Lettre 768 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

A Rotterdam le 23 de nov[embre] 1690

Je n’ai recu votre lettre du 21 du mois dernier [1], Monsieur, que le 22 du courant, mais je n’ai pas laissé d’en ressentir tout le plaisir qu’une plus grande nouveauté eust pu m’y faire trouver. Tout ce qui vient de vous Monsieur, est egalement instructif et assaisonné de l’ honneteté* la plus obligeante.

Presentement que je puis croire que Mr Baillet est revenu à Paris je me donnerai l’honneur de lui ecrire [2], j’esperois que pour ce tems cy j’aurois pu lui rendre compte de la lecture de son dernier ouvrage [3], mais il est encore à Roüen, à ce que je crains, dans des balots qui ont eu de rudes assauts à soutenir avec ces messieurs de la doüane, qui sont quelquefois aussi dangereux que ceux des tempetes et des armateurs.

L’Art / de vivre heureux selon les principes de Mr Descartes n’est pas un livre nouveau ; il y a plus de 13 ans que Mr Gallois en a parlé dans son Journal des scavans, savoir dans celui du 13 juin 1667 [4]. On m’a ecrit de Geneve que l’un des dialogues intitulés Les Philosophes à l’encan • a traitté de la vie de plusieurs philosophes [5] ; cela me redouble l’envie de voir ce que l’auteur en a ramassé ; j’ai parcouru avec beaucoup de plaisir les feuilles que Mr Leers a deja receües des notes de Mr Toynard sur le traitté De mortibus persecutorum [6]. On y remarque la vaste connoissance qu’il s’est aquise dans les matieres chronologiques, historiques et numismatiques. On conoit bientot que c’est un maitre homme. Un Allemand a publié depuis peu en latin une histoire des templiers avec des notes historiques [7] ; je n’ai pas eu encore le tems de le feuilleter. La nouvelle edition de Suetone que Mr Gravius a donnée [8] / et qu’il dedie à M. l’electeur de Brandeb[ourg] commence à paroitre.

Mr de Beauval nous a annoncé dans son dernier journal un livre qui s’imprime à Toulouse sous le titre de Sorberiana [9] ; il m’a dit qu’on lui a marqué que cela regarde les origines de la langue francoise. J’avois d’abord cru que ce seroit un recueil de ce que l’on auroit trouvé parmi les papiers de Sorbiere, et j’aimerois mieux que ce fust cela, que des origines de mots, parce que j’ai remarqué dans quelques endroits des ouvrages de Sorbiere, qu’il avoit preparé quantité de choses concernant les personnes et les ecrits des savans de notre siecle qu’il avoit conus pour la plupart, car il aimoit fort à se fourrer partout et à se faire de fete, et sans doute il etoit capable de faire de bons recueils sur cela.

Je suis Monsieur avec une parfaite reconnoissance de toutes vos bontez, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

[A] Monsieur / M[on]sieur l’abbé / [N]icaise / A Paris

Notes :

[1] Cette lettre de Nicaise à Bayle du 21 octobre 1690 est perdue ; il y avait déjà été question dans la lettre de Bayle à Larroque du 23 novembre 1690 (Lettre 767, n.3).

[2] Aucune lettre de l’échange entre Bayle et Baillet à cette époque ne nous est parvenue.

[3] Adrien Baillet, Auteurs déguisez sous des noms étrangers, empruntez, supposez, feints à plaisir, chiffrez, renversez, ou changez d’une langue en une autre (Paris 1690, 12°) : Bayle avait annoncé cet ouvrage dans sa lettre du 15 juin 1689 (Lettre 730). Le nouvel ouvrage de Baillet, La Vie de M. Des-Cartes (Paris 1691, 4°, 2 vol.), dont Bayle avait fait mention dans sa lettre à Nicaise du 28 septembre 1690 (Lettre 755), ne devait paraître que l’année suivante.

[4] Cette référence au compte rendu est parfaitement exacte : Bayle devait donc tenir un fichier des livres et des comptes rendus qui l’intéressaient. Il s’agit ici de L’Art de vivre heureux formé sur les maximes de Mr Des-Cartes (Paris 1667, 12°), longtemps attribué à Claude Ameline (1635-1708), brièvement oratorien, ensuite chanoine de Paris ; mais il est à noter que cette attribution est rejetée, selon un propos de François Diroys (1625-1690), dans le Recueil de choses diverses, registre manuscrit de conversations tenues à l’hôtel de Liancourt autour de 1670, probablement extrait des Journaux de Jean Deslyons (1615-1700), doyen de Senlis ; or, Ameline était proche de Port-Royal ; cette information est donc sans doute exacte : voir J. Lesaulnier, Port-Royal insolite « Recueil de choses diverses », 1670-1671 (Paris 1992), p.668 ( Recueil, f.402v°), où Diroys attribue L’Art de vivre heureux à Nicolas Binet, sieur de Bonamour. Sur ces différents amis des Liancourt, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v.

[5] Sur cet ouvrage de Laurent Bordelon, tiré des Dialogues de Lucien de Samosate, voir Lettre 765, n.28.

[6] Cet ouvrage de Nicholas Thoynard avait été mentionné dans la lettre de Bayle à l’abbé Nicaise du 28 septembre 1690 (Lettre 755 : voir n.13).

[7] Nicolas Gurtler, Historia templariorum observationibus ecclesiasticis (Amstelodami 1691, 8°), dont un compte rendu parut dans la BUH, 19 (1690), p.508-519.

[8] C. Suetonius Tranquillus ex recensione Joannis Georgii Graevii, cum eiusdem animadversionibus, ut et commentario integro Laevini Torrentii ; ed. secunda (Hagæ-Comitis 1691, 12°).

[9] François Graverol, Sorberiana, sive excerpta ex ore Samuëlis Sorbiere. Prodeunt ex musæo Francisci Graverol. Accedunt ejusdem tum epistola de vita et scriptis Samuëlis Sorbiere et Joan. Bapt. Cotelier, tum epulæ ferales, sive fragmenti marmoris nemausini explanatio (Tolosæ 1691, 12°). Voir Basnage de Beauval, HOS, août 1690, art. XVII ; il devait revenir sur ce livre au mois de février 1692, art. XV, sous la rubrique « Extraits de diverses lettres ».

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