Lettre 771 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

• [Maastricht, le 6 décembre 1690]

A la fin le pacquet est arrivé [1]. Mille et mille actions de graces, mon cher Monsieur, pour l’Avertissement du libraire et pour la liaison de l’éclaircissement [2]. Tout cela est très bien et très digne de vous : mais je ne scay si j’en suis digne. Cet ingenti flumine literarum [3] me fait peur, parce que, franchement, je n’en ay qu’un filet et bien trouble. Bien vous en prend de ce que Petrone ne rescussitera pas pour cela ; car je ne sçay où vous vous foureriez. C’est vous mon cher Monsieur, qui avez de l’abondance, et outre cela du choix et de la régularité. Encor une fois, mille et mille actions de grâces. Mais que vous diray je du dessein que vous avez, et dont vous me parlez [4] ? Je ne scaurois, en vérité, vous en bien tesmoigner mon ressentiment*, car tout ce que je scay est bien au dessous de ce / que je pense. A ce que je vois, vous agissez avec moy à la Louis XIII, qui disoit du grand Armand [5] :

Enfin il m’éleva ce pompeux monument ;

Et pour rendre à son nom mémoire pour mémoire,

Je veux qu’avec le mien il vive incessament.

Tant mieux pour moy, d’aller chez la postérité par vostre moyen. Je m’impatiente d’une terrible et quasi forcenée maniére, après vostre ouvrage.

Exoriare Liber, qui, famœ et nominis ultor,

Mnemosynes fastis me potes asserere.

En ego te votis solemnibus usque lacesso ;

Omnigenû arte madens, exoriare Liber.

Quamvisnam veniat citò, et semper tu mihi serus

Veneris, atque moram, secula credidero [6].

Tout à vous, mon cher et illustre Monsieur. Du Rondel

Ce 6 me décembre 1690.

 

Si vostre ouvrage ne commence qu’à poindre dias in luminis oras [7], ayez la bonté de m’envoyer les premieres feuilles, cela fera, possible, grand bien à mon impatience : mais s’il est achevé envoyez le moy, s’il vous plaist, par la poste, hardiment par la poste.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en philosophie et en histoire / A Roterdam

Notes :

[1] La lettre de Bayle qui devait accompagner ce « paquet » est perdue. Il s’agit sans doute de l’envoi d’exemplaires de la Dissertation sur le Chénix de Pythagore (Amsterdam 1690, 12°), qui comporte un Avant-Propos par Bayle : voir Lettre 763.

[2] Allusion, sans doute, à l’Avant-Propos de Bayle : « Au lecteur » (et non « Du libraire »).

[3] Pétrone, Satyricon, ch. 118 (dans le Festin de Trimalcion) : « dans l’immense fleuve de la littérature ».

[4] Bayle a annoncé à Du Rondel qu’il composait un nouvel ouvrage et qu’il comptait y faire honneur à son ami : il s’agit du Projet et fragmens d’un dictionnaire critique (Rotterdam 1692, 8°), qui sera dédié à Du Rondel : voir Lettre 864.

[5] Armand Jean Du Plessis, cardinal-duc de Richelieu.

[6] Pastiche de la célèbre imprécation de Didon contre Enée : Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ( Enéide, iv.625). « Prends forme, livre qui, vengeur de la renommée et de l’honneur, pourras m’inscrire dans les annales de la Mémoire. Voilà comme je t’assaille sans trêve de mes vœux solennels ; livre, prends forme, plein d’art de toute espèce. Car quelque vite que cela se fasse, tu arriveras toujours tardivement pour moi, et le retard me paraîtra durer des siècles. »

[7] Lucrèce, De rerum natura, i.22 : « aux rivages divins de la lumière ».

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