Lettre 770 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 5 de decembre, 1690

Votre lettre, mon très cher Monsieur, du 17 du passé [1], a été retardée d’un ordinaire*, avec toutes celles, qui, de differens quartiers* de la haute Allemagne, passent par Rhinhausen. Je ne la reçus qu’hier ; et je vois que vous n’aviez point encore de certitude de la prise de Suze [2], dont Mr Bibaud [3] a écrit ici à un de ses amis qu’on est fort contristé à Geneve. Mais, d’ailleurs, on y doit être bien rejouï de ce que les François ont abandonné tous les postes qu’ils avoient occupez en Piedmont, Saluzzo, Fossano, Savigliano, Villa-Franca [4]. C’est à quoi personne ne comprend rien ici. Ils se retirent de ce païs-là, plutot en gens défaits et vaincus, qu’en gens qui y ont gagné une bataille ; et, puis qu’ils n’ont pas cru se pouvoir maintenir durant l’hiver dans des lieux murez, il faut qu’ils se sentent bien foibles : ou plutot, ils n’ont point l’art de savoir profiter de leurs avantages, comme ils ont celui de vaincre. C’étoit le grand défaut d’Annibal ; et, c’est le péché dominant et héréditaire, de tems immemorial, de la nation ; de quoi je me suis servi cet été en cent rencontres, pour rassurer ceux, qui, après la sanglante et terrible perte, que cet Etat fit à Fleurus, et la chasse donnée aux deux flotes [5], s’imaginoient que les François alloient abimer l’Angleterre et la Hollande.

Nous reçumes hier des nouvelles d’Angleterre, après en avoir été privez assez long-tems. Elles portent, qu’encore que le jour du départ du Roi ne soit pas fixé, on tient le voïage infaillible, et que Sa Majesté en a donné part au Parlement [6]. On dit même que les gardes-du-corps sont partis, et qu’ils se seroient déjà embarquez, sans un incident, qui a retardé l’embarquement ; c’est que l’admiral Herbert a produit, entre autres pieces et moiens de justification, des ordres de ne point combattre, expédiés et signés par le comte de Nottingham [7]. Le roi, voulant approfondir cette affaire, avant que de partir, aura peut-être besoin de quelque tems considérable, pour convaincre les délinquans, et pour aviser à la peine convenable, et aux remplacemens de ceux qui pourront être destituez. Il y a des lettres, qui portent, qu’encore que les charges, que le comte de Torringhton produit contre le comte de Nottingham, demandent quelque examen, on ne croit pas que cela le garentisse du dernier supplice. On avoit avis à Londres, qu’il étoit entré dans Galloway [8] quelques batimens françois, chargez de grains et d’argent ; mais, qu’un vaisseau de vingt-quatre pieces de canon, allant à Kingsale, sans savoir sa réduction*, s’étoit trouvé saisi, avant que de se mettre en posture de se défendre.

Nous trouvons ici que la Gazette de Paris se radoucit fort, quand elle parle du roi Guillaume. En effet, que peut-on voir de plus modéré, que de dire que l’ambassadeur de Portugal le félicita sur la dignité qu’il occupe [9] ? Nous voïons aussi des airs fort humiliés dans les préfaces des arrêts du roi Louïs ; sur tout, dans celui qui porte création de nouvelles charges au Parlement de Paris [10] : de sorte qu’il semble que les alliez aient meilleure opinion des forces de la France, que la France même.

A peine avois-je cacheté ma derniere lettre, que j’apris, par l’arrivée du courier d’Allemagne, la levée du siege d’Essek, et la fuite du comte Tékéli [11]. Je vous avois dit que quelques personnes trouvoient apparent, que le prince Louïs de Bade le battroit [12]. J’avouë que je n’ai jamais eu bonne opinion des affaires de Tékéli en Transylvanie, depuis que j’ai vu que l’empereur, par une très sage et très habile conduite, lui opposoit ses meilleures troupes, avec le meilleur de ses généraux ; aimant mieux perdre quelques places en Servie, que laisser impatroniser ce chef des mécontens à la sucession de Michel Abaffi [13]. Je ne voi rien d’aussi ressemblant, que le roi Jaques, à l’égard de la France ; et Tékéli, à l’égard de la Porte. La cour ottomane met Tékéli à toutes sausses ; elle lui expédie toutes sortes de patentes, et de titres ; l’assiste, le soutient dans ses disgraces ; et n’y fait que perdre son tems, et ses frais : l’étoile de ce comte est toujours rétrograde et saturnienne. Aussi, est celle du roi Jaques ; et ses malignes influences ont été le seul revers, et le seul fiel, qui ait été mélé, depuis ces dernieres révolutions, à la fortune de Louïs XIV, qui faït néanmoins des dépenses inconcevables pour cet exilé, et cet ex-roi.

J’ai lu le Factum de Mr Des-Lyons contre Mr. Arnaud ; et j’en ai même dit quelque chose dans mes écrits [14]. La piece est forte. Mr Allix en avoit envoié un exemplaire à Mr Leers, libraire fameux de cette ville, qui ne l’a, ni voulu imprimer, ni communiquer à Mr Jurieu ; tant il est opposé à nos autres libraires, c’est-à-dire, ennemi de tout ce qui sent le libelle, et le déchirement du prochain [15] : outre qu’il avoit eu occasion de faire quelque connoissance avec Mr Nicole à Paris [16], et puis en Hollande, avec Mr Arnaud. Mr Leers est peut-être le seul huguenot, avec qui Mr Arnaud ait voulu souffrir d’avoir quelque conversation. Ce fut, il y a cinq ou six ans, en cette ville [17]. Il vient de publier une V e Dénonciation contre le philosophisme, ou péché philosophique, qui n’est pas moins forte que les précédentes [18].

Pendant que l’on copioit la V e et VI e partie du Projet de la paix [19], j’envoiai les IV prémieres à l’auteur des Lettres sur les matieres du tems [20], le priant de se hâter à me les envoier, avec son avis. J’écrivis lettre sur lettre à son libraire ; et néanmoins, point de nouvelles. A la fin, je lui écrivis à lui-même, de me renvoier l’écrit, lettre vuë. Je le reçus dès le lendemain, et apris que le libraire avoit eu la mauvaise humeur, ne quid graviùs dicam, de ne lui point rendre le paquet, ni mes lettres ; qu’un rhumatisme l’empêchant de travailler, il n’avoit pu lire l’écrit ; mais, que ce qui lui étoit tombé sous les yeux, pendant le peu de tems qu’il l’avoit gardé, depuis la reception de mes lettres, lui en avoit paru bon et curieux ; et qu’il me prioit, dès que la copie sera prête, de lui repréter l’écrit. Je croi, qu’avant que de le montrer aux politiques, et hommes du gouvernement, il faut avoir tout ; et qu’ainsi, vous ferez bien, mon cher Monsieur, de joindre les deux dernieres parties aux six que vous m’avez déjà envoiées. Cependant, dès que le copiste m’aura rendu les quatre prémieres, j’enverrai un des deux exemplaires à Bruxelles à Mr Hulft [21].

Je vous prie de me marquer comment le Mercure galant s’est tiré du mauvais pas des réjouissances excessives faites en France sur la prétenduë mort du roi Guillaume [22] : nous n’avons rien vu ici de sa plume depuis mars dernier. J’espere que vous m’aprendrez quelques circonstances particulieres de la harangue de Mr Valkenier aux cantons, et de la réponse de Mr Amelote [23]. On n’a pas conseillé à notre gazetiere de Rotterdam, la veuve Saint Glain [24], d’insérer cette réponse ; parce que nos réfugiez n’aiment pas à voir les choses où la France paroit parler vigoureusement, et récriminer avec insulte [25]. On a fait une médaille en France, où l’on représente les IV vents soufflant contre le soleil, avec ces mots, Nec unum Radium excutient [26].

Adieu, mon cher Monsieur, je suis tout à vous.

Notes :

[1] Lettre 766.

[2] Catinat avait remporté la bataille de Staffarde le 18 août, pris Saluce le lendemain, puis Suze le 12 novembre. Sur ces événements, le commentaire de Michelet est éloquent : « Catinat prenait la guerre comme science. C’était un officier de fortune, sorti d’une famille de robe, d’abord avocat, premier exemple du général plébéien. Il y avait en cet homme quelque chose d’antique. Il fit son chemin lentement, à force de mérite ; il commanda tard et ne fut jamais en faveur. Il ne demandait rien, recevait peu, souvent refusait. Les soldats, qui aimaient sa simplicité et sa bonhomie, l’appelaient le Père la Pensée. La Cour s’en servait à regret. Quand il eut battu le duc de Savoie à Staffarde, pris Saluces et forcé l’ennemi à Suze [1690], Louvois lui écrivait : “Quoique vous ayez fort mal servi le Roi cette campagne, Sa Majesté veut bien vous conserver votre gratification ordinaire.” Catinat ne se rebutait de rien ; il endurait avec la même patience, les rudesses de Louvois et les difficultés de cette dure guerre des Alpes. » ( Précis de l’histoire moderne, 7 e éd. (Paris 1837), p.294).

[3] Henri Bibaud est un membre de l’Eglise wallonne de Rotterdam : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.104-105.

[4] La Gazette ne donne pas de nouvelles sur ces événements.

[5] Sur la bataille de Fleurus, voir Lettres 751, n.22, et 761, n.7. Le 10 juillet, l’amiral de Tourville avait dispersé la flotte anglo-hollandaise au cap Béveziers (Beachy Head), ce qui lui avait permis de prendre le contrôle de la Manche et de protéger les côtes françaises. Voir la Gazette, extraordinaire n° 30 du 27 juillet 1690.

[6] Ces nouvelles sont anciennes. Jacques avait fait proclamation le 30 décembre 1688 que le Parlement se réunirait le 15 janvier et que des commissaires seraient envoyés pour négocier avec Guillaume. Les manœuvres politiques qui s’ensuivirent convainquirent Jacques que sa vie et celles de sa femme et de son fils étaient en danger. Il les renvoya le 8 décembre et partit lui-même deux jours après. Cette tentative de fuite échoua mais Guillaume l’aida à partir le 22 décembre pour Rochester, d’où il put passer sans difficulté en France.

[7] Cette information, si elle est vraie, est intéressante, car Nottingham se méfiait de Herbert, futur comte de Torrington, la méfiance étant probablement réciproque. Herbert avait hésité à engager la bataille avec la redoutable flotte française qui était arrivée dans la Manche en juin 1690, mais Tourville, l’amiral français, hésita, de son côté, à tenter de prendre d’assaut un port fortifié de la côte sud de l’Angleterre. Cet échec fut suivi d’une querelle passionnée et Herbert Torrington dut passer en conseil de guerre, mais il fut finalement disculpé. Voir la Gazette, ordinaire n°53, nouvelle de Londres du 1 er décembre 1690.

[8] L’Irlande était devenue le nouveau champ de bataille entre Jacques II et Guillaume III, mais, depuis leur défaite à la bataille de la Boyne, le 12 juillet 1690 (nouveau style), les forces jacobites résistaient sporadiquement et en vain, malgré l’appui des forces françaises sous le commandement de Lauzun, à l’avancée des troupes de Guillaume. Il s’agit ici sans doute de la prise de Kinsale, où Jacques II avait débarqué le 12 mars 1689 pour lancer la reconquête de son royaume, mais la campagne du duc de Schomberg avait mis fin à cette ambition ; le 14 juin 1690, Guillaume débarqua au port de Carickfergus et se dirigea vers le sud, visant Dublin en passant par Newry et Drogheda. C’est alors que fut remportée la victoire décisive des troupes orangistes à la bataille de la Boyne. Voir, parmi quantité de textes de propagande d’un côté et de l’autre, Great news from Ireland : being a true account of the late King James’s quitting that kingdom and going for France accompanied with the dukes of Powis and Tyrconnel etc. : likewise a true account of the surrender of Waterford, Kilkenny, Limerick and several other places of less note (London 1690, 12°), les récits du Mercure galant, octobre 1690, p.268-280, et les excellentes analyses de J.I. Israel, «  The Dutch role in the Glorious Revolution  », et de D.W. Hayton, « The Williamite Revolution in Ireland, 1688-1691 », in J.I. Israel (dir.), The Anglo-Dutch Moment. Essays on the Glorious Revolution and its world impact (Cambridge 1991), respectivement p.105-162 et p.185-213.

[9] Voir la Gazette, ordinaire n° 50, nouvelle de Londres du 10 novembre 1690 : « Le 5 [novembre], le sieur Simon de Susa Magalhães envoyé extraordinaire de Portugal vers le prince d’Orange eut audience avec lui : et le complimenta sur la dignité qu’il occupe. »

[10] Voir la Gazette, ordinaire n° 53, nouvelle de Paris du 16 décembre 1690.

[11] Sur les exploits et la défaite d’ Imre Thököly, voir Lettre 647, n.3. Le 21 août 1690, avec une armée de six mille hommes, il avait écrasé l’armée impériale à la bataille de Zernyest, mais ce succès fut éphémère et, avec le retrait des troupes turques, il dut abandonner la Transylvanie quelques mois plus tard. Ces événements furent commentés dans le Mercure galant, septembre 1690, p.262-272, 258-263. Voir aussi Histoire des troubles de Hongrie, VI e partie (Paris 1688, 12°) et le compte rendu dans le JS du 11 octobre 1688, ainsi que V.E. Hanzeli, « Pierre Bayle et la Hongrie », The French Review, 27 (1954), p.346-353.

[12] Louis-Guillaume de Bade-Bade (1655-1707), dit « Türkenlouis », fils de Ferdinand-Maximilien, prince de Bade, et de Louise Christine (1627-1689), princesse de Savoie-Carignan, filleul de Louis XIV, cousin du prince Eugène, fut instruit dans les choses militaires par Raimondo Montecuccoli ; il fut colonel d’un régiment impérial en 1676 et contribua, sous le commandement du duc de Lorraine, à la levée du siège de Vienne en 1683 ; en tant que commandant en chef de l’armée impériale en Hongrie, il avait remporté une victoire écrasante contre les Turcs à Slankamen le 19 août 1691 et avait ainsi parfait sa réputation de compétence militaire, avant de prendre le commandement de l’armée impériale dans le Haut-Rhin contre les Français en 1693. Il devait mourir de la suite de blessures reçues à la bataille de Schellenberg en 1707. Voir le récit de sa bataille contre Thököly dans le Mercure galant, septembre 1690, p.291-305.

[13] Mihály Abaffi (ou Apafi), élu prince de Transylvanie en 1661, était mort en avril 1690. Mihály Abaffi II (1677-1713) fut le prince titulaire de Transylvanie de 1690 à 1699. Il fut donc le rival d’ Imre Thököly, que soutenait la Turquie. L’empereur d’Autriche Léopold I er le reconnut d’abord comme prince de Transylvanie et lui donna comme gouverneur Georges Bánffy ; mais en 1699, mécontent d’un mariage qu’Abaffi II avait contracté, Léopold l’attira à Vienne sous un prétexte quelconque et le força à lui céder ses Etats contre une pension. Mihály Abaffi II mourut à Vienne en 1713, à l’âge de 36 ans.

[14] Minutoli avait fait allusion à ce Factum de Jean Deslyons contre Antoine Arnauld dans l’affaire de sa nièce, Perrette Deslyons : voir Lettre 766, n.11. En effet, Bayle l’avait mentionné dans les NRL, avril 1684, art. II, in fine.

[15] Remarque qui fait écho à la Dissertation sur les libelles diffamatoires de Bayle et au « premier point » de l’ Avis aux réfugiés : voir éd. G. Mori, p.140-164, et son commentaire p.39 : aux yeux de Bayle, l’« esprit de satire » n’est pas seulement un abus rhétorique mais bien un vice moral, qui a des conséquences funestes pour les liens sociaux et civils entre les hommes. Si Reinier Leers n’a pas voulu comuniquer le Factum de Deslyons à Jurieu, c’est que celui était tenté par la caricature et par la polémique agressive, comme en témoigne son Esprit de M. Arnaud.

[16] Après un an d’exil, Pierre Nicole était revenu à Paris en décembre 1680 avec la permission de l’archevêque et malgré les critiques de ses amis proches de Port-Royal : voir Lettre 222, n.2.

[17] Sur l’exil d’ Antoine Arnauld, voir Lettre 186, n.24. Le théologien quitta Paris le 17 juin 1679 et arriva à Mons quelques jours plus tard ; une semaine plus tard, il quitta Mons pour Tournai ; après trois semaines, nouveau départ pour Gand, en Flandre espagnole, chez François de Nonancourt ; fin février 1680, il s’établit à Bruxelles ; le 20 juin de cette même année, il part pour la Hollande et séjourne à Utrecht, visitant également Amsterdam, La Haye et Rotterdam, avant de descendre vers Anvers et d’arriver fin juillet 1680 à Bruxelles. On sait que, pendant son passage à Amsterdam, Arnauld prit contact, par l’intermédiaire de son compagnon Léonard de Guelphe, avec Elzevier, qui lui révéla que le Traité de la nature et de la grâce de Malebranche était sous presse : ce fut le début de la grande bataille entre le théologien de Port-Royal et l’oratorien. Il est possible aussi que ce soit à cette occasion, lors de son passage à Rotterdam, qu’Arnauld rencontra Reinier Leers pour la première fois, mais nous n’avons aucun témoignage sur ce point. Arnauld et son petit groupe d’amis fidèles repartirent pour Utrecht fin octobre 1680 ; en avril 1681, le théologien fit un petit voyage à Torenvliet et aux bords du lac de Haarlem à Roelfarendsveen, avant de s’établir au béguinage de Delft au mois de juin. L’année suivante, sur les conseils de Jean-Baptiste van Neercassel et de Pierre Codde, Arnauld retourna à Bruxelles, où il arriva le 17 octobre 1682 et s’installa rue des Cailles, près de l’Oratoire. En mai 1686, Arnauld se rendit à Delft en passant par Moerdijk et Rotterdam, mais sans s’arrêter dans cette dernière ville. Le 8 juin 1686, ayant appris la mort de Neercassel survenue deux jours plus tôt, il se rendit à Leyde, puis, le 27 juin, retourna à Bruxelles. Il y resta jusqu’en avril 1690, mais dut repartir, ayant été prié par le gouverneur Gastañaga de quitter les Pays-Bas espagnols. Il repartit par Malines, Anvers, Leyde (Torenvliet), les Vennen et Delft, avant de gagner Maastricht et de se réfugier enfin à Liège le 26 mai 1690. Il ne put cependant pas y rester et dut regagner Bruxelles le 29 septembre 1690. C’est dans cette ville qu’il mourut le 7 août 1694. On voit que les occasions d’une rencontre entre Arnauld et Reinier Leers furent rares. Tout compte fait, c’est peut-être lors des négociations entre Arnauld et Reinier Leers en 1686 concernant la publication du « Grand Recueil » – un projet de publication de l’ensemble des documents concernant la doctrine augustinienne de la grâce et de la morale depuis les censures de Louvain et de Douai en 1588 – que le contact eut lieu. Richard Simon fait état des négociations (épistolaires) entre le théologien et l’imprimeur et rapporte les négociations entre Pierre Nicole et Reinier Leers à ce propos. Le récit de ce projet inabouti, fait par des réfugiés catholiques français du XVIII e siècle, cite même un propos de la présente lettre de Bayle en évoquant l’honnêteté et la bonne volonté de Reinier Leers, qui « avait fait connaissance à Paris avec M. Nicole et en Hollande avec M. Arnauld ». Utrecht Rijksarchiv, fonds Port-Royal, ms 2667, p.36-38 ; R. Simon, Lettres choisies (Amsterdam 1730, 12°, 4 vol.), iv, lettre 26 ; E. Jacques, Les Années d’exil d’Antoine Arnauld (1679-1694) (Louvain 1976), p.482-483 et passim.

[18] Antoine Arnauld, Cinquiéme denonciation du philosophisme, c’est à dire de la nouvelle heresie du peché philosophique. Ou l’on continuë de faire voir que les jesuites sont obligez de croire par les principes de leur morale, qu’il s’est commis une infinité de pechez, qui n’étant point theologiques, n’ont point été des offenses de Dieu, ni merité des peines éternelles (Cologne 1690, 12°). Rappelons que la doctrine du péché philosophique (ou moral), qui venait d’être condamnée par le pape Alexandre VIII, stipule qu’il y a des actes qui violent les lois de la raison et de la nature, mais qui ne constituent pas une offense à Dieu dans la mesure où celui qui le commet ne connaît pas Dieu ou ne pense pas à lui. Elle pouvait donc servir de fondement à la doctrine de « la vertu des païens », défendue par La Mothe Le Vayer et combattue par Arnauld dans son ouvrage De la nécessité de la foy en Jésus-Christ, composée en 1641 et publiée pour la première fois par Louis Ellies Du Pin en 1701 : voir J.-R. Armogathe, « A propos des rapports entre Arnauld le docteur et le chancelier Séguier », in D. Descotes, A. McKenna et L. Thirouin (dir.), Le Rayonnement de Port-Royal. Mélanges en l’honneur de Philippe Sellier (Paris 2001), p.531-537.

[19] De nouveaux entretiens faisant partie du projet de paix de Goudet : voir Lettre 751, n.17.

[20] Jean Tronchin Dubreuil (1641-1721), Genevois de naissance, devint membre de l’Eglise wallonne d’Amsterdam le 23 juillet 1690. Il avait lancé, à l’occasion de la Glorieuse Révolution, un périodique intitulé Lettres sur les matières du temps, qui parut de février 1688 à décembre 1690 ; parallèlement, il lança le Nouveau Journal universel, édité chez Claude Jordan de 1688 à 1690 et qui devint, le 20 mars 1690, la Gazette d’Amsterdam. Tronchin eut quelques difficultés à en obtenir le privilège, mais la Gazette d’Amsterdam parut sous son nom régulièrement à partir du mois d’août 1691. Cette consultation du journaliste réputé témoigne de la prudence de Bayle à l’égard du projet de paix de Goudet : il répond à la question de Minutoli dans la Lettre 766 (voir n.12) et y revinedra dans sa lettre du 22 janvier 1691 (Lettre 783 : voir n.3).

[21] Sur Johan Hulft (1646-1709), résident pour Leurs Hautes Puissances des Provinces-Unies à Bruxelles entre 1688 et 1702, voir Lettre 752, n.20.

[22] Mercure galant, septembre 1690, p.342 : « On assure que la gangrène s’est mise dans la playe du prince d’Orange. Je ne vous garantis pas cette nouvelle, mais je la tiens d’un lieu qui devroit la faire croire. On dit aussi que les troupes de ce prince ayant donné un second assaut à Limeric, ont esté repoussées avec beaucoup de pertes. » Donneau de Visé aspirait à ne donner que de bonnes nouvelles à son roi : la première était sans fondement ; la seconde était vraie, mais Limerick devait tomber l’année suivante.

[23] Sur Petrus Valckenier, envoyé hollandais auprès des cantons protestants à partir de 1690, voir Lettre 769, n.16, et W.C. Utt, « L’itinéraire sinueux du pasteur Clarion », BSHPF, 117 (1971), p.267 ; sur Amelot de Gournay, ambassadeur de France en Suisse, voir Lettre 769, n.17.

[24] Sur Marie Patoillat, veuve de Saint-Glen, qui poursuivit épisodiquement l’impression du périodique Nouvelles solides et choisies après la mort de son mari en 1684, voir Lettre 260, n.5 ; elle devait reprendre la Gazette de Rotterdam avec un privilège daté du 24 août 1691 : voir Lettre 1016, n.9.

[25] Bayle reprend ici sa critique de l’attitude francophobe des réfugiés huguenots installés en Hollande, attitude qu’il réprouve comme portant préjudice à leurs chances de revenir éventuellement un jour en France.

[26] La devise « Nec unum radium excutient » n’apparaît ni sur les médailles de la série royale ni sur les jetons frappés à la même époque. On la cherche en vain sur les plateaux de médailles de Louis XIV comme dans les traités contemporains de G. Van Loon, Histoire métallique des XVII provinces des Pays-Bas (La Haye 1732-1737, folio, 5 vol.), de Claude-François Menestrier, S.J., Histoire du Roy Louis le Grand par les médailles, emblèmes, devises, jettons, inscriptions, armoiries et autres monumens publics (Paris 1689, 1693, folio) ; Médailles sur les principaux évenements du règne de Louis XIV avec des explications historiques (Paris 1702, 1723, folio) ; et dans les répertoires récents de J. Jacquiot, Médailles et jetons de Louis XIV d’après le manuscrit de Londres Add. 31908 (Paris 1968, 4 vol.), et de J.-P. Divo, Les Médailles de Louis XIV (Zurich 1967, 1982). Il est probable que le type a été imaginé (ce serait ce que Bayle entend par « fait »), mais jamais frappé, comme beaucoup d’autres qui sont mentionnés aux XVI e et XVII e siècles.

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