Lettre 756 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève,] Mardi 23 [septem]bre / 3 [octo]bre [16]90.

J’avois resolu mon tres-cher Mons r d’attendre à vous écrire de nouveau que vous ûssiés pris la peine d’accuser la reception de mes deux lettres precedentes [1], ou du moins de la prem[ièr]e faisant un gros paquet où étoient renfermées 4 conferences de huit qu’un homme de grande sagacité s’est avisé d’imaginer pour former un projet de paix universelle [2], mais le plaisir de m’entretenir avec vous me porte à anticiper de quelques jours l’envoy qu’on vous doit faire des conferences 5 ème et 6 ème et je me fais une d’autant plus grande necessité de prevenir ce petit retard, que je ne crains rien tant que celui de vos lettres par la pensée qui vous sera venüe de ne m’en point envoyer qui ne portassent les avis de ceux de vos amis que vous auriés regalé[s] de cette lecture, aussi bien que vos propres sentimens là dessus. Quoi que l’ami [3] souhaite bien de les savoir[,] il me permettra s’il lui plait encore plus de desirer la satisfaction dont je joüissois autrefois de recevoir de vos lettres regulierement.

Celle qui me fut rendüe de vôtre part vendredi dernier par les deux aimables freres Mess rs Le Gendre  [4] vient encore de m’en remettre en goût plus que jamais, et n’a fait que rendre mon importunité moins timide puisque[,] tant par elle que par le rapport de ces Mess rs[,] j’ay û la grande satisfaction d’apprendre que vous pouvez écrire sans que ce soit par un effort prejudiciable à vôtre santé [5], sur tout de l’air aisé et naturel que nous avons toûjours û en nous écrivant. Je vous suis obligé de la connaissance que vous me procurés de ces deux jeunes hommes si honnétes et dont les manieres justifient non seulement leur bonne naissance mais encore la bonne main de dessous laquelle ils viennent en sortant de vôtre auditoire et de vos leçons[,] puisqu’on peut si bien dire à l’un et à l’autre dans le meilleurs sens qu’il se prend le proverbe d’ ἀκαδημίηθεν ἤγει” [6]. Outre le credit de ceux chés / qui leurs demeures sont assignées, leur bon air si bien soutenû du reste, leur aura bien tôt gagné assés d’amis pour qu’ils n’ayent besoin d’aucun de mes soins ou offices que vous devés cependant étre persuadé qui leur sont entierement aquis.

Je vous remercie aussi bien particulierement du détail que vous me faites de la guerre ecclesiastique qui s’allumoit au sujet du socinianisme [7]. J’avois déja lu avec la satisfaction ordinaire* les deux prem[ier]es lettres de l’infatigable plume de Mr Jurieu [8] et l’ Avis même [9] venu avec la 2 de quoi que relatif seulement à la premiere, et je me promettois que je serois regalé de la suite par la méme faveur de Mr Polier de Vernan [10] qui étoit assés curieux pour se faire envoyer ces pièces par la poste aussi tôt qu’elles sortoient de dessous la presse, mais une maladie venüe sans doute d’épuisement[,] à quoi nos pauvres tétes sont sujettes[,] étant venüe si avant que d’attaquer en quelque façon la faculté princesse[,] l’a mis dans un état à obliger Mes rs ses parens de prier ses amis de suspendre le commerce* que chacun d’eux entretenoit avec tant de plaisir avec lui. Comme j’en prenois ma bonne part[,] cette interruption ne m’a pas été peu sensible* rapport à sa cause principalement. J’ap[p]ris hier avec joye qu’il lui étoit visiblement amendé[,] de sorte que je ne desespere pas de voir tout revenir avec l’heureux retour de sa santé. Pour ne quiter pas encore le sujet qui m’a obligé à ce recit[,] je vous dirai que j’ai trouvé l’auteur de l’ Avis d’autant plus dangereux qu’on ne sauroit nier qu’il n’écrive d’une maniere tout à fait fine et délicate[,] jusques là que je connois des gens / qui lui ont tellement donné leur estime, qu’ils m’en deviennent un peu suspects. Entre vous et moi[,] quelque bien que Mr Jurieu s’en déméle[,] je croy qu’il auroit mieux valu laisser cette horrible béte dans l’horreur touffüe[,] pour ainsi dire[,] de ses bro[u]ssailles que de l’amener en rase campagne. Alte là ! car l’allegorie[,] à gens faits comme moi[,] pourroit mener loin.

Je passe à un autre sujet qui a aussi justement exercé la bile de votre si illustre collegue, academiquement parlant. C’est que ce n’est pas seulement à Paris, mais encore en d’autres lieux qu’on deifie le Vir Immortalis et qu’on lui dresse des temples [11]. Vous aurés vu dans le Mercure Galant du mois d’août la féte donnée à Monpellier par Mr le comte de Broglio [12] au sujet des victoires de cette campagne remportées par la France et ainsi vous n’aurés pas manqué de faire attention, amateur de l’antiquité comme vous étes, à un temple de Mars[,] de la façon sans doute que l’entendoit ce bon duc d’Usez [ sic] quand il demandoit si naïvement[ :] « Pourroit on pas faire aujourd’hui de ces belles antiquités comme faisoient les Romains ? » et vous vous serés sans doute arrété pour lire sur le piédestal d’une pyramide élevée sur le fronton de la porte du milieu non seulement cette inscription Victori gentium mais encore ces deux vers au dessous[ :]

Victoria quondam Marti quæ templa vetusta

Voverat hæc Lodoix dignior hospes habet

 [13]
.
Je ne m’attache pas au reste qui n’est guere moins curieux, supposant que vous voyés toutes les nouveautés, sans quoi je vous en acheverois toute la description aussi bien que je vous ferois celle de quelques autres pieces.
Les affaires de Piémont [14][,] d’où nous attendons un courrier aujourd’hui[,] / ont fort peu changé de si[tu]ation dès mes dern[iè]res et ce que nous en avons ne merite pas que je vous le transcrive. L’armée du duc étoit encore à Moncalier et celle de Mr de Catinat entre Raconis et Carmagnole, le duc a tout le renfort qu’il attendoit d’Allemagne par où son armée[,] sans compter les milices qui font un corps separé avec les religionaires et les vaudois sous le marquis de Parelle[,] monte à ce qu’on nous dit à 24 m[ille] hommes et ainsi est d’un tiers plus forte que celle de France, mais par contre celle ci a le plus gras du païs et est en état de grossir à tous momens. Nous ne savons pas si nous devons souhaiter un nouveau combat tant la delicatesse* du succés* est grande s’agissant du tout, et le prem[ier] combat ne donnant pas des prejugés fort avantageux pour le 2 d malgré la prophetie anagrammatique d’un homme qui croyoit la victoire immancable au prem[ie]r sur le fondement qui suit[ :]
Ludovico decimo quarto Rè di Francia et di Navarra

Di quà da monti o Re il Duca vincerà o vidarà ferro [15]

Quand on envoya cette noble devinaille d’Italie elle étoit accompagnée du sonnet suivant : Il Re di Fr[ancia] a piè del confessore. Sonetto
Per calmar del suo cor gl’aspri martiri,

Andò Luigi un di dal confessore,

Espese nell’ essame parecchie hore.

Si pose à confessar’ i proprii errori,

Padre, disse, m’accuso delli errori

D’incauta gioventù, fui stupratore,

Il letto altrui macchiai senza rossore,

Su gl’altari rubbai gl’argenti e gli ori

Col fuoco incenerei provincie intere,

Derisi il Vatican con l’empio Trace,

Tradii la Religion. Hor Miserere.

Soggionse il Padre : All’hor, sire, mi spiace,

D’assolvere non hò tanto potere

I casi in Bulla Cæna : andate in pace [16].

Notes :

[1] Minutoli venait d’adresser trois lettres à Bayle pendant le mois de septembre : Lettres 751, 752 et 753.

[2] Sur le projet de paix de Goudet, voir Lettre 751, n.17.

[3] Goudet.

[4] Toutes les lettres de Bayle à Minutoli au cours de cette période sont perdues. Sur la famille Le Gendre , dont Philippe, qui était l’un des six pasteurs extraordinaires nommés par l’Eglise wallonne de Rotterdam en janvier 1686, voir Lettres 166, n.2, 173, n.1, et 536, n.5.

[5] Bayle s’est parfaitement remis de sa maladie : voir Lettre 710.

[6] « Tu arrives de l’Académie ».

[7] Pierre Méhérenc de La Conseillère (1645-1699), pasteur d’Altona près d’Hambourg, fut taxé de socinianisme par Pierre Jurieu dans sa Lettre pastorale aux fidèles de Paris sur le scandale arrivé à Paris le 15 de janvier 1690 par l’apostasie de M. Papin… (La Haye 1690, 4°), p.10. Il répondit à cette accusation par une Plainte et apologie touchant les choses dont il est faussement accusé par Mr Jurieu, professeur de Rotterdam, dans sa derniere lettre prétendue pastorale (1690), suivie d’autres textes auxquels Jurieu répliqua par un Factum de l’affaire de monsieur de La Conseillère (Rotterdam 1690, 4°). Après avoir demandé en vain réparation au consistoire de Rotterdam (voir H. Bost (éd.), Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.109-114), La Conseillère se tourna vers le synode des Églises wallonnes assemblé à Heusden en avril 1690. Voir Chaufepié, art. « Jurieu », rem. CC ; E. Kappler, « La controverse Jurieu – La Conseillère, 1690 », BSHPF, 86 (1937), p.146-173.

[8] Pierre Jurieu, Le Tableau du socinianisme, où l’on voit l’impureté et la fausseté des dogmes des sociniens, et où l’on découvre les mystères de la cabvale de ceux qui veulent tolerer l’hérésie socinienne. Première partie (La Haye 1690, 12°). L’ouvrage, publié chez Abraham Troyel, n’eut pas de seconde partie.

[9] Isaac Jaquelot, Avis sur le « Tableau du socinianisme. Premier-second traité. Réflexions sur l’avant-propos de la III e lettre de M. Jurieu touchant le « Tableau du socinianisme » (s.l. 1690, 8°).

[10] Il s’agit sans doute d’ Etienne-Bénigne de Polier de Vernand, fils de Georges Polier de Vernand, qui avait épousé en 1675 Louise de Coucault, fille d’ Etienne, seigneur d’Estoy ; Etienne-Bénigne, qui était conseiller à Lausanne, devait épouser Françoise de Tavel en 1710 : voir La Chesnaye des Bois, s.v. Sur cette famille, voir aussi P. Morren, La Vie lausannoise au XVIII e siècle d’après Jean-Henri Polier de Vernand, lieutenant baillival (Genève 1970).

[11] L’allusion désigne la statue de Louis XIV érigée sur la place des Victoires en 1686 à l’initiative du maréchal de La Feuillade. Elle portait l’inscription Viro immortali et fut souvent citée comme illustration du culte excessif de la gloire du roi : voir, par exemple, les Soupirs de la France qui aspire après la liberté (Amsterdam 1689, 8°), second mémoire, p.19 : « Jamais homme n’a aimé les louanges et la vaine gloire au point que ce prince l’a recherchée. Il nourrit dans sa Cour et autour de lui une foule de flatteurs, qui encherissent les uns sur les autres. Non seulement il permet qu’on lui erige des statuës sur le pied desquelles on grave des blasphemes à son honneur, et au bas desquelles on attache toutes les nations du monde enchaînées. Mais lui-même se fait mettre en or, en argent, en bronze, en cuivre, en marbre, en toille, en tableaux, en peintures, en arcs de triomphes, en inscriptions. Il remplit tout Paris, tous ses palais et tout le royaume de son nom et de ses faits ; comme s’il avait laissé mille lieuës derriere lui les Alexandres, les Cesars et tous les heros de l’Antiquité. » Pierre Jurieu employa des formules semblables sur la même statue dans son ouvrage de même date : La Religion des jésuites (La Haye 1689, 12°), p.6 et 8.

[12] Mercure galant, août 1690, p.153-177 : la description de la fête donnée, à l’occasion des victoires du roi au Piémont, par le comte Victor-Maurice de Broglie, lieutenant général des armées et commandant en chef en Languedoc ; cette description comporte de nombreux détails sur les éléments architecturaux de la fête et donne le texte précis des inscriptions de chaque monument, ce qui motive la plaisanterie de Minutoli.

[13] « Au vainqueur des nations » : « Ce temple antique que la victoire dédia jadis à Mars trouve en Louis un plus digne occupant ».

[14] Minutoli envoyait régulièrement à Bayle des nouvelles de la guerre de Savoie et du Piémont : voir Lettre 751, n.21.

[15] « Louis XIV, roi de France et de Navarre, de ce coté des monts, ô roi, le duc vaincra ou vous périrez par l’épée ».

[16] Sonnet italien : « Pour calmer les pénibles angoisses de son cœur, Louis alla un jour au confesseur et passa plusieurs heures à être examiné. Il se mit à confesser ses erreurs. « Mon Père », dit-il, « je m’accuse des erreurs d’une jeunesse imprudente, j’ai été un débauché, j’ai profané sans rougir le lit d’autrui, sur les autels j’ai volé argent et or, j’ai incinéré des provinces entières, comme l’impie Thracien j’ai tourné en ridicule le Vatican, et j’ai trahi la religion. Ayez pitié de moi, donc. » Le prêtre répond : « Alors, Sire, je regrette, mais je n’ai pas le pouvoir d’absolution nécessaire dans les cas que cite la bulle In Cœna Domini : allez en paix ». La bulle In Coena Domini était une sentence d’excommunication autrefois publiée tous les ans le jeudi saint. Elle avait reçu sa forme définitive de la part du pape Urbain VIII en 1627 et excommuniait toute sorte d’hérétiques. A la suite des protestations de nombre de souverains catholiques, la publication périodique de la bulle fut discontinuée après 1773.

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