Lettre 752 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève,] vendredi 29 août / 9 [septem]bre [16]90 [1]

Me voici donc, mon cher Mr, érigé en hommes [ sic] de dépêches quoi qu’il n’y ait rien ou que peu du mien. Il faut vous rendre raison de ce paquet, il contient :

I°. La suite des conférences du Projet de la paix générale [2], ou pour mieux dire la 4 e de ces conferences toute entiere, qui radoucit déja bien les esprits qui auroient pû se cabrer un peu sur quelques propositions des trois autres. Celui par la faveur de qui je les recouvre m’edifie fort en me disant que cela ira de bien en mieux, et que si vous ou vos amis avés quelque chose à y corriger et redresser ou quelques avis à donner[,] la sixiéme conference est destinée à radouber tout ce que chacun pourroit croire qu’il y aît de gâté[,] pourvu qu’on s’en explique et qu’on avertisse[.] Ce méme homme, que vous jugés bien n’étre pas vulgaire, souhaiteroit au cas que cela ne vous incommodât pas, qu’il vous plût de faire faire du moins deux ou trois copies desd[it]s écrits, par quelque copiste que vous aurés à la main bien propre à s’en aquitter, et qu’il recompensera suivant la note qu’il vous plaira d’en donner avec celle des ports de lettres, et cela s’executant, son desir seroit que vous prissiés la peine, sans qu’on seût p[a]s encore d’où cela vous vient ni par quel canal, • d’en faire passer une copie entre les mains de Mr d’Ablancourt [3] et une autre en celles de Mr l’evéq[ue] de Salisburi [4] en tâchant d’en savoir au vray leurs sentimens, et pour la 3 ème il pourra se faire qu’on vous indiquera bien tôt quelque personne à qui la communiquer.

2°. La suite des nouvelles du Piémont [5] sous les dates que vous allés voir.

Turin 26 août 90.

Par la bataille que nous avons perdüe les François sont demeurés maitres de la plaine deça et delà le Pô et saccagent ou tirent des contributions par tout jusqu’aux portes de Carmagnole. Le lendemain du combat ils se rendirent maîtres de la ville de Saluces, où ils trouverent de grandes provisions de grains et beaucoup de munitions de guerre et mardi passé ils entrerent de méme dans Saviglian d’où ils transporterent à Pignerol 7 à 8 m[ille] sacs de blé.

Cependant notre armée se va renforçant de jour en jour et l’on croit que dans peu elle se verra en état de faire téte à l’ennemi s’étant trouvée à la revüe qui s’en fit les jours passés à Moncalier forte de 13 à 14 m[ille] hommes.

Hier nous vîmes le regim[en]t de Lorraine qui consiste en 2200 soldats et qui campe au vallon hors de la porte Palazzo pour marcher demain vers le gros de nôtre armée qui partira bientôt de Moncalier pour aller sous Carmagnole[,] place bien pourvüe de monde et d’artillerie.

Turin, 30 ème août.

Le régim[en]t de Lorraine qui est d’infanterie bonnes troupes et bien aguerries partit dimanche pour l’armée.

Lundi matin S[on] A[ltesse] R[oyale] retourna aussi au camp, mais ce ne fut qu’apres avoir été visiter par une genereuse tendresse non seulem[en]t les officiers, mais encore les soldats blessés, dans les hôpitaux, donnant à chacun de ceux ci de quelque nation qu’ils fussent, un croisat*, et ordonnant que l’on en [prenne] bien du soin. Lundi apres diner Mr le marquis de Dronero [6] revint de Milan, pour où il étoit parti en poste jeudi passé pour regler quelques affaires de la conjoncture avec le gouvern[eu]r [7][,] qu’il trouva un peu indisposé de corps, mais tres bien disposé d’ailleurs à nous continüer toute sorte d’assistances, à / quoi il alloit, dit-il, travailler avec une extréme application. Ce méme marquis nous a rapporté qu’à son passage par les villes de Verceil et de Novarre il avoit vû dans la 1 ère et dans l’autre 4 compagnies de la cavalerie allemande, et qu’on lui avoit encore assuré qu’il y en avoit six autres en chemin, et que le reste méme pour achever le nombre des 3 m[ille] hommes de cavalerie qu’on nous a promis[,] passoit déja.

On découvre tous les jours plus que les François ont perdu considerablem[en]t de monde dans le combat [8], y étant demeuré des leurs[ :] 4 colonels, 4 ou 5 lieuten[ant]s colonels et grand nombre de capit[ai]nes et d’officiers, et par conséq[uen]t de soldats, y ayant entr’autres 2 régimens qui ont été entièrem[en]t défaits. Le crüel La Lande qui commandoit les dragons jaunes est un de ceux qui ont été tüés, ils ont 1500 blessés dans Saluces et l’on en a mené bien davantage à Pignerol. Le prince de Mourback l’a été dangereusem[en]t.

Des n[ôt]res Mr le cheval[ie]r des Lances [9] est mort de ses blessures à Carmagnole, comme aussi Mr le comte de Brandis [10] de celle qu’il avoit reçüe près de Luzerne[ ;] nos autres cavaliers et officiers guérissent heureusement et Mr le comte de Monasterol [11] est déja tout à fait hors de danger.

Turin, 1er [septem]bre.

Le regim[en]t de Lorraine est arrivé au camp. Le regim[en]t de Taf et celui de Mr le prince arrivent demain, avec quelques troupes espagnoles de recrue, et il est sûr q[ue] Mr le gouverneur de Milan nous envoyera encore deux mille chevaux qu’il a levés avec la plus grande promtitude.

Les François n’ont laissé que 2 regimens dans Saluces et quelque soldatesque à Saviglian et à Fossan et ils campent entre Saviglian et Raconis de crainte du gros de milices du Mondovi, de Ceves et de Coni, que le marquis de Parelle [12] a assemblé et qui va étre renforcé de 2 regimens qui lui viennent de Final par Ceves.

Il court un bruit qu’en Savoye du côté du Genevois il y a û un[e] rencontre où les François ont û du pire, mais on en attend la confirmation.

Montmeillan, 3 [septem]bre.

Il y a û quelque combat en Maurienne qui n’a pas reüssi aux François, on vit passer avant hier dix chariots de leurs blessés ; on ne sait pas le nombre des morts. On leur a tué bien des chevaux et ils en ont environ 60 de blessés à Aiguebelle. Ils ont aussi été repoussés en Tarantaise sans qu’on en sache les particularités. Mr le comte de Bernez [13] est en Maurienne, et Mr le marquis de Sales [14] en Tarantaise. On ne croit pas que les François gagnent passage ni par l’une ni par l’autre. L’on nous menace fort mais nous ne craignons rien, ayant de bons remparts inaccessibles, plusieurs voutes à l’épreuve des bombes[,] un gouverneur intrépide, le château en tres bon état[,] deux cens volontaires outre la garnison et les bourgeois, des vivres pour plus de trois ans et des munitions de guerre pour dix années.

Chamberi, 4 [septem]bre.

Nos conquerans ont abandonné le 1 er poste qu’ils avoient occupé en Tarantaise. Quelques uns croyent qu’ils sont préts à aller en Piémont, à cause de l’arrivée des Allemans. Mr de S[ain]t Ruth [15] est toûjours campé à Albi. Il a déjà passé ici 3 ou 4 regimens pour Champarillon. /

3°. II faut vous tenir promesse en vous disant un mot de nos affaires. L’occupation de la Savoye [16] ne nous a pas peu effrayés comme vous pouvés penser soit par rapport à notre sureté soit par rapport aux vivres qui servent à nôtre subsistance. Nous avions toûjours crû que de peur d’effaroucher les Suisses on se contenteroit de la province de la Savoye proprem[en]t dite, ou que tout au plus on y joindroit le Genevois, mais quand nous avons vû que Ternier, Guillard, le Foucigni et le Chablais en étoient, alors nôtre peuple a pris l’allarme vigoureusem[en]t et ayant inspiré la méme terreur à M rs de Berne[,] cela a operé que ceux ci ont fait avancer 4 mille hommes sur la frontiere pour étre préts à entrer dans notre ville au 1 er signal et que nous avons résolu d’augmenter nôtre garnison en la faisant de 600 Allemans[,] ce que l’on commence d’executer, puis qu’il en doit déja entrer demain 4 compagnies qui couchent ce soir à Copet. Ce tremoussem[en]t a fait penser à la France que si l’on pressoit cette conquéte de nos environs par des executions* militaires de quelque éclat, les Suisses prendroient feu tout de bon[.] Pour prévenir cela on nous a fait dire par notre Resident que pour nous ôter tout ombrage[,] les troupes de France vuideroient de la Savoye et n’y prendroient pas méme de quartier d’hyver. Cependant nous sommes encore aux écoutes si l’on nous tiendra parole, de quoi nous doutons un peu à cause que la France commence d’étre tout de bon piquée au jeu contre M rs de Berne de ce qu’on croit qu’ils ont fait changer à Bade [17] la resolution de garder les passages et de ce qu’à Arau ils ont aussi fait accorder à Mr Cox [18] la levée de ces 4 m[ille] hommes, dont on a déja tant parlé[,] de sorte qu’on n’attend plus que le retour du courrier que Mr Cox a envoyé à S[a] M[ajesté] Br[itannique], pour en apporter la ratification du traité[.] Je ne vous en envoye pas encore les articles, parce que je ne sai pas si l’on n’a rien changé aux articles que j’ay.

J’avois resolu de vous envoyer encore par celle ci la deposition de mort de ce Turrel [19] qui a remis les vaudois dans les vallées, que vous savés qui[,] les ayant quittés[,] fut pris à Embrun, et après roüé à Grenoble. Elle a découvert aux François par un fâcheux* contretems une partie du pot aux roses. Mais n’ayant pas û ma copie à tems pour la joindre à ceci[,] je la ferai suivre par le 1 er envoy, et ainsi des curiosités historiques et autres qui me tomberont entre les mains.

Pourrois je point savoir par votre moyen si Mr Jean Hulft est encore Resid[en]t pour L[eurs] H[autes] P[uissances] à Brusselles [20] ? Il y a long tems aussi que je desire de savoir qui est l’autheur des Lettres sur les affaires du tems [21], de méme que du Mercure historique [22]. Croyez vous aussi que quelqu’un là bas[,] moyennant une honnêteté proportionnée à la peine[,] voulût prendre le soin d’envoyer ici dans une lettre tous les mois la liste de tous les livres de ce mois là mentionnés dans les divers journaux[,] s’arrêtant uniquement au titre de chacun p[ou]r avoir par ce moyen là une connoissance anticipée des productions savantes[,] au lieu qu’il faut souvent des 7 ou 8 mois avant que nous ayons cette satisfaction qui ne nous vient que par les foires de Francfort.

Tout à vous.

Notes :

[1] Cette lettre est datée du « vendredi 29 août/ 9 septembre 1690 », inadvertance pour le 8 septembre.

[2] Minutoli avait envoyé les premiers cahiers du projet de paix de Goudet avec sa lettre du 5 septembre (Lettre 751).

[3] Jean Jacobé de Frémont d’Ablancourt, ancien diplomate, revint de Strasbourg, où il avait été résident de France, après la mort de son protecteur Turenne en 1675 ; il resta alors quelque temps à Paris. Il quitta la France au moment de la Révocation et s’établit d’abord à Groningue, ensuite à La Haye, où il recevait une pension en tant qu’historiographe du Stadhouder : voir Lettre 81, n.8, et R. Zuber, «  Entre Paris et La Haye : Frémont d’Ablancourt (1621-1693) réfugié  », in Conflits politiques, controverses religieuses, dir. O. Elyada et J. Le Brun (Paris 2002), p.223-230. Bayle devait lui consacrer une remarque de l’article qui porte sur son oncle, Nicolas Perrot d’Ablancourt, dans le DHC, art. « Perrot (Nicolas) », rem. D.

[4] Gilbert Burnet, ancien chapelain de Guillaume III d’Orange, avait été nommé évêque de Salisbury après la « Glorieuse Révolution ». Bayle l’avait connu à Rotterdam – en particulier, chez Benjamin Furly – et il était resté en contact avec l’évêque, ne serait-ce que pour lui recommander ses amis réfugiés : voir surtout Lettres 221, n.45, 481, n.8, 517, n.40, 536, n.7, 595, n.9, 617, n.4, et 710, n.8.

[5] Parallèlement aux nouvelles diffusées par Minutoli, voir la Gazette, ordinaire n° 39, nouvelles de Pignerol du 6 septembre 1690.

[6] Sigismond-François d’Este, marquis de Dronero.

[7] Antonio Lopez de Ayala Velasco, comte de Fuensalida, gouverneur espagnol de Milan de 1686 à 1691 ; voir L. de Blanchefort de Créquy, Mémoires pour servir à la vie de Nicolas de Catinat (Paris 1775), p.71 ; G. Symcox, Victor-Amédée II. L’absolutisme dans l’Etat savoyard, 1675-1730 (La Salévienne 2008), p.141-143.

[8] Les pertes françaises à Staffarda sont estimées à 2 000 morts, et à plus du double du côté savoyard, outre 1 200 prisonniers et 1 500 blessés.

[9] Carlo Francesco Agostino delle Lanze, comte de Sale, chevalier de l’Annonciade en 1670.

[10] Carlo Emanuele Nicolis, conte di Brandizzo, né en 1651, n’était pas mort ; il devait vivre jusqu’en 1705. Il était lieutenant colonel à la tête du régiment Monferrato. Voir DBI, XIV, p.24.

[11] Monasterolo di Savigliano, commune de la province de Coni.

[12] Carlo Lodovico Emilio di San Martino, marquis de Parella (1639-1710). Après s’être opposé au duc de Savoie – ce qui lui avait valu l’exil –, il en était devenu l’un des principaux conseillers : voir G. Symcox, Victor-Amédée II, absolutism in the Savoyard state 1675-1730 (London 1983), p.138. Après sa victoire à la bataille de Staffarda, le 18 août 1690, Catinat avait pris Saluces et plusieurs villes du Piémont. Le duc de Savoie, Victor-Amédée II, envoya le marquis de Parelle vers les vaudois afin de faire une diversion dans le Dauphiné. Voir Mémoires et correspondance du maréchal de Catinat, éd. B. Le Bouyer de Saint-Gervais (Paris 1819, 2 vol.).

[13] Charles Amédée de Rossillon, marquis de Bernezzo (Bernex) et comte de Rossillon, lieutenant-général des armées de S.A.R. le duc de Savoie. Il fut tué en 1691 à l’attaque du fort de Sainte-Brigitte : voir C. Boudet, La Vie de Mr de Rossillon de Bernex, evêque et prince de Genéve (Paris 1751), i.99-101 ; Journal de Flournoy, p.305, n.57.

[14] Joseph, marquis de Sales (1707), commandant dans les Etats de S.A.R. le duc de Savoie. Ces informations sont corroborées par Jacques Flournoy : « Le 6 septembre, on a sceu que les François s’estoient rendus maitres de la Tarentaise, les milices qui la défendoient ayant lâché le pié et le marquis de Sale qui les commandoit ayant été fait prisonnier et mené à Annessy. Le comte de Bernex s’est retiré en Piémont. » ( Journal, p. 330).

[15] Charles Chalmont, marquis de Saint-Ruth (†1691), commandant au siège d’Annecy et participant à la victoire de Staffarda.

[16] Saint-Ruth ayant conquis la Tarentaise – le 15 septembre, il fit gravir le Petit-Saint-Bernard à ses troupes et poussa ses dragons jusque dans le val d’Aoste –, toute la Savoie était occupée par la France, à l’exception de Montmélian qui résistait encore : voir Journal de Flournoy, p.330-331, n.145.

[17] Le prince Louis-Guillaume de Bade, commandant impérial : voir Lettres 89, n.80, et 132, n.26.

[18] Thomas Coxe, envoyé de Guillaume III auprès des Cantons suisses entre 1689 et 1692. Voir C. Storrs, « Thomas Coxe and the Lindau project », in Dall’Europa alle valli valdesi, p.199-214.

[19] Antoine Turel, arrêté à Embrun le 29 octobre 1689, condamné à mort et roué vif à Grenoble le 10 décembre 1689. Voir F. Jalla, « I Lusernesi catturati nel corso del 1689 dalle truppe del re di Francia », in A. de Lange (dir.), Dall’Europa alle valli valdesi, p.154.

[20] Johan Hulft (1646-1709), résident pour Leurs Hautes Puissances des Provinces-Unies à Bruxelles entre 1688 et 1702 : voir O. Schutte, Repertorium der Nederlandse vertegenwoordigers, residerende in het buitenland, 1584-1810 (’s Gravenhage 1976), p.74-75.

[21] Il s’agit des Lettres sur les matières du temps, gazette bimensuelle qui parut entre le 10 février 1688 et le 15 décembre 1690, à Amsterdam chez Pierre Savouret et ensuite chez Henri Desbordes : le rédacteur était Jean Tronchin Dubreuil (1641-1721), originaire de Genève. Il semble qu’il ait publié également à cette date le Nouveau Journal universel, qui, à partir du 20 mars 1690, devait porter le titre de Gazette d’Amsterdam : voir la lettre de Bayle à Minutoli du 27 août 1691 (Lettre 820). Sur sa bataille commerciale et journalistique avec Claude Jordan, voir le Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Sgard).

[22] Le Mercure historique et politique, fondé et rédigé entre novembre 1686 et avril 1693 par Gatien Courtilz de Sandras (1644 ?-1712), fut publié par Henri van Bulderen à La Haye. Sur l’auteur, qui vivait de sa plume et de divers expédients, dont certains, illicites, lui ont valu un séjour de six ans à la Bastille, voir le Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J. Lombard) et, du même, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du Grand Siècle (Paris 1980). Tout comme les Lettres de Tronchin Dubreuil, le Mercure de Courtilz de Sandras se caractérise par son ton très critique à l’égard de la persécution des huguenots et de la politique de Louis XIV.

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