Lettre 781 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 5 de janv[ier] 1691

Je ne saurois mieux commencer, mon tres cher Monsieur, que par vous souhaitter une bonne et heureuse année ; c’est ce que je fais du meilleur de mon cœur tant pour vous que pour votre chere epouse, et pour toute votre famille, et nommement pour celui de M rs vos fils que j’ai eu l’honneur de voir, et que vous m’aprenez avoir eté etabli ministre à Vevay depuis ma derniere [1]. Je vous en felicite tous deux, et lui souhaitte une heureuse possession de ce beau poste, en attendant que vous aiez lieu de l’avoir dans la patrie meme.

Je vous suis tres obligé des soins et peines que vous avez prises pour deterrer Joh[annes] Serranus, et de la liste que vous y avez ajoutée de divers prof[esseurs] de Lausanne [2]. Je ne vous aurois pas demandé cette courvée si je n’eusse cru que vous auriez eu quelcun qui à l’exemple de Meursius pour l’université de Leyde [3], auroit fait une courte vie des prof[esseurs] de votre academie avec la liste de leurs ecrits. Cela se devroit faire dans toutes les universitez ou academies, comme il y en a deja quelques uns qui l’ont prattiqué. Nous devrions avoir eu quelcun qui eust fait la vie de tous les ministres auteurs, et assurement notre negligence est en cela fort grande. Les Allemans ont bien eté autrement soigneux des savans de leur nation.

Je ne trouve aucun livre, ni aucun homme vivant qui puisse m’aprendre une suitte des avantures de Jean de Serres auteur de l’ Inventaire de l’hist[oire] de France [4], ni me dire s’il a fait des livres en latin, s’il a eté profess[eu]r à Nimes, s’il a traduit Platon, etc. Et quant à Daniel Chamier [5] qui meriteroit tant que l’on vit sa vie parmi celle des hommes illustres je n’ai jamais oui dire qu’on l’ait faite.

Vous n’etes pas le seul / qui souhaitteroit que Mr Jurieu n’eut point publié ce qu’il a mis au jour contre le socinianisme [6] ; avant qu’il en eust rien paru, on l’exhorta à ne rien faire là dessus, et on lui representa que ces ecrits en langue vulgaire feroient conoitre des sentimens qu’il vaut mieux ignorer du tout*, mais il crut pouvoir opposer à ces raisons, d’autres raisons encore plus fortes, je doutte que presentement il soit convaincu d’avoir mieux fait de suivre son sentiment que celui de ses amis. Ce n’est pas qu’il paroisse avoir envie de discontinuer. Ces lettres viennent plus de loin en loin qu’au commencement ; et il y a long tems qu’on attend la 8 e où il doit prouver le droit des magistrats pour infliger des loix penales aux sectes [7]. Vous savez sans doutte que le sentiment de la tolerance a eté condamné dans le synode walon d’Amsterdam au mois d’aout dernier [8]. On dit que les bourgmestres de cette ville en ont fort grondé le moderateur du synode, qui etoit Mr Isarn [9], et qu’ils se sont laissé entendre que si les synodes walons s’ingeroient à decider sur ce que le magistrat doit ou ne doit pas faire[,] on leur donnera desormais des commissaires politiques, comme on en donne aux autres synodes de ce pays.

Mr Philipot [10] cy-devant ministre en Guyenne, l’un de ceux qui par l’explication de l’Apocalypse promettoient un prompt retablissement à nos Eglises de France, et aussi prompte que Mr Jurieu quoi qu’il differast d’avec lui sur quasi toutes les explications particulieres, comme il a paru par les ecrits eristiques qu’ils ont publiez l’un contre l’autre, a un livre pret à etre mis sous la presse pour montrer que les magistrats ne doivent point user de loix penales contre les heresies, et le voila encore pret à rentrer en lice avec Mr Jurieu.

Nous avons une Apologie pour les / refugiez contre l’« Avis important » [11] qui leur fut adressé au commencem[en]t de l’année passée ; laquelle Apologie est d’un stile fort moderé, et fort bien raisonnée. L’auteur y soutient la superiorité des peuples sur les tetes couronnées avec autant de force que les jesuites d’autrefois soutenoient la superiorité du pape sur les conciles et sur les rois memes, et eclaircit adroitement ce qui pourroit gendarmer les princes contre nous. On veut que Mr Jur[ieu] en soit l’auteur.

Personne ne conoit au vrai l’auteur du Mercure historique [12]. On a cru que pendant les premieres années il a eté fait par un papiste autrefois secretaire de la comtesse de Soissons [13] ; le libraire Van Bulderen en effacoit ce qui paroissoit partial pour la France, et on dit que l’auteur ne pouvant plus se contraindre et dire du mal de la France contre son gré a[bandonna] tout cela, que depuis le libraire a essaié diverses pe[rsonnes] et quelques uns veulent (ce que je ne croi pas) que depuis 7 ou 8 mois il se sert de Mr Bernard [14] dont vous me demandez des nouvelles. Qui que ce soit, je croi avec vous qu’il n’est pas bien instruit des affaires de l’Europe, et moins de celles de vos cantons que des autres pays ; et la verité est que tous ces gens là ne puisent que dans les gazettes. Quand à Mr Bernard il est ministre pensionnaire de Ter-Gaw, mais il a eu permission de resider à La Haye, representant que là il trouveroit de jeunes gens à qui montrer les mathematiques, et autres choses.

Je ne sache pas que le frere de Mr Saurin  [15], qui a fait tant de mauvaises actions en vos quartiers* soit venu en Hollande, mais Mr Pralin y est bien venu et reside à Amsterdam [16]. J’ai oüi dire ches Mr Jurieu que les 2 es lettre[s] qu’il receut de Geneve sur son sujet representerent ses fautes incomparablement plus legeres que les premieres.

Adieu mon tres cher Monsieur. Je vous embrasse de toute mon ame tendrement et respectueusement.

 

Je n’ai rien oüi dire concernant Mr votre beau frere [17], ni ne sai s’il a donné un exempl[aire] à Mr de Beauval, et un autre à Mr de Flotomanv[ille] [18][ ;] [j]e ne le croi pas.

 

A Monsieur/ Monsieur Constant f[idele] m[inistre]/ d[u] s[aint] E[vangile] et professeur/ A Lausanne •

Notes :

[1] La dernière lettre de Bayle à Constant qui nous soit connue est celle du 24 octobre 1690 (Lettre 761). C’est sans doute le fils aîné de Constant, Marc-Rodolphe, qui était devenu pasteur de Vevey : voir Lettre 707, n.6.

[2] Bayle avait posé une question à Constant concernant l’édition de Platon établie par Jean de Serres (Johannes Serranus), professeur à Lausanne : voir Lettre 761, n.14. La réponse de Constant à cette question est perdue.

[3] Johannes van Meurs, dit Meursius (1579-1641), Athenæ batavæ, sive, De urbe Leidensi, et Academiâ, virisque claris ; qui utramque ingenio suo, atque scriptis, illustrarunt : libri duo (Lugduni Batavorum 1625, 4°).

[4] Jean de Serres, Inventaire général de l’histoire de France, depuis Pharamond jusques à present, illustré par la conférance de l’Eglise et de l’Empire (Paris 1597-1598, 24°, 4 vol. ; Paris 1600, 8°, 3 vol.). Par la « suitte des aventures » de Jean de Serres, Bayle entend peut-être une suite de ses Mémoires de la troisième guerre civile et des derniers troubles de France, composés en quatre livres, contenans les causes, occasiins, ouverture et poursuite d’icelle guerre (s.l. 1570, 8°). Dans son annotation de cette lettre, Des Maizeaux signale un long article sur Jean de Serres par le Père Jacques Lelong dans sa Bibliothèque historique de la France, contenant le catalogue des ouvrages imprimés et manuscrits qui traitent de l’histoire de ce royaume, ou qui y ont rapport ; avec des notes critiques et historiques (Paris 1719, folio).

[5] Sur Daniel Chamier, pasteur de Montélimar et ensuite de Montauban à partir de 1612, voir DHC, s.v., Lettres 103, n.21, et 884, et H. Bost, Ces Messieurs de la R.P.R. Histoires et écritures de huguenots, XVII e-XVIII e siècles (Paris, 2001), ch. 2.

[6] Pierre Jurieu, Le Tableau du socinianisme, où l’on voit l’impureté des la fausseté des dogmes des sociniens, et où l’on découvre les mystères de la cabale de ceux qui veulent tolerer l’hérésie socinienne. Divisé en deux partie et en diverses lettres aux vrays fidèles (La Haye 1690, 12° ; éd. fac-similé, OD, v-2, p.241-328), dont les 7 e et 8 e lettres s’en prennent explicitement à la doctrine de la tolérance de Bayle dans le Commentaire philosophique ; l’ouvrage devait être contré par Isaac Jaquelot, Avis sur le « Tableau du socinianisme » : voir Lettre 749, n.15, par Gédéon Huet, Apologie pour les vrais tolérans, où l’on fait voir [...] la pureté de leurs intentions et la vérité de leur dogme. Pour opposer aux fausses idées que M. J. en, a voulu donner dans quelques uns de ses écrits, mais particulièrement dans son « Tableau du socinianisme » (Dordrecht 1690, 12°) et Apologie pour l’apologiste des tolérans (Dordrecht 1690, 1690, 12°), par Jean Le Clerc, Lettre à M. Jurieu sur la manière dont il a traité Episcopius dans son « Tableau du socinianisme » (s.l. 1690, 8°), par Bossuet, L’Antiquité éclaircie sur l’immutabilité de l’Estre divin et sur l’égalité des trois personnes. L’état présent de la controverse de la religion protestante contre la 6e, 7e et 8e lettre du « Tableau » de M. Jurieu. Sixième et dernier avertissement (Paris 1691, 4°), et par Henri Basnage de Beauval, Lettre d’un intolérant à un théologien intolérant aussi (Irénopole 1690, 8° ; in Bayle, OD, v-2, p.329-346). Voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 66, p.309-313.

[7] L’ouvrage de Jurieu parut d’abord en « Lettres » distinctes ; la huitième, à laquelle Bayle fait allusion, est la plus longue (187 p.) et s’intitule : « De la tolérance civile des hérésies, pour soutenir le droit des magistrats dans les affaires de religion ».

[8] Sur cette condamnation, voir le commentaire de Jean-Alphonse Turrettini, Lettre 820, n.19.

[9] Pierre Isarn de Capdeville, ancien pasteur de Montauban, était passé en Angleterre avant de s’établir aux Pays-Bas, où il était devenu pasteur de l’Eglise wallonne d’Amsterdam : voir Lettres 339, n.28, et 624, n.1.

[10] Jacques Philippot, pasteur de Clairac émigré à Rotterdam (†1705). Voir S. Mours, « Les pasteurs à la révocation de l’édit de Nantes », BSHPF, 114 (1968), p.98 ; H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.58.

[11] Antoine Coulan, La Défense des réfugiez contre un livre intitulé « Avis important aux réfugiez » (Deventer 1691, 12°). Bayle attribue aussitôt l’ouvrage à Jurieu et insinue, d’une part, que sa doctrine de la souveraineté du peuple est proche de celle des jésuites sur le régicide et, d’autre part, que cette doctrine est propre à discréditer les huguenots exilés aux yeux du souverain français.

[12] Le Mercure historique et politique contenant l’état présent de l’Europe, ce qui se passe dans toutes les cours, l’intérêt des princes, leurs brigues, et généralement tout ce qu’il y a de curieux pour le mois de [...], le tout accompagné de réflexions politiques sur chaque Etat, périodique fondé par Gatien Courtilz de Sandras (sur lui, voir la note suivante), fut publié à partir de novembre 1686 par Henry van Bulderen à La Haye. Voir J. Lombard, « Les rédacteurs du Mercure historique et politique de La Haye (La Haye novembre 1686-avril 1782 », in Langue, littérature du XVII e et du XVIII e siècle (Paris 1989), et le Dictionnaire des journaux, n° 940 (art. de J. Lombard).

[13] Bayle désigne sans doute ainsi Gatien Courtilz de Sandras (1644 ?-1712), fondateur du Mercure historique en 1686. La formule de Bayle nous permet de revenir sur une conjecture de la Lettre 564, n.2 : dans sa lettre du 28 mai 1686, Rainssant faisait allusion à un livre du « secrétaire de M me de Soissons » ; n’ayant pu identifier celui-ci, nous avons suggéré qu’il confondait Olympe Mancini, comtesse de Soissons, avec sa sœur Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, dont le secrétaire était l’ abbé de Saint-Réal. Il apparaît désormais certain que Rainssant et Bayle désignent Courtilz de Sandras comme le « secrétaire de M me de Soissons ». Or, si on la prend littéralement, cette désignation semble fausse : aucune mention d’une telle fonction ne figure dans les travaux consacrés par J. Lombard au romancier et journaliste. Voir J. Lombard, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du Grand Siècle (Paris 1980), et l’article du Dictionnaire des journalistes. Il est possible, cependant, que Rainssant désigne ainsi l’auteur (Courtilz de Sandras) de La France galante, ou histoire amoureuse de la cour de Louis XIV (Cologne s.d., 12°, 2 vol.) ou même des Intrigues amoureuses de la Cour de France (Cologne 1685, 12°), où une place considérable est réservée aux intrigues d’Olympe Mancini et de ses sœurs : le terme « secrétaire » désignerait ainsi celui qui a raconté les mémoires et les aventures de M me de Soissons. Autre hypothèse plus complexe : Rainssant désignerait ainsi l’auteur du roman Le Comte de Soissons, nouvelle galante (Cologne 1687, 12°) et que Bayle et lui se trompent sur l’attribution de ce petit ouvrage, qui ressemble à plusieurs compositions de Courtilz de Sandras – le véritable auteur de cette « nouvelle galante » étant Isaac Claude.

[14] Sur Jacques Bernard (1658-1718), ancien pasteur de Venterol (1679) et de Vinsobres (1680), cousin de Jean Le Clerc, qui réussit à le faire nommer ministre pensionnaire de Tergow, puis de Gouda, voir Lettres 102, n.10, 589, n.12, et 629, n.6. Cependant, quant à l’auteur du Mercure historique, il semble que Bayle fasse erreur sur ce point car, selon l’étude de J. Lombard (cité ci-dessus, n.12), Courtilz de Sandras abandonna la rédaction du Mercure historique en avril 1693 au profit probablement de La Brune (rédacteur entre avril 1693 et juillet 1710), auquel succédèrent Saint-Hélier (août 1710-décembre 1715), Saint-Bonnet (janvier 1716-septembre 1722), Guyot (octobre 1722-juillet 1724), et Jean Rousset de Missy (août 1724-décembre 1750). Bayle devait corriger son erreur dans sa lettre à Jean Rou du 10 avril 1700, où il attribue à Jacques Bernard la direction du périodique Histoire abrégée de l’Europe (Leyde 1686-1688), fondé par Claude Jordan : signalons, cependant, que Prosper Marchand conteste cette attribution dans son édition de cette lettre (ii.688). Ces hésitations proviennent sans doute de la participation de Bernard à la rédaction des Lettres historiques contenant ce qui se passe de plus important en Europe, et les réflexions nécessaires sur ce sujet, publiées à La Haye par Adrien Moetjens entre 1692 et 1728 : en effet, Bernard aurait rédigé ce journal entre 1695 et 1698, et c’est son titre qui aurait entraîné la confusion avec le périodique de Courtilz de Sandras et peut-être avec celui de Claude Jordan. Voir Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. d’A. Juillard) et Dictionnaire des journaux, n°599, 822 et 940.

[15] François Saurin (vers 1643-1712), frère d’ Elie Saurin, avait été immatriculé à Genève de 1659 à 1662, mais son père, pasteur à Courtezon, avait dû venir le chercher « parce qu’il s’était débauché ». Par la suite, il avait été pasteur à Romans en Dauphiné, s’était réfugié à Genève en 1683, puis à Zurich et enfin à Utrecht en 1686. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.63 ; Stelling-Michaud, v.476.

[16] Etienne de Martin, sieur de Pralins (†1708), pasteur à Rennes (1673-1676) puis à Fenestrelles (Dauphiné), s’était d’abord réfugié à Nyon en Suisse avant de venir s’installer à Amsterdam, où il fut déclaré appelable en mai 1691. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p. 53.

[17] Sur le beau-frère de Constant, M. Colladon, voir Lettre 761, n.4.

[18] Sur Samuel Basnage de Flottemanville, voir Lettres 160, n.8, 505, n.1, et 828, n.17.

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