Lettre 776 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 23 décembre 1690 [1]]

C’est encore une nouvelle obligation, que je vous ay, mon tres cher Monsieur, que l’extrait de Mr de Beauval [2]. Quoy que le Chénix eut pu luy plaire par luy mesme, je ne doute pourtant point, qu’à vostre recommendation, il n’ait ambitieusement étalé son petit mérite. Vous estes ami en tout. Je vous en remercie donc, mon tres obligeant Monsieur, et vous prie de croire que j’ay sur cela, toute la reconoissance qui vous est deubë, et que je ne puis jamais vous montrer comme il faut, quand bien j’employerois le vieux compliment de Furnius, hanc unam habeo injuriam tuam. Effecisti ut viverem et morerer ingratus [3].

Je remercie tres humblement Monsieur de Beauval, de ses bons offices pour ma réputation, et suis son très humble serviteur. /

Au nom de Dieu, tenez moy parole, mon cher Monsieur, lors que vos premiéres feuilles seront imprimées [4] : mais depeschez vous. J’ay peur que la renommée ne se lasse à vostre porte depuis quatre ans, stat ante fores defossa, et nisi ocyus recipiatur, cuicunque obvio futura prædæ est [5]. Ante fores stantem dubitas admittere famam ?

Teque piget curæ præmia ferre tuæ ?

Post te victuræ, per te quoque vivere chartæ

incipiant. Cineri gloria sera venit [6] Adieu, mon tres cher Monsieur. Je vous souhaite une heureuse fin de cette année, et le commencement d’une autre encore plus heureuse.

Tout à vous. Du Rondel

Ce 23 d[ecem]bre.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur / en philosophie et en histoire / A Roterdam

Notes :

[1] Le millésime est rétabli grâce à une allusion à l’ Histoire des ouvrages des sçavans de novembre 1690.

[2] Basnage de Beauval avait publié un compte rendu de la Dissertation de Du Rondel sur le chénix de Pythagore dans l’ HOS, novembre 1690.

[3] Sénèque, De Beneficiis, ii.25 : C. Furnius, guerrier et courtisan qui avait favorisé le parti de Marc-Antoine, ayant été pardonné par César Auguste, lui dit : « Tu n’as eu, César, qu’un tort envers moi : tu m’as réduit à vivre et à mourir dans l’ingratitude ».

[4] Bayle avait annoncé son Projet d’un dictionnaire critique, qu’il devait dédier à Du Rondel ; il semble que celui-ci s’impatiente d’en voir les épreuves : voir Lettre 771, n.4.

[5] « Elle reste enfouie devant la porte et si elle n’est pas bientôt retrouvée elle sera la proie de quiconque la rencontrera. » Ce passage a pu être composé par Du Rondel lui-même comme introduction à la citation de Martial traduite ci-dessous, n.6.

[6] Martial, Epigrammes, I,25,5-8 : « Hésites-tu à admettre la renommée qui attend devant la porte et as-tu honte d’emporter la récompense de tes soins ? Que des écrits qui vivront après toi commencent à vivre par toi aussi. Aux cendres du mort la gloire vient trop tard. »

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