Lettre 775 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

• [Genève, le 22 decembre 1690] [1]

Monsieur

Je me suis acquitté jusques ici le mieux qu’il m’a esté possible de la commission, que vous m’avés fait la faveur de me donner [2] ; mais je ne suis pas pour cela content de moy ; parce que je n’ai pas trouvé d’occasion, telle que je souhaitterois, pour faire voir à Messrs Le Gendre  [3], le pouvoir qu’une recommandation comme la vostre a aupres de moy, et le desir que j’aurois de rendre service à des gens comme eux. On ne peut pas voir, Monsieur, deux jeunes hommes plus sages et plus honnestes ; • mais ils sont extremement à plaindre dans leur embarras : ils n’ont pas esté / plustost dans ce païs, que Mons r leur pere les a persecuté[s] pour en sortir et pour l’aller joindre à Rouën : Mons r le Resident de France [4], qui est en cela son agent, et un des hommes du monde des plus persuasifs, continue encore ses sollicitations plus que jamais : il est vrai que Mons r Tronchin fait aussi de son costé ce qu’il peut pour les raffermir ; chascun de ces deux Messrs les tient à son tour ; le second détruit presque tousjours ce que le premier avoit edifié : mais enfin je crains tousjours un peu l’ évenement* ; quoy que j’espere beaucoup de leur pieté et de leur sagesse. On voit bien, Monsieur, qu’ils ont receu / leurs principes de morale d’une habile main ; aussi me paroissent-ils extremement sensibles* aux obligations, qu’ils vous ont. Je ne les vois jamais, Monsieur, que je ne m’entretienne avec eux de vous, et que je ne leur témoigne combien je m’estime heureux d’avoir un ami de vostre merite.

Mes complimens, je vous en prie, à nostre bon ami Monsr de Hautecourt [5]. Et permettés Monsieur, que je finisse en vous priant d’avoir soin de vostre santé, et de considerer que quelques utiles que vos ouvrages soient au public, vous luy rendrés un service encore plus important en moderant vostre travail et ménageant vostre personne.

Je suis Monsieur vostre tres-humble et tres-obeïssant serv[iteu]r Chouët

Le 22 d[écem]bre •

 

A Monsieur/ Monsieur Bayle,/ professeur en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1] Cette lettre est datée, en fin de texte, par Chouet du « 22 décembre », et, d’une autre main en tête de lettre, du « 22 d[ecem]bre 1686 ». Ce millésime semble à première vue parfaitement vraisemblable, puisque Chouet fait saluer celui qui lui avait succédé dans la chaire de philosophie de Saumur, Henri Philiponneau de Hautecourt, qui arriva en Hollande en février 1686 et devint assez vite professeur de théologie à Franeker. Cependant cette lettre mentionne également deux frères Le Gendre , anciens étudiants de Bayle, qui sont à Genève depuis quelques mois et que leur père, par l’intermédiaire du résident de France, tente de faire revenir à Rouen. Il s’agit donc très vraisemblablement de ceux auxquels Basnage avait songé à proposer Joseph Bayle comme précepteur (voir Lettres 169, 170, 172, 173) et qui, en 1679, étaient encore de jeunes garçons qui n’avaient pas commencé le latin. Leur père était un riche négociant, frère de Philippe Le Gendre, ministre à Rouen qui devait le devenir à Rotterdam après la Révocation. Or, un passage de la Lettre 749 indique qu’elle fut portée à David Constant par deux jeunes Le Gendre qui partaient à Genève pour y apprendre à monter à cheval. Il paraît très vraisemblable que la présente lettre parle des deux mêmes jeunes gens et qu’elle date donc de l’année 1690. Précisons qu’il ne saurait être question ici de fils de Philippe Le Gendre, puisque celui-ci épousa à Rotterdam – et donc après la Révocation – une fille de Pierre Du Bosc et ne pouvait avoir que de tout jeunes enfants. D’autre part, on ne trouve aucun Le Gendre immatriculé à l’académie de Genève au cours de ces années, ce qui s’explique par le fait que les jeunes gens dont il est parlé dans la présente lettre fréquentaient une école d’équitation. Voir aussi l’indication donnée dans le BSHPF, 36 (1887), p.131-132 : les jeunes Guillaume et Thomas Le Gendre, âgés respectivement de quinze et de quatorze ans, avaient adressé une requête aux Etats-Généraux le 21 décembre 1686 (ils arrivaient d’Angleterre, où les avait surpris la Révocation) et furent pris en tutelle par la ville de Rotterdam.

[2] La lettre de Bayle à Chouet à laquelle il est fait allusion ne nous est pas parvenue : il s’agissait manifestement, comme on le comprend par la suite de la lettre, d’une recommandation des frères Le Gendre qu’ils avaient eux-mêmes portée à Genève : sur ceux-ci, voir la note suivante.

[3] Thomas Le Gendre l’aîné (1602-1682) et Françoise de Saint-Léger avaient eu dix fils, dont Philippe, qui était l’un des six pasteurs extraordinaires nommés par l’Eglise wallonne de Rotterdam en janvier 1686, était l’aîné. Il s’agit certainement ici des fils de Thomas le jeune (1638-1706) ou de Pierre (1642-1716), qui avaient abjuré à la Révocation. Guillaume et Thomas Le Gendre avaient rendu visite à Bayle à Rotterdam. Sur la famille Le Gendre, voir Lettres 166, n.2, 173, n.1, et 536, n.5.

[4] Michel-Jean Amelot, baron de Brunelles, marquis de Gournay (voir Lettre 769, n.17) : il avait commencé sa carrière au service de Louis XIV comme conseiller au Parlement de Paris en 1674, puis comme maître des requêtes (1677) et président de la Chambre des comptes de Paris. Il fut choisi pour remplacer Michel-Antoine Tambonneau à Soleure après avoir fait ses preuves à Venise de 1682 à 1685, puis à Lisbonne de septembre 1685 à octobre 1688 ; il arriva à Soleure en janvier 1689 et y fut maintenu jusqu’en avril 1698 ; il devait par la suite être nommé ambassadeur en Espagne (1705-1709). Voir G. Livet, Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France des traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française, vol.30 : Suisse, t.1 : Les Treize Cantons (Paris 1983), p.101-102 ; E. Rott, Histoire de la représentation diplomatique de la France auprès des cantons suisses, de leurs alliés et de leurs confédérés, t.9 : 1684-1698 (Berne 1926), p.156 ; et Charles François d’Iberville, Résident de France à Genève, Correspondance, 1688-1690, éd. L. Vial-Bergon (Genève 2003), Lettre 7, n.3, p.25.

[5] Henri Philiponneau, sieur de Hautecourt (1646-1715), originaire de Tours, noté parmi les pasteurs réfugiés en Hollande, reçut vocation de Franeker et fut nommé professeur de théologie à l’université de cette ville en 1686 : voir S. Mours, « Les pasteurs à la révocation de l’édit de Nantes », BSHPF, 114 (1968), p.87 ; H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.57.

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