Lettre 751 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

• [Genève, le 5 septembre 1690] [1]

Puis que j’ai û le mal-heur de ne vous point écrire, mon très cher Mons r, depuis que j’ay reçû celle par où vous m’apreniés que Mr Beddevole vous avoit vû et vous avoit remis une lettre de ma part [2], j’aurois mille choses à vous dire dont je ne vous dirai peut être que les moins importantes à cause de la confusion avec laquelle elles se présentent en foule à mon imagination. Mais il y en a une privilégiée et qui ne m’échapera pas, c’est, mon cher M r, la parfaite joye que j’ay ûe du plein retour de vôtre santé car je le suppose tel puis que vous vous étiés senti assés de forces pour reprendre le train de vos belles et solides leçons publiques et particulières [3][.] Pour ce qui est de moy je suis allé mon petit traquenar les dernieres années sans avoir, Dieu merci, de grandes indispositions, et pour tâcher de me remettre du chagrin oü la difficulté de nôtre commerce* à cause du trop grand éloignement et des voyes mal sûres me met[,] je me suis fait un agréable amusement de la correspondance que quelques savans de nos environs ont bien voulu avoir avec moi, et dont la plus cultivée est celle qui s’est attachée je ne sai comment dès environ un an en ça* entre M r l’abbé de S[ain]t Réal [4] et moi, puis que nous nous écrivons avec une assiduité egale à celle de nos entretiens par lettres pendant vôtre sejour dans le château de Copet[,] qui pour passer legèrement sur un grand sujet de larmes n’a pas possedé long-tems l’aimable et vertüeuse comtesse après la mort de l’illustre comte [5] puis qu’il y a prés de deux mois qu’elle l’est / allée rejoindre pour le corps dans son tombeau de Lausane et pour son ame dans le ciel. Vous croyés bien mon cher Mons r que je n’ai point de conversation avec des gens de lettres que vous n’y entriés pour beaucoup[.] L’esprit de cet illustre abbé s’étant trouvé dans je ne sais quelle petite irritation, pour quelque trait qu’il sembloit que vous ûssiés pris plaisir de lui donner dans quelqu’une de vos Nouvelles sçavantes [6], j’ai tant fait que j’ai adouci et consolidé* cette playe et que celuy qui tout piqué qu’il étoit ne pouvoit s’empécher d’estimer Mr Baile, l’aime comme ne pouvant vouloir du mal au meilleur de mes amis. Si ses ouvrages qui ont vû le jour ont été generalement goûtés[,] je suis sûr qu’on applaudira extremement celui auquel il travaille actüellement et qu’il me fait l’honneur de me communiquer cahier apres cahier, avec autant de soin que si ma critique lui pouvoit étre aussi utile qu’il est certain qu’elle ne lui est d’aucun usage. C’est la traduction des lettres de Ciceron à Atticus [7] qui sont un tresor pour toute sorte de gens, mais surtout pour ceux qui sont sensibles aux delicatesses de l’amitié et de l’amitié la plus reelle et la plus officieuse*.

Outre ces conferences lettrées, nous sommes nouvellistes* à outrance et vous pouvés juger quelle étendüe cela peut avoir par rapport à l’emotion où est aujourd’hui toute l’Europe. Que ne donnerois je point pour que vous pussiez / en etre ! N’y a t’il point moyen que nous puissions établir quelque ligne de communication qui nous rapproche par le moyen de quelque personne confidente* ou à Paris ou à Francfort[?] Absolüment il faut que nous trouvions quelque chose de semblable, car il n’y a pas moyen que pour moi j’en puisse demeurer là que vous et moi nous écrivions réciproquement à peine une fois l’an[.] Combien de jolies choses nous perdons par le tour charmant et nouveau que l’amitié veritable fait qu’on donne quelque fois aux choses mêmes les plus rebatües et les plus usées. Voici quelques articles d’une de nos dernieres lettres afin que vous compreniés que ce n’est pas toûjours Mars qui nous fournit [8]. Extrait d’une lettre de Paris, du 16 août « Je vous mandois* par ma precedente comme on avoit reçu lundi duc et pair Mr de Charrost au Parlement [9], et demain on recevra nôtre archevéque [10] en la méme dignité. Par ses lettres il doit suivre et avoir seance immédiatement aprés les six pairs ecclesiastiques et par consequ[en]t preceder tous les autres pairs laïques, à quoi ces derniers ne veulent pas acquiescer, ainsi il n’y aura demain à sa reception que les ecclesiastiques et pas un laïque, et apparemm[en]t il n’ira pas au Parlement le reste de sa vie et laissera demêler cette affaire à ses successeurs. La duché et pairerie est assise sur S[ain]t Cloud, comme etant le prem[ie]r present que nos rois chrétiens firent à l’Eglise de Paris.

Mad e Cramoisi a fait banqueroute [11] dont toute la rue S[ain]t Jacques a une joye merveilleuse car avec les airs de grande dame qu’elle se donnoit, elle avoit attiré l’envie de tous les autres libraires. Il n’en est pas de méme du Rev[erend] Pere Bouhours [12] qui en est au desespoir / parce qu’elle est son amie intime, qu’il y alloit tres souvent prendre de bons petits repas avec de ses camarades, et plût à Dieu qu’il n’y fit pas autre chose. Elle faisoit bonne chere et avoit de tres belle vaisselle d’argent, bien des pierreries et un bon carrosse, où le Rev[erend] Pere mettoit souvent son gros fessier. Elle avoit vendu une partie de ses magazins et entr’autres ce qui lui restoit des œuvres de Maimbourg 24 m[ille] francs.

Il court un petit livre par Paris de la façon d’un Pere de Villiers sorti depuis peu des jesuites. Il est intitulé Reflexions sur les défauts d’autrui [13], où il décide sur plusieurs choses. Il parle du bel air[,] de l’amitié et du commerce des femmes et autres semblables choses, comme s’il avoit été nourri à la cour et qu’il eût û un commerce avec les femmes comme feu Mr de La Rochefoucau[l]t ou le cheval r de Grammont [14]. »

Et afin qu’il ne soit pas dit M r que je ne vous regale qu’aux dépens d’autrui, voici une ou deux choses de mon propre fonds car vous verrés dans la description ici jointe d’une petite statüe découverte recemment en ce païs[,] la matiere de mon discours dans la solennité de nos dern[iè]res promotions [15] que je vous prie de communiquer à nos chers M rs Bânage avec toutes les effusions de cœur dont ma lettre est pleine et que je les prie de prendre aussi pour eux[,] leur laissant une pleine liberté de mettre ma description à telle sausse qu’il vous plaira.

Voici encore de la rimaillerie françoise et italienne [16] par où j’ai tâché de rendre le sens d’une tres ingenieuse epigramme latine que je vous envoye et qu’un comte piémontois, avec qui je correspons m’a envoyée de Turin.

Je croyois de vous envoyer tout ceci par une commodité* d’ami. C’est pourquoi je ne faisois pas difficulté de grossir ainsi le paquet mais comme j’étois prêt à le fermer, un de mes bons amis m’ayant trouvé dans cette occupation et ayant apris incidemm[en]t l’utilité et le plaisir qui me reviendroit d’un commerce comme le vôtre, s’est offert genereusement à porter la dépense tant de ce paquet que de ceux qui pourroient suivre reciproquement de maniere que si vôtre santé et vôtre loisir vous permettent de vous divertir à cela, nous pourrons[,] tant que cet honnéte homme sera de cette obligeante humeur[,] nous écrire regulierement sur les affaires du tems aussi bien que sur celles de literature* sans qu’il nous en coûte rien ; et vous n’aurés[,] cela étant[,] qu’à tenir une note de ce que vous débourserés soit pour les lettres que / vous recevrés de moi, soit pour l’affranchissem[en]t des vôtres jusques à Rhinhause et l’on aura soin tres assurément de vous le faire rembourser de mois en mois ou de trois en trois mois comme vous voudrés par quelque marchand de vôtre ville.

Il n’arrivera pas toûjours que les paquets soient du volume de celui ci qui est venu à cette grosseur démesurée à l’occasion de ces premiers cahiers d’un projet pour la paix generale, qu’un ami qui les tient de bon lieu a voulu que je vous communicasse pour recevoir là dessus vos libres et vos sinceres avis tant pour la matiere que pour la forme [17]. Vous étes méme prié quand vous les aurés vûs, d’en procurer la lecture à Mons r le baron de Groeben[,] gouverneur du plus jeune des princes frères de S[on] A[ltesse] E[lectorale] de Brandebourg qui est presentement à • Leiden [18] et pour cela vous en pourrés faire l’adresse à Monsieur de Smetthaw, conseil[le]r d’Etat privé et envoyé extraordin[ai]re de S. A. E. de Brandebourg à La Haye [19]. Il aura soin de vous les renvoyer afin qu’ayant le tout[,] comme on pretend de vous le faire tenir[,] vous en puissiés mieux juger[.] Si l’on ne faisoit pas état de bien sauver dans ce projet les interêts du protestantisme et de nos chers freres du Refuge [20], je n’aurois pas seulem[en]t daigner jetter les yeux dessus, mais celui qui a la chose en main m’a assuré que la suite m’ôteroit tous les scrupules que je pourrois avoir là dessus. Dieu le veüille car il ne faut pas être de petit expedient* pour amener cela au point qu’il faut.

Dans la pensée que ma le[tt]re ne vïendroit pas de long-tems entre vos mains, je n’y voulois rien mettre sur les affaires du monde puis que ce n’auroit plus été cela[,] mais allant le train ordin[ai]re de la poste, il faut vous faire part de nos dernières nouvelles de Piémont [21].

Il en a eté à peu près de la bataille qui se donna le 18 d’août st[yle] n[ouveau] dans la plaine de Staffarda, que de celle de Fleuru [22][ :] les François en ont la plus grosse perte[,] compensée par la fumée de quelque honneur[.] Il est vray que le champ de bataille leur est demeuré avec 10 pieces de canon de 12 que le duc en avoit et l’équipage de quelques officiers au lieu du bagage du prince et de l’armée[,] ainsi qu’ils l’ont publié[ ;] mais au lieu que dans l’armée ducale on ne compte que 70 officiers[,] que morts que blessés[,] dont les principaux sont parmi les 1 ers[ :] / le marquis de Beüil [23] colonel du regiment de Savoye[,] le comte des Lances [24] capit[ai]ne aux gardes de S[on] A[ltesse] R[oyale,] et deux majors[,] mille soldats blessés et onze cen[t]s prisonniers, plus de la moitié de milices. Les François avoüent la perte d’environ 200 officiers[,] parmi lesquels il y a trois colonels morts et entr’autres le cruel La Lande [25] qui commandoit les Dragons jaunes[,] et pour le reste il peut aller à 3 mille soldats tués ou blessés. Le combat dura • 7 à 8 heures[ ;] pendant les 4 prem[iè]res les affaires du duc alloient à merveilles[,] mais ayant poussé l’ennemi à un quart de lieüe loin du lieu où le combat avoit commencé[,] il arriva que l’armée du duc[,] s’avançant avec trop de chaleur[,] donna dans un piège qu’apparemment le rusé et vieux routier Catinat [26] lui avoit tendu, qui fut de s’enfourner entre deux batteries des ennemis qui les prenoient par les flancs[,] tellement que cette cavalerie pesante de Bavière[,] sur laquelle on faisoit tant de fonds[,] n’en pouvant soûtenir le feu[,] se renversa sur l’infanterie du duc et ainsi fit perdre la bataille[,] dont la perte auroit été plus grande sans la bonne conduite du prince Eugene [27] qui fit retraite en bon ordre jusques prés de Carmagnole[,] où l’on s’arréta. Par là les François sont demeurés maîtres de la plaine de çà et de là du Pô, jusque là que[,] le lendemain de la bataille[,] ils se rendirent maîtres de Saluces, où ils trouverent de grandes provisions de grains et beaucoup de munitions de guerre[,] et deux jours apres ils entrerent dans Saviglian [28][,] d’où ils transporterent à Pignerol cent huit mille sacs de blé. L’armée du duc cependant se va renforçant de jour en jour, et la revüe qui s’en fit ces jours passés la trouva forte de 13 à 14 m[ille] hommes, qui de Moncalier doivent aller au plûtôt camper prés de Carmagnole[,] place bien pourvüe de monde et d’artillerie [29]. Le regim[en]t de Lorraine[,] fort de 2200 hommes[,] a passé à Turin pour l’aller joindre[,] et comme les troupes auxiliaires que l’emper[eur] y envoye sont déjà en partie dans le duché de Milan[,] on ne désespère pas que cette armée ne fasse encore quelque chose de bon le reste de cette campagne ou du moins ne conserve le païs.

Je n’ai pas le tems de vous dire rien du nôtre. Ce sera la matiere expresse de quelque lettre suivante. Je vous embrasse de toute mon ame et suis entierem[en]t à vous.

Mardi 26 août / 5 [septem]bre [16]90

Notes :

[1] Cette lettre est datée du « 26 août / 5 septembre » dans Gigas et dans l’ Inventaire d’E. Labrousse (n° 704), qui ne précisent le millésime que d’après le contenu de la lettre ; l’année [16]90 est pourtant explicitée sur le manuscrit autographe. Très peu de lettres de Minutoli ont survécu, mais, très exceptionnellement, pour des raisons qui tiennent sans doute au scandale du Projet de paix de Goudet, treize lettres de sa main nous sont parvenues portant la date de 1690, alors que, pour la même période et pour le même correspondant, nous ne disposons que d’une seule lettre de Bayle, datée du 5 décembre (Lettre 770).

[2] Voir la lettre de Bayle à Minutoli du 6 octobre 1689 (Lettre 735).

[3] Bayle avait repris ses cours publics à l’Ecole Illustre en février 1688 (voir Lettres 702, 707).

[4] La correspondance de Minutoli avec l’ abbé de Saint-Réal s’est perdue. Sur celui-ci, voir Lettres 79, n.28, et 81, n.47 et 48. E. Campi, « Vincenzo Minutoli e l’ Histoire du retour  », in A. de Lange (dir.), Dall’Europa alle valli valdesi. Atti del convegno « Il Glorioso rimpatrio, 1689-1989 » (Torino 1990), p.373, n.35, précise que seules quatorze lettres de l’abbé (du 21 octobre 1672 au 18 avril 1692) ont été conservées aux archives d’Etat de Turin. Sur l’importance de cette correspondance, voir aussi Lettres 766 n.6 et 778 n.16. Sur la carrière et les publications de Saint-Réal, voir aussi l’article très substantiel que Prosper Marchand lui consacre dans son Dictionnaire, s.v.

[5] Sur Espérance de Puy-Montbrun Ferrassières, comtesse de Dohna, autrefois disciple de Jean de Labadie à Orange, voir Lettre 23, n.2. Cette lettre semble être la source la plus précise pour établir la date de la mort de la comtesse de Dohna au mois de juillet 1690. Sur la mort du comte de Dohna, voir Lettre 716, n.18.

[6] Il avait été plusieurs fois question de Saint-Réal dans les NRL : Bayle avait donné un compte rendu assez favorable de son Cesarion, ou entretiens divers (Paris 1684, 12°) dans les NRL, octobre 1684, art. VIII ; Amelot de La Houssaye avait persisté à croire que la critique de sa traduction de Pietro Sarpi était de la main de Saint-Réal et lui avait lancé quelques remarques désobligeantes : voir Lettre 488, n.1 ; contre le Césarion de Saint-Réal, Pierre Rainssant avait pris la défense d’ Atticus et de Cornelius Nepos dans une dissertation publiée par Bayle dans Le Retour des pièces choisies, ou bigarrures curieuses (Emmerick 1686, 12°) : voir le compte rendu de ce recueil dans les NRL, décembre 1686, art. IV, et Lettre 508, n.8.

[7] Les Lettres de Cicéron à Atticus traduites en français par l’abbé C[ésar] Vischard de Saint-Réal (Paris 1691, 12°, 2 vol.).

[8] « ce n’est pas toujours Mars qui nous fournit » : nous ne parlons pas seulement de la guerre.

[9] Louis de Béthune (1605-1681), premier duc de Charost, pair de France, lieutenant général des armées du Roi en 1650, reçut son brevet en 1651 ; il fut fait duc et pair en 1672, mais cette décision ne fut enregistrée par le Parlement qu’en 1690. Voir le Mercure galant, août 1690, p.149.

[10] François Harlay de Champvallon, archevêque de Paris : comme pour le duc de Charost, sa nomination comme pair fut enregistrée par le Parlement en août 1690 : voir le Mercure galant, août 1690, p.149.

[11] Allusion à la liquidation de l’imprimerie de Sébastien Mabre-Cramoisy, deux ans après sa mort en 1687, par sa veuve. Sébastien Mabre-Cramoisy était le petit-fils du célèbre imprimeur-éditeur Sébastien Cramoisy (1585-1669) ; sur cette famille, voir Henri-Jean Martin, Livre, pouvoirs et société, à Paris au XVII e siècle (Genève 1969, 1999, 2 vol.).

[12] Dominique Bouhours, S.J., qui s’était érigé en autorité sur l’exactitude de la traduction du Nouveau Testament de Mons et sur la correction de la langue, avait la réputation d’être un très bon-vivant ; les polémistes de Port-Royal ne manquèrent pas de souligner ce trait. Sur lui, voir Lettres 13, n.70, 107, n.15, 164, n.62.

[13] Pierre de Villiers, Réflexions sur les défauts d’autrui (Paris 1690, 12°).

[14] Allusion aux Mémoires de La Rochefoucauld, publiés pour la première fois en 1662 (Cologne 1662, 12°) ; Amelot de La Houssaye en avait donné une nouvelle édition en 1686 (Villefranche 1686, 12°) et une nouvelle édition corrigée venait de paraître (Villefranche 1690, 12°) : l’aventure de La Rochefoucauld avec M me de Longueville pendant la Fronde avait sans doute frappé l’imagination de Minutoli. Il n’évoque pas les Mémoires d’Anthony Hamilton (vers 1645-1719), puisque ceux-ci ne furent composés qu’à partir de 1704 et ne parurent qu’en 1713. Mais il s’agit sans doute d’un souvenir confus de la vie mouvementée de Philibert d’Aure (1621-1707), chevalier puis comte de Gramont, fils d’ Antoine II de Gramont et de sa seconde femme Claude de Montmorency. Il servit dans l’armée sous Condé et sous Turenne ; il fut banni de France en 1661 après avoir tenté de séduire Anne Louise de La Mothe-Houdancourt, fille d’honneur de la reine et courtisée par le roi. Il partit pour Londres, où il rencontra Saint-Evremond, qui le peignit dans sa comédie Sir Politick Would-be, sous le nom du marquis de Rouffignac, et qui composa une série de poèmes à sa louange. Bien reçu à la cour de Charles II, Philibert y fit la connaissance d’ Anthony Hamilton, de son frère George et de leur sœur Elizabeth, et il épousa celle-ci le 9 décembre 1663 avant son rappel en France : ils partirent de Londres le 3 novembre 1664. « La belle Hamilton » joua un rôle important à la cour de France, où elle avait une charge de dame du Palais, et elle est vantée en ces termes par Saint-Simon : « On ne pouvait avoir plus d’esprit et, malgré sa hauteur, plus d’agrément, plus de politesse, plus de choix… M me de Maintenon, qui la craignait, n’avait pu l’écarter ; le roi s’amusait fort avec elle. » C’est sans doute cette réputation brillante et prestigieuse des Gramont à la cour de Louis XIV qui inspire la réflexion de Minutoli. Voir Saint-Simon, Mémoires, éd. A. de Boislisle (Paris, 1879-1930, 43 vol.), vi.215-218, xi.110-113, xvi.66-76, et Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[15] Basnage de Beauval fait état de cette découverte à Genève d’une « petite statuë de fonte extremement massive et parfaitement conservée » dans l’ HOS, novembre 1690, art. XXIII.

[16] Ces vers que Minutoli envoyait à Bayle se sont perdus.

[17] La présente lettre marque un moment décisif dans la vie de Bayle à cause de ce projet de paix européenne qu’un commerçant genevois nommé Goudet cherchait à faire connaître par l’intermédiaire de Minutoli. Des Maizeaux ( Vie de Mr Bayle, loc. cit., p.LIV-LVI) fournit le récit le plus complet de cet épisode et un résumé des Huit entretiens où Irène et Ariste fournissent des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale où Goudet propose une vaste redistribution à l’amiable des territoires européens : « La France, par exemple, devoit garder la Franche Comté, la Flandre conquise et le Luxembourg ; mais il faloit qu’elle rendît tout ce qu’elle avoit pris en Catalogne depuis la paix des Pirénées et en Allemagne depuis la paix de Nimègue, excepté Strasbourg. Elle devoit aussi demolir Mont-Royal, le Fort Louïs, Hunningue et Fribourg ; en récompense, on lui donnait la ville de Mons et tout le Hainaut, et quelques terres qui se trouvoient à sa bienseance. On lui donnoit encore la Lorraine, et le duc de Lorraine devoit avoir la Servie et la Bulgarie, et Belgrade pour capitale de ses nouveaux Etats – mais il changea ensuite cet article et lui donna le Brabant et le reste des Pays-Bas appartenant à l’Espagne. [...] On accorderoit aux reformez de France un edit perpetuel qui leur assureroit la même liberté de conscience que les catholiques ont en Hollande ; mais on ne leur permettroit pas de dogmatiser contre la religion romaine. Les Hollandais auroient tout le commerce des Indes, et la France démoliroit quelques places des Pays-Bas qui pouvoient leur donner de l’ombrage. Il vouloit que le roi Guillaume fût reconnu roi d’Angleterre, et que le roi Jacques fût fait roi de Jerusalem et de toute la Palestine. » Ce projet très utopique et très fantaisiste devait être diffusé par Bayle auprès de différentes personnes d’autorité pour recueillir leur avis. Il s’exécuta. L’affaire éclata lorsque Jurieu découvrit le projet de Goudet : la « cabale » politique qu’il y lit devint sa clef de lecture de l’ Avis aux réfugiés, ce que Bayle souligne explicitement dans La Chimère de la cabale, art. III ( OD, ii.748). Voir H. Bost, Pierre Bayle, ch. XIII : « La Cabale chimérique de Rotterdam », p.331-385.

[18] Le baron de Groeben, gouverneur du prince Chrétien-Louis de Brandebourg-Schwedt (1677-1734), le plus jeune des frères de l’électeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume de Brandebourg (1657-1717), Friedrich I er.

[19] Wolfgang von Schmettau (1648-1711), envoyé extraordinaire de Brandebourg à La Haye entre 1690 et 1698 : voir O. Schutte, Repertorium der buitenlandse vertegenwoordigers residerende in Nederland, 1584-1810 (’s Gravenhage, 1983), p.344-347.

[20] Cet aspect du projet utopique de Goudet – la sauvegarde des intérêts des huguenots réfugiés – a son importance, car c’est ce qui devait faire croire à Jurieu qu’il avait affaire à un véritable complot, une « cabale » européenne qui visait à rivaliser avec les projets de Guillaume III, et que Bayle avait pu tremper dans cette « cabale ». On remarque également que Minutoli s’ingénie à donner à sa demande de diffusion de ce projet fantaisiste tout l’air d’un complot entre initiés.

[21] Dans son article « Genève et les vaudois entre 1686 et 1689 », Dall’Europa alle valli valdesi, p.99-100, O. Fatio montre qu’il existait alors à Genève un « réseau vaudois » organisé autour de Josué Janavel, le héros de la résistance vaudoise, installé depuis 1664 dans la cité lémanique. Ce réseau était soutenu par des fonds zurichois que gérait la Chambre des blés, une sorte de banque d’Etat genevoise. Janavel recevait des informations sur les événements qui se déroulaient dans les vallées piémontaises et les diffusait auprès du « lobby » italien de Genève auquel appartenaient François et Etienne Turrettini, les pasteurs Antoine Léger et Fabrice Burlamacchi, ainsi que Vincent Minutoli : ainsi s’explique la richesse et la précision des informations que ce dernier transmet à Bayle. Sur les les vaudois du Piémont, leur rôle au cours de la guerre de la Ligue d’Augsbourg et l’attention que leur porte Genève, il convient de se reporter au Journal de Jacques Flournoy, qui couvre la période 1675-1692 : voir l’édition d’O. Fatio (Genève 1994). Voir aussi l’édition moderne (italienne) de l’ouvrage de Vincent Minutoli, Storia del ritorno dei Valdesi nella liro patria dopo un esilio de tre anni e mezzo (1698) con le relazioni dei partecipanti al Rimpatrio, éd. E. Balmas et A. de Lange (Torino 1998) ; A. de Lange (éd.), Dall’Europa alle valli valdesi ; D. Carpanetto, Divisi dalla fede. Frontiere religiose, modelli politici, identità storiche nelle relazioni tra Torino e Ginevra (XVII-XVIII secolo) (Turin 2009).

[22] En juin 1690, dans les Pays-Bas, une armée composée d’Espagnols, d’Impériaux et de Hollandais, forte de quelque quarante mille hommes, s’était avançée vers la frontière française, ayant pour objectif la Champagne. Le 2 juillet, elle fut vaincue par François-Henri de Montmorency-Bouteville, maréchal de Luxembourg (1625-1695), à Fleurus, entre Namur et Charleroi, et contrainte à la retraite. Puis, au cours de la bataille de Staffarda, le 18 août 1690, Nicolas de Catinat de La Fauconnerie (1637-1712), avec seulement 18 000 hommes, affronta l’armée d’ Eugène de Savoie et du marquis de Louvigny, qui commandait les troupes espagnoles : victoire française sur les troupes du duc de Savoie, Victor-Amédée II, qui refusait de céder Turin. Les Piémontais et les Espagnols perdirent 4 000 hommes, 1 200 furent faits prisonniers et 1 500 blessés. À l’issue de cette victoire, Catinat occupait Savigliano et Salluzo (Saluces). Le récit que Minutoli relaie est exact concernant le déroulement de la bataille, mais partial au sujet du bilan. La chronique de Turin 26 août 90 qu’il transcrit dans sa lettre suivante (29 août) est plus objective.

[23] Maurice Grimaldi de Beuil [di Boglio], mort en 1698.

[24] Il s’agit peut-être de Carlo Francesco Agostino delle Lanze, conte di Sale e di Vinovio.

[25] Le régiment de La Lande était l’un des trois régiments de dragons (soit douze compagnies de cinquante chevaux environ) qui combattaient dans l’armée de Catinat. Le 8 décembre 1690, Flournoy signale le passage d’une compagnie de dragons jaunes de Gy à Douvaine et de quelques autres dans le Chablais : « Ces jaunes sont du régiment de La Lande », précise-t-il ( Journal, p. 339).

[26] Nicolas de Catinat rejoignit les gardes-françaises en 1660. En 1667, il se distingua lors de l’attaque de la contrescarpe au siège de Lille et reçut du Roi une lieutenance dans le régiment des gardes. Blessé à la bataille de Seneffe, il servit avec distinction lors de la guerre de Hollande en 1676 et 1678. En mai 1679, il était capitaine et commandait le détachement qui enleva près de Turin le comte Matthioli, secrétaire d’Etat du duc de Mantoue. Maréchal de camp en 1680, il fut employé contre les vaudois en 1686 et nommé lieutenant général en 1688. Après avoir pris part au siège de Philippsburg au commencement de la guerre de la ligue d’Augsbourg, il fut nommé commandant en chef en 1690. Le 18 août 1690, il remporta la victoire de Staffarda ; le jour suivant, il occupa Saluces et, le 18 novembre, Suze. Le 4 octobre 1693, il devait gagner la bataille de La Marsaille contre le duc de Savoie. Cette série de revers allait forcer la Savoie à s’allier à la France en 1696. Catinat devait recevoir le bâton de maréchal de France le 27 mars 1693. Par la suite, dans les opérations en Italie au début de la guerre de Succession d’Espagne, il eut à combattre le prince Eugène et subit quelques échecs, notamment à la bataille de Carpi (9 juillet 1701). En disgrâce, il fut remplacé par Villeroy, qu’il seconda pour la campagne de Chiari, avant de se retirer dans son château de Saint-Gratien (près Montmorency). Voir L. de Blanchefort de Créquy, Mémoires pour servir à la vie de Nicolas de Catinat (Paris 1775) ; Nicolas de Catinat, Mémoires et correspondances du maréchal de Catinat, éd. B. Le Bouyer de Saint-Gervais (Paris 1819, 3 vol.), et le récit des victoires de Catinat dans le Mercure galant, juillet 1690 (II e partie), p.1-274, août 1690, p.291-296, 315-337, 343-369, 369-372, juin 1691, p.294-336, et dans la Gazette, extraordinaire n° 37 du 5 septembre 1690. Sur le rôle de Vauban auprès de Catinat dans le Dauphiné, voir A. Blanchard, Vauban (Paris 1996), p.323-328.

[27] Le prince Eugène, Eugène-François de Savoie (1663-1736), général des armées impériales, était le fils d’ Eugène-Maurice de Savoie-Carignan, comte de Soissons, et d’ Olympe Mancini, nièce du cardinal Mazarin. Sur lui, voir H. Pigaillem, Le Prince Eugène, 1663-1736 (Paris 2005), et E. Hassler, La Cour de Vienne, 1680-1740. Service de l’empereur et stratégie spatiale des élites nobiliaires dans la monacrhie des Habsbourg (Strasbourg 2013), s.v.

[28] Après la victoire de Staffarda, les troupes de Catinat occupent Savigliano et Salluzo (ou Saluces). On trouve un récit très détaillé de ces batailles dans les Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV, éd. G.-J. de Cosnac et E. Pontal (Paris 1882-1893, 13 vol.), vol. iii : janvier 1689-décembre 1691.

[29] Les troupes savoyardes et espagnoles se replièrent sur Carignano et Moncalieri (ou Montiscalier, ou Moncallier).

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