Lettre 778 : Vincent Minutoli à Pierre Bayle

[Genève, décembre 1690] [1]

Je reçus vendredi dern[ie]r, mon cher Monsieur, vôtre lettre du vendredi 24 du passé [2], riche et obligeante à vôtre ordinaire. J’ai lû la harangue de Mr le présid[en]t La Tour [3] ; elle est assurément pleine d’esprit, mais je suis du sentiment de ceux qui la trouvent trop soûmise, y ayant pour les grands des bornes à la maniere de supplier, aussi bien qu’à tout le reste. On peut connoître à cet air deferant, si l’A[ltesse] R[oya]le n’étoit pas bien faite au joug et si le grand ne lui avoit pas fait prendre le bon pli ; j’attendrai avec impatience le Mercure galant de [décem]bre [4], qui sera apparemment celui qui l’anatomisera[.] A propos de Mercure j’oubliai de vous dire que dans celui d’octobre il y a une assez longue chanson sur l’air des folies d’Espagne, où Mr Diereville [5], nom qu’on trouve presque dans tous pour de [ sic] ces petites fadaises, renvoye les Hollandois et les Espagnols chacun chez eux, surtout dans les 3 couplets

Allez chez vous manger en paix l’éclanche

Castanage Waldeck et Brandebourg

Vous pensiés prendre vôtre revanche

Et vous craignez les coups de Luxembourg.

 

Vous Hollandois faites vôtre commerce

Au champ de Mars vos mal-heurs sont trop grands

Et vous n’aurés ni chagrin ni traverse

Si vous savés vous conduire en marchands.

 

Vous Espagnols rengainés la rapiere

Et dans Madrid allés vous en parer

Vous perdés tous vôtre prestance fiere

Dés le moment qu’il vous faut la tirer.

 

Il y a deux ans à quelques mois prés que l’on fit à Paris une chanson à la loüange de Mr le Dauphin, mis au rang des heros pour la prise de Philisbourg [6], sur le vieux air de Lairelanlaire. Par exemple, après en avoir fait un Mars en disant : /

Quel plaisir pour le jeune Mars

de voir qu’au milieu des hazards

tout lui cede comme à son pere [7]

Laire la, laire lan laire,

Laire la laire lan la,

 

elle ajoûtoit

 

Le cœur charmé de ses hauts faits

mille beautés plus que jamais

vont prendre le soin de lui plaire.

Laire la etc.

 

Mais pour elles je crains bien fort

qu’animé d’un plus beau transport

la gloire ne lui soit plus chere

Laire la etc.

 

Que les bergers de nos cantons

craindront pour leurs povres moutons,

de loups il ne prendra plus guere.

Laire la etc.

 

Comme quelqu’un de vos amis trouvoit là quelque chose qui approchoit du caractere de Voiture, il se plût en badînant avec ses enfans aupres du feu à mettre en couplets sur le méme ton, l’heureuse expédition qui mit en ce tems là le r[oi] Guill[aume] sur le trône [8], en commençant ainsi

 

C’est une revolution

bien digne d’admiration

que celle qui vient de se faire

Laire la etc.

 

et puis toute l’histoire jusques à la proclamation pour roy [9]. Comme Mr Baize [10] en emporta 2 ou 3 copies[,] je ne sai s’il vous en fit part. Je suis en peine bien d’autre maniere touchant le porteur, savoir comment il se sera tiré de la campagne d’Irlande et sur tout si sa bravoure ne lui aura rien attiré de funeste aux attaques de Limric.
Le démêlé episcopal dont vous me parlés arriva en 1662 venant à [1]663 [11] et ainsi pendant les prem[iè]res années de mon long / sejour dans l’aimable païs de vôtre exil [12], ce qui est cause que je n’en ai pas encore des idées assés distinctes pour vous en parler, que je n’aye pris langue, comme j’espere de faire là dessus.

Comme Mr Arnaud [13] a pour moi des sentimens qui approchent de l’excessive bonté des vôtres[,] ma candeur sur tout[,] qu’il connoit de longue main[,] ayant fait assés d’impression sur lui pour cela, cette prévention d’amitié l’a porté à vouloir determinément que je fusse son historiographe [14], et je puis vous assurer qu’à la reserve du grand héros d’outre-mer [15][,] quand je ne m’en croirois ni indigne ni incapable, je tiens cette commission à plus de gloire que si j’étois chargé de décrire les exploits de quelque Charlemagne ou de quelque Charles Quint[.] Je pretends pourtant de ne faire que l’ébauche et que tracer le canevas, esperant que vous autres M rs ses amis et les miens[,] ferés toute la brodure avec vôtre ordin[ai]re charité et avec vôtre habileté accoûtumée. Vous ne sauriés croire la peine qu’il y a à dechiffrer les petits brimborions, sur quoi ces povres gens ont écrit avec du papier et de l’ancre [ sic] tels que vous pouvés vous figurer[,] et puis sur le tout il faut que vous sachiés que je suis à la guerre en les touchant, puis qu’apres cela mes mains sentent deux heures le salpétre, le soufre et la poudre à canon. Bien m’en prend pour m’aider à sortir de ce labirinthe, que j’avois dès l’hiver passé un journal qui leur fut pris dans un poste, où on les força et qui vint en original entre mes mains, par un commerce* indirect ou de réflexion* que j’avois en cette cour là, et qui a fait que, cinq ou six mois durant[,] j’ai été le seul de ce païs qui savois leurs avantures pendant que leurs directeurs hors du lieu n’en recevoient aucunes nouvelles et qu’eux mémes ne savoient rien de ce qui se passoit dans le reste du monde. Me croiriés vous si je vous disois que toutes mes lettres pendant ce tems là étant venües sous les yeux du prince par le moyen d’une espèce de Benting [16] qui ne les avoit que de bond apres qu’un autre les avoit eües de volée, ces inductions* de détour ont fait plus de la moitié de l’adoucissement où l’on est venu pour les vaudois, et n’ont pas peu contribüé à quelque plus grand coup encore.

Tous les Anglois lettrés que j’ai connus m’ont extremement prôné ce poëme écrit en leur langue / par Milton et intitulé Adam [17] ; ils m’en ont parlé comme du non plus ultr[a] de l’esprit humain[.] Comme cela dépend la plûpart du tems du je ne sai quoi bien attrapé dans une langue, il est bien difficile qu’il se conserve en le depassant* de là, hors qu’il ne fût tout dans les choses plutôt que dans les expressions.

Je viens de recevoir un paquet de Mr Carpzovius de Leipsic [18], il a été du tems par les chemins[ ;] j’y ai vu les actes de mai, juin et juillet de cette année [19] et d’autres choses dont je vous rendrai compte aprés que je les aurai lües, vôtre programme quasi pansophique de Spenner le fils [20] n’y est pas oublié.

Nos nouvelles de Piémont sont aussi bien refroidies que les autres. Embrun n’a pas été pris par le marquis de Parelle, comme on l’écrivoit, il a été appellé[,] tandis que par ordre du duc on démolissoit Château-Daufin[,] à aller delivrer le vicariat de Barcelonnette [21] de la contribution que les François lui avoient imposée de 40 m[ille] écus et au contraire il fait contribüer S[ain]t Vincent et d’autres terres françoises limitrophes de la Haute Provence et du Daufiné. Les François de leur côté ont[,] par le moyen d’un gros détachem[en]t de Pignerol[,] été ravager cruellement la vallée de S[ain]t Martin [22], afin d’ôter aux vaudois tout moyen de subsister. L’armée ducale y a bien envoyé du monde mais l’ennemi étoit déja retiré[,] de sorte qu’il a falu se contenter d’aller faire la méme chose aux environs de Pignerol pour couper la subsistance de cette garnison[,] qui sans faire de sortie ni de mouvement a laissé faire le dégât et enlever un tres grand nombre de bestiaux. Le s[ieu]r Rosano [23][,] secrét[ai]re du general des Postes de Piémont[,] dut arriver la semaine passée à Chamberi avec une trompette et les passeports necessaires pour negotier là le rétablissem[en]t du courrier de Lion aussi bien que du commerce entre les deux Etats[.] Si cela n’avoit pas été pratiqué en d’autres guerres, on en prendroit matiere de renouveller les soubçons qu’avoit fait naître la reddition de Suse. Je n’ai point encore apris si le traité a reüssi ou non mais je le saurai par les prem[iè]res lettres que je recevrai.

L’ami fait imprimer en Suisse [24] et je croi que les 4 prem[ie]rs entretiens sont en état[.] Dieu lui en donne joye, il y entreméle des avertissemens où[,] profitant de la critique sur les palmes idumées [25][,] il donne des alternatives pour contenter les goûts differens. Vous verrés le tout bien tôt.

Voici une l[ett]re pour M. d’Ablancourt [26] à qui je parle de tout autre chose et je le prie de vous envoyer la réponse qu’il voudra me faire.

Tout à vous.

Vendredi 15/5 [décem]bre 90 [27]. /

 

Turin 27 [décem]bre 1690

Le reste de la cavalerie espag[no]le s’achemina le 24 e vers le Milanois. On dit q[ue] la plus grande partie de la cavalerie allemande ira aussi de ce côté là à la reserve d’environ 800 chevaux qui resteront ici aux environs pour arréter les courses des François et principalem[en]t de Pignerol. Quatre cens chevaux de cette garnison là vinrent la nuit du 20 eme du courant saccager Carignan [28][,] d’où ils ont emmené plus de cent personnes avec divers gros bestiaux, chevaux et bœufs. Hier méme avant jour un autre détachement de cette place vint jusqu’à Mirefleur [29] à trois seuls petits miles d’ici, ils y mirent le feu à six maisons de païsans dont deux furent un peu endommagées[,] mais les autres n’urent point de mal et ayant fait quelq[ue] petit butin[,] ils se retirerent ayant laissé un billet affiché à la porte de l’eglise d’un couvent, qui portoit qu’ils étoient venus bruler là en échange de ce qu’on avoit fait à Riva de Pignerol et que pour une maison que nous brûlerions des leurs, ils en brûleroient dix des nôtres[.] Ce billet étoit en italien et le prieur de ce monastere l’envoya incessamm[en]t* à un des ministres d’Etat. Hier Mr de Louvignies partit pour Milan [30][,] où les plaintes sont tres grandes contre les ministres de S[a] M[ajesté] Cath[olique] à cause de leur mauvais gouvernem[en]t. Il court ici un bruit que dans peu il y aura à Nice 28 ou 30 gros vaisseaux anglois avec du monde de débarquem[en]t et diverses lettres venues de Cadix à nos marchands assurent que la d[i]te flotte a passé à la vüe de cette place là.

 

Turin 30 [décem]bre 1690.

Les troupes allemand[e]s qui sont ici devoient partir hier pour prendre leurs quartiers* d’hiver dans l’Etat de Milan et en particulier dans le Novarois et le soir du 26 e il s’étoit dit de grosses paroles sur cette affaire entre le Sérén[issi]me Prince Eugene et le gouvern[eu]r de Milan, ce dern[ie]r ayant dit qu’il empécheroit de toute sa force qu’on ne prit ces quartiers là et le prince lui ayant répondu avec chaleur en portant la main sur son épée que ce seroit celle là qui en prendroit la possession, le gouvern[eu]r se retira sans repartir le mot et cela fort incivilement et sans aucun complim[en]t, l’incivilité étant encore couronnée en ce que les domestiques du gouvern[eu]r éteignirent en un instant toutes les chandelles de sorte que le prince fut obligé de se retirer à tâtons, de même que plusieurs autres grands seign[eu]rs qui se trouvoient là. Cependant l’affaire a été depuis accommodée par l’entremise de S[on] A[ltesse] R[oyale], et les parties s’aboucherent le lendemain au couvent des minimes. Cette nuit la marche a été changée[,] les troupes étant allées du côté de Moncalier conduites par le dit Sérén[issi]me Prince, lequel mene avec lui 2 pieces de canon qu’on a seulement tirés cette nuit de l’arsenal, avec 4 petards qu’on dit n’avoir été fabriqués que cette nuit méme. On croit que cette marche tend au Monferrat. Il ne reste que les 800 chevaux choisis de tous les regimens pour[,] avec la cavalerie du duc[,] faire obstacle aux courses des François.

Notes :

[1] La première partie de cette lettre est datée du 5/15 décembre 1690, mais les dernières pages reproduisent des nouvelles datées de Turin du 27 et du 30 décembre.

[2] Cette lettre de Bayle à Minutoli du 24 décembre 1690 est perdue.

[3] Il s’agit de la « harangue » adressée par le président de La Tour, envoyé extraordinaire du duc de Savoie auprès du prince d’Orange, roi d’Angleterre, du 12 novembre 1690 : voir la Gazette, ordinaire n° 52, nouvelle de Londres du 23 novembre 1690, et Lettre 783, n.8 et 12. Le président de La Tour est cité par Bayle comme étant l’un de ceux à qui Goudet avait présenté son projet de paix et qui ne l’avaient regardé que comme un « entêtement visionnaire » : voir La Chimère de la cabale, Préface ( OD, ii.720b).

[4] En effet, dans le Mercure galant du mois de décembre 1690, p.230-270, on trouve le texte de la harangue du président de La Tour et un long commentaire ironique sur les éloges prodigués à Guillaume d’Orange ; cet article devait être publié à part sous le titre : Lettre d’un gentilhomme français à un de ses amis, réfugié en Angleterre, sur la harangue du Président de la Tour, 1 er janvier 1691 : voir Lettre 783, n.12.

[5] Mercure galant, octobre 1690, p.317-319 : « Sur la victoire remportée en Piedmont par l’armée du Roy, sur le duc de Savoye » : vers sous le nom de M. Diereville.

[6] Sur la victoire héroïque du Dauphin au siège de Philisbourg, voir le Mercure galant, octobre 1688, p.300-327, décembre 1688, i.23-36 : les vers intitulés « Philisbourg prise en vingt jours par Mgr le Dauphin », et le nouveau récit très complet en décembre 1688, ii.1-274.

[7] C’est en fait Vauban qui, sous le commandement du Dauphin, dirigea le siège de Philisbourg et s’en rendit maître le 30 octobre 1688. Voir A. Blanchard, Vauban (Paris 1996), p.284.

[8] La « Glorieuse Révolution » de 1688.

[9] Guillaume III d’Orange et Marie Stuart furent proclamés roi et reine d’Angleterre le 13 février 1689 ; ils furent couronnés le 11 avril.

[10] Une lettre de Bayle à son cousin Jean de Bayze du 13 février 1689 (Lettre 722) nous a appris qu’il était parvenu en Angleterre ; il devait correspondre de nouveau avec Bayle à partir de l’année 1695. Nous savons qu’il s’engagea comme officier dans l’armée de Guillaume III en Angleterre : son nom figure dans la liste d’officiers à demi-solde établis comme colons en Irlande à partir du 1 er janvier 1692 ; il semble avoir été installé près d’Armagh et a vécu au moins jusqu’en 1711. Il n’a donc pas, apparemment, souffert lors de la bataille de Limerick : sur le siège de cette ville, voir Lettre 766, n.8.

[11] Il s’agit probablement des démêlés autour de l’archevêché d’Utrecht en 1662 et 1663, où Jean-Baptiste van Neercassel (1626-1686) joua un rôle important. Après des études de philosophie à Louvain, celui-ci entra à l’Oratoire à Paris en 1645 à l’âge de dix-neuf ans. Il fit sa théologie à Saumur et fut ordonné prêtre en 1652. Après un séjour à Saint-Magloire, où il étudia les Pères de l’Eglise et l’histoire ecclésiastique, il enseigna la théologie au séminaire de Malines. En 1653, il était vicaire général auprès de l’archevêque d’Utrecht banni des Provinces-Unies, Jacques de La Torre. Dès 1655, son nom figurait, avec celui de Baudouin Cats et Zacharie de Metz, sur une liste de dix-huit personnes proposées par La Torre comme ses coadjuteurs possibles. Rome nomma de Metz, mais celui-ci mourut en 1661. A ce moment-là, Rome était favorable à la nomination de van Neercassel. Quand La Torre mourut quelque temps plus tard, on croyait que van Neercassel serait nommé automatiquement à sa place, d’autant plus que pendant son procès, les réguliers, à l’exception des jésuites, s’étaient exprimés en sa faveur. Comme l’objection des jésuites concernait son appartenance à l’Oratoire – il pouvait avoir des idées jansénistes –, van Neercassel fut contraint de confirmer sous serment qu’il acceptait la bulle Ad sacram d’Alexandre VII. Mais la mort de La Torre brouilla les cartes et Baudouin Cats fut nommé, le 31 mai 1662, vicaire apostolique en dépit de différents obstacles d’ordre personnel. Van Neercassel écrivit au pape pour lui demander de ne pas le nommer coadjuteur de Cats, la Mission n’ayant pas les moyens d’entretenir deux évêques. Après bien des difficultés, qui trouvaient leur origine dans les différences d’opinion entre les chapitres de Haarlem et d’Utrecht, van Neercassel fut enfin nommé, le 13 juin 1662, coadjuteur avec droit de succession de Baudouin Cats, avec le titre d’évêque de Castorie. Lorsque Cats mourut le 3 mai 1663, van Neercassel lui succéda donc dans ses fonctions de vicaire apostolique. Il semble que Bayle ait pu s’intéresser au cas de van Neercassel surtout en ce qui concerne les rapports entre l’Eglise catholique minoritaire et les autorités protestantes des Provinces-Unies. En effet, vis-à-vis des puissances séculières, l’attitude du vicaire apostolique se caractérisa surtout par la prudence. Il fut le premier vicaire apostolique de la Mission de Hollande qui ne fût pas obligé de vivre en exil (sauf après 1673 lorsqu’il fut accusé d’avoir collaboré avec l’ennemi français). L’essentiel concernant van Neercassel, c’est qu’il refusait absolument tout appui et toute subvention espagnols et qu’il exhortait les fidèles à accepter l’autorité de l’Etat, malgré la répression dont ils faisaient l’objet. La prudence du vicaire apostolique se manifesta dans sa conduite après la révocation de l’Edit de Nantes. Il n’y a dans sa correspondance de cette époque aucun triomphalisme. Ecrivant à Sébastien Tanara, l’internonce à Bruxelles, il exprima l’espoir qu’on garderait son sang-froid et qu’on ne donnerait pas d’excuse aux protestants hollandais pour recommencer la persécution. De plus, quand on organisa des quêtes dans les communautés protestantes pour les huguenots qui arrivaient aux Provinces-Unies, on en fit aussi dans les chapelles catholiques. C’est cette attitude du diplomate qu’était van Neercassel qui explique au moins partiellement pourquoi lui et, après lui son successeur, Pierre Codde, purent gouverner la Mission de Hollande sans trop de difficultés et profiter d’une certaine tolérance dans un pays où, s’il est vrai qu’il n’y avait pas de religion d’Etat, les catholiques n’avaient pas de droits civiques. Mais, grâce à l’attitude de van Neercassel, les relations entre les autorités civiles étaient telles que le clergé séculier de la Mission put s’adresser plus tard aux Etats pour leur demander d’interdire le séjour aux vicaires apostoliques nommés par Rome après la suspension de Codde. Il va sans dire qu’une rupture entre Rome et les catholiques des Pays-Bas ne pouvait que plaire aux Etats Généraux. Sur ces événements, voir le Dictionnaire de Port-Royal, art. « Neercassel, Jean-Baptiste van » et « Hollande, Mission de » (articles de H. Schmitz du Moulin).

[12] Sur le séjour de Minutoli à Middelburg, où, pour son malheur, il rencontra Jean de Labadie, voir Lettre 42, n.2 et 4, et 93, n.7.

[13] L’Histoire de la Glorieuse Rentrée des vaudois dans leurs valées signée de Henri Arnaud (voir sa réédition avec un avant-propos de G. Tourn, Torino 1988) résulte pour l’essentiel du travail historiographique et rédactionnel de Minutoli (voir ci-dessous, n.14).

[14] D’abord chroniqueur, Minutoli allait devenir le premier historien du rôle que les vaudois ont joué sur le front piémontais de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Il put récupérer le journal de Paul Reynaudin. Ce vaudois originaire de Bobi avait interrompu ses études de théologie à Bâle pour suivre Arnaud. Il note les étapes du retour de ses coreligionnaires, les événements marquants de la traversée de la Savoie et les combats acharnés livrés dans les vallées. Après la déroute du Villar, Reynaudin ne relate plus que les combats du corps qui occupait le bassin du Pélis ; son récit s’arrête au 17/27 octobre. Lors de l’évacuation nocturne des grottes de l’Aiguille de Giaussarand, le 6 novembre 1689, Reynaudin oublia son manuscrit qu’un officier des troupes ducales récupéra le lendemain. Le marquis de Parelle, croyant qu’il s’agissait des notes d’Henri Arnaud, le fit porter à la cour de Turin. « Ce journal, dit Arnaud, après avoir passé en plusieurs mains, parvint enfin en original, par une voie inconnue, en celles d’un homme de lettres de Genève, lequel, l’ayant reconnu de la main de sieur Reynaudin, en régala Josué Janavel, peu de jours avant sa mort » (le 5 mars suivant). L’ Histoire de la Glorieuse Rentrée d’Arnaud – mise en forme par Minutoli – le confirme : « Ce Journal ayant été écrit fort fidèlement et avec beaucoup d’exactitude, et ayant fourni plusieurs bons mémoires pour cette histoire, on a toujours été bien aise, non seulement de l’avoir recouvré, mais même qu’il ait porté si miraculeusement des nouvelles des Vaudois où on ne savait quoi que ce soit d’eux, de même qu’eux ne savaient aussi rien de ce qui se pouvait passer dans le reste du monde » (texte publié dans le Bulletin de la société d’histoire vaudoise, 1888, p.11-34). Voir T. Pons, « L’autore della Histoire de la Glorieuse rentrée  », Bollettino della società di studi valdesi 124 (1968), p.56-82 ; E. Campi, « Vincenzo Minutoli e l’ Histoire du retour  », in Dall’Europa alle valli valdesi, p.372. Sur l’intermédiaire par lequel Minutoli fut mis en possession de ce Journal, voir ci-dessous, n.16.

[15] Guillaume III d’Orange, désormais roi d’Angleterre, salué comme le héros de la cause protestante en Europe.

[16] Par une espèce de « Benting » : cette allusion implique qu’il s’agit d’un personnage très en faveur à la cour de Savoie grâce à sa relation privilégiée avec le souverain, comme Hans Willem Bentinck l’avait été à La Haye auprès de Guillaume III, qu’il avait accompagné en Angleterre : Bentinck y avait été nommé, en avril 1689, baron de Cirencester, vicomte Woodstock, comte ( earl) de Portland. Sur lui, voir D. Onnekink, The Anglo-Dutch Favourite. The career of Hans Willem Bentinck, 1st Earl of Portland (1649-1709) (London 2007). L’« espèce de Benting » auprès du duc de Savoie a fait l’objet d’une identification convaincante par E. Campi, « Vincenzo Minutoli e l’ Histoire du retour  », in Dall’Europa alle valli valdesi, p.374. Cet auteur pense qu’il s’agit de l’ abbé de Saint-Réal, qui, dès 1685, était devenu « le très humble, très obéissant et très fidèle sujet et serviteur » de Victor-Amédée II, en somme un agent du duc de Savoie chargé de tisser les fils d’une activité diplomatique secrète entre Genève et la France. Campi ajoute que, puisqu’on sait que le Journal de Reynaudin, tombé entre les mains du capitaine piémontais Bleynac le 13 octobre 1689, fut envoyé quelques semaines plus tard à la cour de Turin, il est aisé de comprendre par quelle « voie inconnue » l’« homme de lettres de Geneve » était entré en possession de ce document dès janvier 1690 – à l’époque où Minutoli faisait état de ses contacts avec l’abbé de Saint-Réal (voir Lettre 751, n.4). Le caractère extrêmement secret de cette initiative explique que la correspondance (de Bayle ou de Minutoli) n’en ait pas conservé les preuves.

[17] Il s’agit apparemment du Paradis perdu (1667) de John Milton (1608-1674). Dans son article du DHC, Bayle le traite d’abord de « fameux apologiste du supplice de Charles I er roi d’Angleterre » et consacre une grande place à l’évocation de ses querelles avec Saumaise et avec Morus, mais il évoque aussi, dans la remarque G, ses poésies : « Au reste, Milton a fait deux poëmes en vers non rimez : l’un sur la tentation d’Eve ; l’autre sur la tentation de Jésus-Christ. Le premier est intitulé Le Paradis perdu ; le second a pour titre Le Paradis recouvré. Le premier passe pour l’un des plus beaux ouvrages de poësie que l’on ait vus en anglois. [...] Ces poëmes ont été traduits en vers latins, et publiés l’an 1690 par Guillaume Hog Ecossois. »

[18] Friedrich Benedikt Carpzov (ou Carpzovius) était journaliste des Acta eruditorum à Leipzig : voir Lettre 227, n.21. Son « paquet » contenait des numéros du périodique.

[19] Les numéros du périodique Acta eruditorum.

[20] Puisque le fils de Philipp Jacob Spener n’avait à cette date que 6 ans, il s’agit bien du célèbre piétiste lui-même, fils d’un juriste alsacien, au service des comtes de Ribeaupierre : il était alors premier prédicateur de la cour de Dresde : voir Lettre 302, n.8.

[21] Embrun ne devait tomber au mains des Savoyards qu’en août 1692 : voir Lettre 883 n.7-8.

[22] Sur cette sortie du marquis de Feuquières, voir la Gazette, ordinaire n° 1, nouvelle de Versailles du 5 janvier 1691.

[23] Nous n’avons pas trouvé d’autres informations sur Rosano, secrétaire du général des Postes de Piémont.

[24] Il s’agit de Goudet, qui cherchait à faire imprimer son projet de paix à Genève sous le titre Huit Entretiens où Irène et Ariste fournissent des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale. Il n’en avait rédigé, semble-t-il, que six dialogues et le projet fut sans doute abandonné au moment du scandale soulevé par Jurieu : en tout cas, quoique Bayle fasse état d’une publication du projet en Suisse ( La Cabale chimérique, chap. I, OD, ii.638a), nous n’avons su en localiser un exemplaire et devons nous contenter du résumé qu’en fournit Des Maizeaux dans sa Vie de Mr Bayle.

[25] Minutoli avait demandé à Bayle de proposer ses critiques du projet de paix de Goudet et de distribuer des exemplaires à différentes personnes : voir Lettre 751, n.17. Il s’agit sans doute ici d’une critique faite par un de ces lecteurs et du souvenir de vers de Malherbe cités par Boileau : « Irai-je dans une ode, en phrases de Malherbe, / Troubler dans ses roseaux le Danube superbe : / Délivrer de Sion le peuple gemissant ; / Faire trembler Memphis, ou paslir le Croissant : / Et, passant du Jourdain les ondes alarmées, / Cueillir mal à propos les palmes idumées ? » Boileau, Satires IX, éd. A. Adam et F. Escal, p.55. Cette allusion fait peut-être également allusion au contenu des Entretiens de Goudet, puisqu’il proposait de faire de Jacques II Stuart, exilé d’Angleterre, le roi de Jérusalem.

[26] Cette lettre de Minutoli à Jean-Jacobé de Frémont d’Ablancourt, à qui il était apparenté par sa mère, est perdue. Sur cet ancien diplomate, voir Lettre 81, n.8 et 9, et 765, n.33.

[27] Minutoli indique la date du 15 décembre, mais il reproduit ensuite des nouvelles du Piémont des 27 et 30 décembre. Il se peut qu’il s’agisse d’une inadvertance et que les nouvelles datent du mois de novembre.

[28] Voir la Gazette, ordinaire n° 2, nouvelle de Paris du 13 janvier 1691.

[29] Il s’agit de l’attaque de Millfleur : voir la Gazette, ordinaire n° 2, nouvelle de Paris du 13 janvier, et n° 4, nouvelle de Pignerol du 15 janvier 1691.

[30] Le marquis de Louvigny, qui commandait les troupes espagnoles : voir Lettre 751, n.22.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 169914

Institut Cl. Logeon