Lettre 757 : Pierre Bayle à Jean Rou

A Rotterdam, le 10 d’octobre, 1690

Je suis très fâché, mon cher Monsieur, que vous n’aiez pas reçu la lettre où je vous faisois l’apologie de mon retour de La Haye, sans avoir eu le bonheur de vous voir [1].

Vous avez épluché le stile de Mr Ancillon avec la derniere exactitude [2] ; et vos remarques sont assurément bien fondées, et conformes aux préceptes de nos meilleurs maitres, les Bouhours, les Corneilles, et leur devancier Vaugelas [3]. Vous rendez en cela un très grand service à ce jeune auteur ; et je ne doute pas qu’il n’y paroisse au prémier écrit qu’il fera. Quoi que vous lui fassiez sentir avec force, que vous avez raison de le reprendre, vous le faites néanmoins avec beaucoup de ménagement ; et quand un auteur se fâche après cela, à son dam, et tant pis pour lui.

Une des incongruïtés que vous lui marquez, qui est, par exemple, de mettre partagea, où il faut partageât, est un vice du païs messin, et de Sédan ; et, comme je l’ai vuë en divers livres, il faut qu’elle soit commune à plus d’une province. J’ai remarqué, dans la prémiere page, que vous appellez mode, le prétérit et le participe ; cependant, ce n’est pas cela que les grammairiens nomment ainsi. En un autre lieu, vous appellez prétérit défini, j’aimai ; et prétérit indéfini, j’ai aimé : je croi que c’est tout le contraire.

Mais, pour venir à ce que vous me témoignez être plus important & plus pressé, je vous dirai en général, mon cher Monsieur, que quoi que je ne voie rien de condamnable dans notre usage de tutaïer Dieu [4] ; et que je ne voulusse pas même qu’on le changeât, puis qu’il a déjà tant duré : je ne trouve point que nous le puissions bien justifier ; et je sai même, que Mr Jurieu a toujours trouvé cela rude, et qu’il a souvent usé du vous dans quelques exclamations en chaire, apostrophant la divinité. En particulier, je ne vois pas que la raison que nous alléguons ordinairement, et dont aussi vous vous servez, soit bonne. C’est que Dieu a lui-même adopté le tu, et que Jésus-Christ l’a inséré dans l’oraison, qui nous doit servir de modêle [5] ; car, cela seroit bon à dire, si dans les langues hébraïques, syriaque, grecque, et latine, le vous eut été en usage de l’inférieur au supérieur, comme il l’est aujourd’hui en françois. Il ne faut donc pas dire, qu’il y a toujours eu parmi les peuples un tu de religion et de piété ; car, anciennement, le singulier se donnoit en tout tems et en tout lieu à toutes sortes d’objets, supérieurs et inférieurs. Mais, vous avez raison de dire, que depuis que les langues ont adopté le vous envers les supérieurs, et ceux qu’on traite civilement, ou en cérémonie, on n’a pas laissé de retenir le tu en certains cas ; par exemple, dans les vers et dans les prieres. Encore y a-t-il toujours eu des poëtes, qui ont emploié le vous, et des prieres, où le vous a été pareillement conservé. Quoi qu’il en soit, je ne saurois voir la moindre ombre de mystere en ce que Dieu, dans sa parole, s’est désigné par tu et toi ; car, la langue, dont il se servoit, ne reconnoissoit point d’autre usage : il falloit passer par là, ou exposer l’Ecriture à la moquerie qu’excitent les phrases à solécismes et à barbarismes.

Au reste, les Allemans, et les Flamans, se choquent bien plus du tu, que les François ; et j’ai ouï dire que l’on n’oseroit quasi s’en servir envers les domestiques, tant cela est offensant. Ce que je croi, c’est que la terminaison du plurier, et du singulier, n’est guere différente dans les verbes aux deux personnes ; mais, il est certain, que les artisans mêmes, qui s’entreparlent un à un, se servent des termes qui veulent dire vous faites, vous dites, dans le même sens que s’ils adressoient ces expressions à cent personnes.

Je ne vois proprement de bonne raison, que l’usage de nos adversaires [6] dans leurs vers aux rois, et dans les versions des Pseaumes ; et les raisons qu’en a données Des Marets dans sa préface du Clovis [7], et Mr Godeau dans la préface de son Nouveau Testament [8]. Ces deux passages ont été cités par Mr Colomies [9] dans sa Rome protestante [10] ; livre, où il nous justifie sur diverses choses, par le témoignage de nos adversaires. On y peut joindre la préface du Quinte Curce de Vaugelas [11], où l’on voit la raison pourquoi dans les harangues de cet historien on met tantot vous, tantot tu. Il me semble que Mr de Scudéry en dit aussi quelque chose dans la préface de L’ Illustre Bassa [12] ; mais, je ne m’en souviens pas bien. J’ai quelque chose dans mes recueils [13], que je n’ai jamais pu retrouver, par où il paroît, que dès le siecle de Pline le jeune, il se jettoit quelques semences du vous, pour flater un seul [14]. L’usage en étoit établi envers les grands au siecle de Théodose, cent ans avant Justinien ; comme il paroit par les épitres de Symmaque [15]. Je ne me souviens point d’avoir vu aucune dissertation ex professo sur ceci ; mais, il seroit bon de s’en informer plus éxactement de ceux qui ont parcouru nos controversistes.

Adieu, mon cher Monsieur. Je serai ravi que vous trouviez par l’enquête que la matiere est encore toute neuve, et que vous puissiez dire, comme Lucrece :

Avia Pieridum peragro Loca, nullius antè

Trita solo [16] .

 

Tout à vous, etc.

Notes :

[1] Voir Lettre 754, n.1.

[2] Dans sa lettre du 21 septembre 1690, Bayle avait demandé à Rou de lui envoyer ses remarques sur l’ouvrage de Charles Ancillon, Histoire de l’établissement des François réfugiez dans les états de Son Altesse électorale de Brandebourg (Berlin 1690, 8°) : voir Lettre 754, n.6.

[3] Bayle cherche à rassurer son ami Jean Rou, qui l’avait consulté sur son propre style quelques semaines auparavant. Il cite les autorités reconnues du style classique : Dominique Bouhours, Doutes sur la langue françoise proposez à Messieurs de l’Académie françoise par un gentilhomme de province (Paris 1674, 12°), Remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1675, 4°) et Suite des remarques nouvelles sur la langue françoise (Paris 1687, 12°) ; Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue françoise, utiles à ceux qui veulent bien parler et escrire (Paris 1647, 4°), qui connurent plusieurs éditions revues et corrigées. Il pense sans doute également aux Examens par lesquels Pierre Corneille répondait aux Observations de Georges de Scudéry et aux Sentiments de l’Académie ; ce n’est que plus tard que Thomas Corneille allait publier les Observations de l’Académie françoise sur les « Remarques » de M. de Vaugelas (Paris 1704, 4°).

[4] Dans la mouvance humaniste – chez Valla ou Erasme, par exemple –, le tutoiement de Dieu n’est que l’expression du retour à la pureté latine et une forme de respect dont témoigne l’inférieur envers le supérieur.

[5] Dans le grec du Nouveau Testament comme dans le latin de la Vulgate, toutes les demandes du Notre Père sont formulées à la deuxième personne du singulier (Matthieu 6, 9-13).

[6] Les catholiques romains.

[7] Jean Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), Clovis, ou la France chrestienne, poème héroïque (Paris 1657, 4°), qui connut une troisième édition augmentée d’applications flatteuses pour Louis XIV : Clovis, ou la France chrestienne, poème. Reveu exactement et augmenté d’inventions et des actions merveilleuses du Roi (Paris 1673, 8°). Dans l’ Advis au lecteur (non paginé), l’auteur déclare : « Je veux encore dire un mot touchant certaines particularitez du langage, pour satisfaire ceux qui ont le goust le plus delicat, et qui se rebutent de la moindre façon de parler qui ne leur semble pas ordinaire. [...] Qu’on ne trouve point estrange aussi, que dans cet ouvrage l’on parle aux princes et aux princesses par le mot de toy. C’est ainsi que l’on parle à Dieu mesme : et c’est ainsi que l’on parloit aux Alexandres, aux Césars, aux reines, et aux impératrices. le mot de vous, en parlant à une seule personne, n’a été introduit que par la basse flaterie des derniers siecles, qui s’est avisée de parler au pluriel à une personne, en voulant luy faire croire que toute seule elle en valoit plusieurs : et cela s’est estendu enfin jusques aux personnes de la moindre condition. La poësie heroïque ne peut souffrir cette foiblesse, principalement lors qu’il faut faire agir les fortes passions, dans lesquelles le mot de vous, et de vostre, n’auroient nulle force et nulle grace : comme on le pourra voir en plusieurs lieux de ce poëme, et particulierement au discours de Clotilde et de Clovis à la fin du vingt-troisiesme livre, où Clotilde commence ainsi. Seigneur, donne grace à ma juste tendresse. Je me suis seulement servy des mots de vous et de vostre, lors que la passion n’est pas agitée, et que les termes ne doivent estre que fort doux. »

[8] Antoine Godeau, Version expliquée du Nouveau Testament de Nostre Seigneur Jésus-Christ (Paris 1668, 8°, 2 vol.), préface, p.6, explique avoir préféré rendre fidèlement les expressions de saint Paul plutôt que de suivre « la politesse de notre langue » : « C’est ce qui m’a fait toûjours retenir la façon de parler à Dieu en singulier, et non pas en pluriel, et de luy dire toy plûtost que vous. » Bayle reviendra sur ce passage dans sa lettre du 15 octobre 1690 (voir Lettre 759, n.2).

[9] Paul Colomiès, Rome protestante, ou temoignages de plusieurs catholiques romains en faveur de la creance & de la pratique des protestans (Londres 1678, 12°), p.87-88, consacre un chapitre à la question de savoir « S’il faut dire Toy, parlant à Dieu », où il cite Jean Desmarets de Saint-Sorlin, dans la préface de son Clovis ou la France chrestienne (1657) (voir ci-dessus, n.7), puis Antoine Godeau, l’évêque de Vence, dans la préface de sa Version expliquée du Nouveau Testament de Nostre Seigneur Jésus-Christ (1668) (voir ci-dessus, n.8).

[10] Paul Colomiès, Rome protestante, ou temoignages de plusieurs catholiques romains en faveur de la creance & de la pratique des protestans (Londres 1678, 12°), p.87-88, consacre un chapitre à la question de savoir « S’il faut dire Toy, parlant à Dieu », où il cite Jean Desmarets de Saint-Sorlin, dans la préface de son Clovis ou la France chrestienne (1657) (voir ci-dessus, n.7), puis Antoine Godeau, l’évêque de Vence, dans la préface de sa Version expliquée du Nouveau Testament de Nostre Seigneur Jésus-Christ (1668) (voir ci-dessus, n.8).

[11] Voir Quinte-Curce, De la vie et des actions d’Alexandre le Grand, de la traduction de Monsieur de Vaugelas. Nouvelle édition sur une nouvelle copie de l’autheur (Rouen, Paris 1664, 12°). La dédicace à l’Académie française est signée d’ Augustin Courbé. La préface est sans doute de la même main. On y lit : « Pour ce qui est des harangues qu’il a traduites, il [ Vaugelas] y fait quelquefois parler au nombre singulier ceux qui les font, et quelquefois au pluriel, selon les endroits où il a jugé que l’un seroit plus à propos que l’autre. C’est pourquoy quand Alexandre parle à la mere de Darius qui estoit reine, qu’il appelloit sa mere, et à qui il portoit autant de respect que si elle l’eust esté en effet, il luy fait user du pluriel, pour marquer plus de tendresse et de deference ; mais quand cette mesme reine parle à Alexandre, il lui fait user du singulier, parce que cela se rapporte mieux aux coustumes des Barbares, qui n’avoient pas la delicatesse, ou, pour mieux dire, la mollesse des Grecs. D’ailleurs, c’estoit comme une mere qui parloit à son fils ; et apres tout, le singulier est plus majestueux, et a plus de dignité que le pluriel. Ainsi quand les Scythes prononcerent devant Alexandre cette admirable harangue qui est dans le septiesme livre, il les fait parler en singulier, bien qu’ils parlassent à un roy, afin que cela convinst mieux à la fierté de ces peuples, à la rudesse de leurs mœurs, esloignées de toute politesse, et à la maniere dont ils auroient resolu de luy parler. »

[12] L’ouvrage est attribué à Madeleine de Scudéry, Ibrahim, ou l’illustre Bassa (Paris 1641, 8°, 4 vol.). Bayle cite ses lectures de jeunesse et attribue toujours au frère les romans de Madeleine de Scudéry : voir Lettres 13, n.54, 25, n.10, 29, n.13, et 31, n.36.

[13] C’est son recours à des recueils personnels qui explique que les mêmes auteurs soient toujours évoqués par Bayle à propos d’une même question : sur Corneille face aux Observations de Georges de Scudéry et aux Sentiments de l’Académie et sur l’autorité contestée de Bouhours, voir, par exemple, Lettre 29, p.153-154 et n.13, 14 et 15. Il avait déjà évoqué ses recueils, qui devaient servir à la rédaction rapide du DHC : voir Lettres 65, n.72, et volume ix, Introduction.

[14] On trouve chez des écrivains classiques quelques exemples de l’emploi du prénom pluriel « vous » devant un nom au singulier mais collectif ou représentatif. On ne peut pas dire que ce soit fait pour flatter l’auditeur ou le lecteur, mais c’est une tournure qui fraye le chemin à l’emploi du vouvoiement en s’adressant à un empereur. Voir la note suivante.

[15] L’emploi par Symmaque du pronom pluriel vos en s’adressant à Théodose dans sa correspondance avec lui est certain, mais on peut dire plus généralement qu’en s’adressant à l’empereur, il emploie au pluriel devant un nom singulier les formes de la seconde personne du pronom personnel et du verbe, et de l’adjectif pronominal. Voir aussi les observations de l’écrivain gallois-anglais James Howell dans ses Epistolæ Ho-Elianæ : familiar letters (1645-55), citées par le quaker Robert Barclay dans son Apology for the true Christian Divinity (1678), proposition XV, « Concernant les salutations, etc. », §V : « A la fois en France et en d’autres nations, on employait le mot tu en parlant à un seul, mais, avec le passage du temps, à mesure que la république romaine se transformait en empire, les courtisans commençaient à exalter l’empereur (comme doué du pouvoir de conférer des dignités et des charges), en utilisant le mot vos et même en le déifiant par des titres encore plus remarquables. Nous voyons dans les lettres de Symmaque aux empereurs Théodose et Valentinien qu’il se sert de formules telles que vestra æternitas, vestrum numen, vestra serenitas, vestra clementia, de sorte que le mot vos au pluriel, de même que les autres titres et appellations d’honneur, semblent avoir tiré leur origine du gouvernement monarchique, pour être par la suite et par degrés accordés à de simples particuliers. » Voir aussi Lettre 693, n.18, la formule vestra natura employée par Drepanius en s’adressant à Théodose.

[16] Lucrèce, De rerum natura, iv.1-2 : « Je parcours des régions non frayées du domaine des Piérides que nul encore n’a foulées du pied ». Les deux jolis vers qui suivent sont aussi pertinents : iuvat integros accedere fontis atque haurire, iuvatque novos decerpere flores : « J’aime m’approcher des sources vierges et y boire ; j’aime cueillir des fleurs inconnues ».

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