721, 12°, 3 vol.).

[65] Mise en scène du persiflage qui fait écho au célèbre entretien entre Célimène et Arsinoé dans la pièce de Molière, Le Misanthrope, acte III, scène 4.

[66] Jacques I Estienne (ou Etienne) (1668-1731), natif de Champigny-sur-Marne, fut en apprentissage de libraire puis d’imprimeur jusqu’en 1693 et fut reçu maître en 1699. Il travailla pour François Muguet pendant quatorze ans, puis pour Jean I Boudot en 1701 ; il s’établit à son compte vers 1706. A la date de la Lettre de Desfontaines, 1739, son fils Jacques II Estienne avait pris la succession, mais celui-ci ne fut reçu maître qu’en 1740. Leur boutique dans la rue Saint-Jacques portait l’enseigne « A la vertu ».

[67] L’ abbé d’Olivet avait publié les Huetiana, ou pensées diverses de M. Huet évesque d’Avranches (Paris 1722, 12°) et venait de faire paraître les Poetarum ex Academia gallica, qui latine et græce scripserunt, carmina (Parisiis 1738, 12°), comportant des poésies latines de Pierre-Daniel Huet, Claude-François Fraguier, Guillaume Massieu, Bernard de La Monnoye, Jean Boivin.

[68] Allusion à l’édition d’œuvres de l’ abbé François de Maucroix (1619-1708) sous le titre d’ Œuvres posthumes (Paris 1710, 12°), puis de Nouvelles œuvres, comprenant la première Tusculane de Cicéron, du mépris de la mort ; Lælius ou de l’amitié ; Caton l’ancien, ou de la vieillesse ; avec quelques lettres de Brutus et de Célius au même ; les satyres, les épîtres et l’art poétique d’Horace (Paris 1726, 12°).

[69] C’est à un membre éminent de la dynastie des Coignard qu’il est fait allusion : Jean-Baptiste III Coignard (1693-1768) exerça dans la rue Saint-Jacques sous les enseignes « Au livre d’or » et « A la Bible d’or » entre 1713 et 1752. A la date de la Lettre de Desfontaines, il était imprimeur ordinaire du Roi, imprimeur de l’Académie française, de l’ordre de Saint-François et du comte de Toulouse.

[70] François Didot (1688 ?-1757), fils d’un boucher parisien, après son apprentissage chez Jean-Luc I Nyon, son beau-frère, acheta le fonds de Jacques-Henri Pralard en 1742 et fonda une dynastie d’imprimeurs-libraires, ayant épousé en février 1716 Marguerite Ravenel, sœur du libraire Claude-Sébastien Ravenel. Didot exerça quai des Augustins sous l’enseigne « A la Bible d’or ». Il est connu surtout pour son édition des œuvres de l’ abbé Prévost.

[71] Fils d’ Antoine Boudet (vers 1665-1719), Antoine-Chrétien (1715 ?-1787) exerça dans la rue Saint-Jacques sous l’enseigne « A la Fontaine d’or », comme libraire à partir de février 1734 et comme imprimeur à partir de décembre 1742. Il était le gendre de Jean-Baptiste II Coignard.

[72] Sur ce recueil de poésies latines, voir ci-dessus, n.67.

[73] Sur Antoine Danchet, voir ci-dessus, n.14.

[74] Fils de Julien Gandouin (?-1714 ?), Pierre I Gandouin (1673-1743) exerça quai des Augustins sous l’enseigne « A la Belle Image », en association avec son frère Antoine I Gandouin (1668 ?-vers 1755).

[75] Il s’agit certainement du Père jésuite Jean-Mathieu Mahoudeau (?-vers 1730), né à Rennes, élève du Père Jean Hardouin. Il entra dans la Compagnie de Jésus le 2 octobre 1687 et se consacra à la science de la chronologie. Il composa quatorze volumes sous le titre La Chronologie traitée et expliquée géométriquement, dont quelques pièces furent publiées, telles que son article « Le calendrier mosaïque des écrivains sacrez, dégagé de toutes les altérations du calendrier des juifs : avec la table des équinoxes et des néomenies mosaïques », Mémoires de Trévoux, 1727, p.1637-1654 ; « Analyse astronomique de l’hypothèse lunaire du calendrier grégorien », ibid., août-septembre 1728, p.1455-1461, 1639-1666, et deux articles dirigés contre les travaux de Gabriel-Philippe de La Hire (1677-1719) : « Analyse astronomique de l’hypothèse solaire de M. de La Hire », ibid., 1731, p.637-666 ; et « Analyse astronomique de l’hypothèse lunaire de M. de La Hire », ibid., 1732, p.588-606, ainsi que quelques autres dont Sommervogel donne la liste complète. Mahoudeau composa également un Traité du calendrier judaïque et des Notes sur Pline, mais ces ouvrages restèrent manuscrits. Voir J.-M. Quérard, La France littéraire (Paris 1827-1839, 10 vol.), s.v. ; Sommervogel, s.v.

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