Lettre 753 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève, le 19 septembre 1690] [1]

Voici mon tres cher Mons r ma troisième lettre depuis quinze jours[ ;] j’espere que les deux autres [2] vous seront bien parvenües. Je vous y marquois comm[en]t on pretend de vous indemniser du port tant pour celles que vous recevrez que pour celles que vous affranchirés jusqu’à Rinhause. Vous aurés ainsi reçû quatre conferences de 8 qui se passent entre deux amis qui forment un plan de paix generale [3] dont la singularité pourra plaire quand méme rien ne s’en effectüeroit. Vous en trouverés ici la preface qui previent les esprits contre quelques objections et qui donne à entendre qu’on ne pretend pas (quelle pretention bon Dieu) de laisser aucun mécontent, et à qui il reste la moindre apprehension pour l’avenir. On déméle assés bien le tout dans les entretiens suivans et dont on vous fera bien tôt part. Vous étiés prié de communiquer cette piece aussi bien que les nouvelles à Mr le baron de Groeben[,] gouverneur de Monseign r le prince Christian Loüis de Brandebourg presentem[en]t à Leiden[,] par l’organe de Mr de Smettau, envoyé de S[on] A[ltesse] [l’]E[lecteur] de Brandebourg à La Haye [4]. Je vous demande la méme grace pour cette preface et pour les nouvelles ici incluses et de méme pour ce qui suivra et que vous jugerés leur pouvoir faire quelque plaisir. Je ne sai si je n’ai point oublié de vous dire qu’on souhaiteroit que les conferences passassent sous les yeux de Mr Van Beuning [5]. Nous avons ici depuis ce matin Mr d’Oberkan qui est venu de la part de M rs de Zurich s’aboucher avec nos M rs sur les affaires de la conjoncture [6], je n’ai pas pû encore avoir l’honneur de le voir à cause des lettres qu’il m’a falu écrire. J’espere que vous aurés la bonté de me faire des lettres de la plenitude des anciennes et avec toute la franchise de nôtre amitié afin que l’ami pacificateur [7] puisse profiter de vos bons avis. Recevés vous des lettres de Paris et le commerce* n’en a t’il point été interdit comme il s’en est tant parlé[?] Je serai bien aise de le savoir pour me regler sur l’envoi que je vous pourrois faire des petites pieces qui nous viennent quelquefois / de ce païs là, par exemple je ne sai si vous avés vû ce petit vaudeville sur l’air[ :] S’il perd un fichu serviteur,/ Je perds aussi un fichu maître.

Si je veux rimer à Guillaume

Voila d’abord plus d’un royaume

Qu’il a sû soûmettre à sa loy.

Mais si je veux rimer à Jaques

Je ne trouve rien par ma foy

Si ce n’est qu’il a fait ses Paques.

En voici encore d’autres[ :]

O la belle comparaison

Qu’il y a de Loüis à Guillaume

L’un n’est qu’un brûleur de maisons

L’autre est un preneur de royaumes

 

O la belle comparaison

Qu’il y a de Guillaume à Jaque

Guillaume se bat en lion,

Jaque s’enfuit quand on l’attaque.

Je ne sai si je vous marquai les lampons*, il y en a d’assés plaisans[.] Le Pont Neuf ne se pique pas extremem[en]t de la justesse des rimes ni de la difference du pluriel au singulier pourvû que le son aît du rapport. Vous voyés que je fais fléche de tout bois, à peu pres comme les gazetiers, pour remplir[.]

Mille baisemains et embrassades à vous et à nos chers amis.

Mardi 19/9 [septem]bre.

Notes :

[1] L’année est déterminée par les allusions aux lettres 751 et 752.

[2] Lettres 751 et 752.

[3] Les « entretiens » qui constituent le projet de paix proposé par Goudet : voir Lettre 751, n.17.

[4] Sur le baron de Groeben, gouverneur du plus jeune des frères de l’ électeur de Brandebourg, et sur Wolfgang von Schmettau, envoyé extraordinaire de Brandebourg à La Haye, voir Lettre 751, n.18 et 19.

[5] Sur Conrad van Beuningen, ancien maire d’Amsterdam et diplomate, adversaire de Guillaume d’Orange, voir Lettre 313, n.10. Cependant, comme l’indique Bayle dans La Cabale chimérique, chap. I ( OD, ii.638), « je fis savoir, qu’il ne fal[l]oit pas s’y attendre », car van Beuningen avait perdu l’esprit et donnait dans les spéculations millénaristes les plus extravagantes ; Bayle y fera de nouveau allusion dans sa lettre à Minutoli du 14 septembre 1693. Il mentionne, dans La Cabale chimérique, chap. I, in fine ( OD, ii.640b), que Philippe Reinhard Vitrarius , professeur en droit à Leyde, reçut lui aussi un exemplaire du projet de Goudet.

[6] « Le 9 septembre, Mr le colonel d’Oberkam de Zurich est arrivé à Genève. Le Conseil l’avoit prié d’y venir pour avoir son avis touchant les fortifications, munitions de guerre, etc. Il conseille entre autres choses de palissader promptement toutes les contrescarpes. On a donné ordre d’avoir 20 mille palissades », écrit Jacques Flournoy. Hans-Heinrich Oberkan, seigneur de Saint-Gratien, d’abord capitaine au service de la France, passa à la solde de la Ligue d’Augsbourg en 1690 avec le grade de brigadier. Il fut envoyé par Zurich à Genève comme conseiller militaire. En 1691, bien que les Genevois eussent souhaité continuer à bénéficier de ses compétences, il se mit au service de Guillaume III mais mourut en 1692 ( Journal de Flournoy, p.331, n.148-149).

[7] Goudet, auteur du projet de paix : voir Lettre 751.

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