Lettre 783 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 22 de janvier, 1691

J’ai reçu ce matin, mon très cher Monsieur, votre derniere depêche [1] ; et j’ai lu avec une joie singuliere, non seulement ce que vous m’écrivez ; mais aussi, les pages imprimées de l’auteur du projet de paix [2]. J’ai trouvé beaucoup de bon sens dans les Avertissemens ; et, en mon particulier, comme j’entre tout-à-fait dans le caractere que l’auteur a revêtu, je trouve que tout ce qu’il dit répond fort juste à ce caractere : et, si d’autres en jugent autrement, c’est, ce me semble, qu’ils auront l’injuste / prétention, que cet auteur a dû tailler et rogner les choses, non pas en médiateur neutre ; mais, selon leurs inclinations, et leurs préjugez. Je suis sur, à présent plus que jamais, que si les lecteurs veulent se rendre équitables, c’est-à-dire, se défaire pour un peu de tems de leurs desirs, et de leurs passions d’intérêt ; ils rendront à votre ami la justice qui lui est duë : convenant qu’il a pénétré dans le meilleur pis-aller, que la situation des affaires nous peut, ce semble, présenter [3]. Je vous ai déjà marqué, que si l’ouvrage s’imprimoit en ce païs, il pourroit être plus aisément distribué par toute l’Europe, et que je savois un libraire [4], qui y feroit travailler incessamment*, si on lui en envoioit les feuilles imprimées par la poste. J’attens sur cela la résolution de votre ami, en peu de tems ; et je ne doute pas qu’il n’accepte la proposition. Je lui répons que la seconde impression de ce païs-ci sera meilleure, et aussi correcte, que la prémiere ; et que le libraire païera le port des feuilles, qui seront envoiées de Lausanne. Il faut seulement se hâter [5].

Si Mr de Tournes [6], libraire de votre ville, que je rencontrai, il y a deux ou trois jours chez Mr Leers, me fait la grace de m’avertir quand il s’en retournera, comme il me l’a promis, je le chargerai de nos Dialogues [7]. Je ne vous répons pas qu’ils soient d’une habile main ; mais, la qualité des choses sur quoi ils / roulent leur conciliera ce qu’ils peuvent n’avoir pas d’eux-mêmes.

Mr de Tournes est repassé d’Angleterre, depuis peu de jours, avec Mr l’envoié de Savoie [8] ; et il nous a dit que Mylord de Salisburi [9], à qui il a parlé depuis peu, ne sera point du voïage de Sa Majesté britannique. Il est retardé, non pas tant par les vents contraires, que par la découverte d’un nouveau complot, pour lequel on a arrêté Mylord Preston [10], passant en France. Mylord Danby [11] étoit si éxactement averti de tout, et il donna des ordres si bien circonstanciez d’arrêter un tel batiment, que celui qui avoit l’ordre ne s’y trompa point, quelque soin qu’on eut pris de partir incognitò. Les papiers, qui se sont trouvez là, sont, dit-on, de conséquence.

On a vu ici une lettre imprimée, de quatre pages in 4, qui est une cruelle satire de la harangue du président de La Tour à Sa Majesté britannique [12], avec des traits fort piquans et fort insolens contre le roi même. Vous jugez bien que la lettre est venuë de Paris. Il y a même de basses plaisanteries ; comme la comparaison qu’on y fait entre la harangue du président, et ces Savoïards, qui vont crier la curiosité, la rareté, et qui chantent quelque loüange pour conclurre par demander quelque aumône. Pour en parler sans prévention, je croi que tot ou tard on aura regret à la cour de Turin à cette harangue, et qu’on souhaitera, mais en vain, de la supprimer.

Je croi vous avoir mandé*, que le Docteur Sherlock avoit enfin prété les sermens [13]. Il a fait un livre, pour justifier cette prestation, / lequel a fort plu à la Cour, et déplu à un si grand nombre de bons sujets, qu’on en a déjà publié sept ou huit réfutations, et des vers mêmes fort satiriques contre l’auteur [14]. Je n’ai point lu la piece ; mais, on m’a dit qu’il ne donne point d’autre raison, pourquoi il a prété les sermens, si ce n’est que la providence divine est supérieure à tous droits, et à toutes loix ; voulant dire, sans doute*, que la révolution présente a des caracteres de ces missions extraordinaires de Dieu, où on n’étoit pas obligé d’observer le Décalogue, et encore moins les loix humaines [15]. Du reste, il combat dans tout ce livre, le droit ordinaire des peuples sur les rois, et bâtit sur des principes, d’où on lui montre, qu’il s’ensuit clairement, que le roi Guillaume est illégitime. Mais, comme il a fort combatu pour la supériorité des rois, et pour leur non-dépendance du peuple, on croit que la Cour, contente de lui à cet égard, jusqu’à ne point regarder au reste, lui chargera le dos de quelque bon évéché à la prémiere occasion [16].

Je suis bien aise de vous voir dans les sentimens où vous êtes, touchant ces boutefeux, qui ne sauroient souffrir qu’il y ait un coin du monde éxempt de guerre ; et qui, après avoir répondu de semaine en semaine, que les Suisses se déclareront, crient de tems en tems contre leur neutralité, comme si c’étoit la derniere des folies. Pauvres gens ! qui ne voient pas à quoi s’est exposé Mr le duc de Savoie, pour n’avoir su, ou voulu, regarder du port, et à l’abri de tout mal, la tempête et le naufrage des autres. /

Quand on songe que la rupture de Son Altesse Roïale a empiré les affaires des alliés [17], on doit, ce me semble, souhaiter que ceux qui ne sont pas à portée d’être promptement secourus, ne deviennent pas Accessio Victoriarum præteritarum, seu potiùs Prædarum [18]. Nous espérons, moiennant Dieu, que la campagne prochaine ne se fera point en Flandres, sans que le roi Guillaume y commande les armées de la Ligue, et que cela fera tout changer de face. Vous ne sauriez croire quel bien c’est pour la cause commune, que de savoir qu’il doit passer en ce païs-ci.

J’ai fait part de vos dernieres nouvelles à Mr d’Ablancourt [19]. Elles en valoient bien la peine ; et j’ai pris sur tout intérêt au détail de l’expédition de Mr de Bouflers vers Louvain. Il en a fait une seconde, depuis les glaces, au païs de Waes [20], qui n’a pas produit le mal qu’on en craignoit. Il s’est retiré de fort bonne heure, soit qu’il ait craint le dégel, qui avoit déjà duré un jour ou deux ; mais, qui a été suivi d’une plus forte gelée : soit pour d’autres raisons.

Adieu, mon très cher Monsieur, je suis tout à vous.

Notes :

[1] La dernière lettre de Minutoli que nous connaissions est celle du mois de décembre 1690 (Lettre 778) ; celle à laquelle il est fait ici allusion est perdue.

[2] Le commerçant genevois Goudet, auteur d’un projet de paix pour l’Europe sous le titre Huit Entretiens où Irène et Ariste fournissent des idées pour terminer la présente guerre par une paix générale : voir Lettre 751, n.17.

[3] Il est difficile de savoir si Bayle fait ici un commentaire de complaisance, sachant que Minutoli prend ce projet de paix au sérieux, ou bien s’il a bien lu le projet et y adhère comme un choix politique possible pour les huguenots exilés : voir Lettres 766, n.12, et 770, n.20.

[4] Abraham Acher, imprimeur à Rotterdam (sur lui, voir Lettre 600, n.22) : c’est chez lui que Jurieu devait découvrir le projet de paix : voir Lettres 600, n.22, 802, n.8, et 803, n.6. Bayle souligne son rôle dans l’affaire : voir La Cabale chimérique, chap. I ( OD, ii.639).

[5] A cette date, les Huit Entretiens de Goudet sont sous presse à Lausanne ; Bayle a proposé à Abraham Acher de les imprimer à Rotterdam afin d’assurer une meilleure diffusion au projet de paix. Pour la version publique que Bayle donne de cet épisode, voir son récit dans La Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée par les prétendues convictions que le sieur Jurieu a publiées contre Mr Bayle (Amsterdam 1691, 8°), p.7-26, récit qu’il oppose à celui de Jurieu dans son Examen d’un libelle contre la religion, contre l’Etat et contre la révolution d’Angleterre, intitulé « Avis important aux réfugiés » (La Haye 1691, 12°) et dans ses Nouvelles convictions contre l’auteur de l’« Avis aux réfugiés », avec la nullité de ses justifications, par un ami de M. Jurieu (s.l. 1691, 4° ; édition en fac-similé dans Bayle, OD, v-2, p.357-392).

[6] Gabriel de Tournes, de la célèbre famille d’imprimeurs genevois : voir Lettre 137, n.9.

[7] Les Huit entretiens de Goudet.

[8] En 1688, le comte Charles Maximilien Roero avait été l’envoyé de Savoie auprès de Jacques II, mais la Glorieuse Révolution avait imposé un changement de stratégie européenne de la part du duc de Savoie, Victor-Amédée II ; en juillet 1690, celui-ci écrivit donc à son cousin Guillaume : « Les mouvements de cœur et les autres pressantes considérations qui me font souhaiter l’honneur de la protection de Votre Majesté m’engagent à ordonner au président de La Tour de passer à Londres pour l’en supplier ». Le 20 octobre 1690, La Tour signait à La Haye le traité d’alliance qui faisait entrer la Savoie dans la « cause commune », la ligue contre Louis XIV ; sur son discours adressé à Guillaume III, signalé dans la Gazette, ordinaire n° 52, nouvelle de Londres du 23 novembre 1690, voir Lettre 778, n.3, et ci-dessous, n.12. Voir aussi R. Oresko, « The Glorious Revolution of 1688-9 and the House of Savoy », in J.I. Israel, The Anglo-Dutch Moment, p.365-388.

[9] Gilbert Burnet, évêque de Salisbury : voir Lettre 710, n.8.

[10] Richard Graham, futur 1 er vicomte Preston (1648-1695), était un homme politique et diplomate britannique. En mai 1682, il succéda au poste d’envoyé extraordinaire auprès de la Cour de France et découvrit un complot français consistant à faire une descente en Irlande. A l’accession de Jacques II, Preston, qui jouissait de la faveur de Louis XIV, retourna en Angleterre. Après la Révolution de 1688, il reçut du côté français d’importantes sommes d’argent à des fins politiques. En 1689, il fut accusé de comploter en faveur de la restauration de Jacques II mais trouva le moyen de poursuivre ses desseins. Le 1 er janvier 1691, cependant, il fut arrêté avec d’autres conspirateurs à bord d’un bateau partant pour Calais ou Dunkerque. Il fut condamné à mort mais, après de longues hésitations, il avoua tout et reçut l’autorisation de se retirer dans sa propriété située dans le Yorkshire.

[11] Sir Thomas Osborne (1632-1712), comte de Danby, marquis de Carmarthen (1689), duc de Leeds (1694), avait été l’un des sept conspirateurs qui signèrent l’invitation adressée à Guillaume d’Orange d’accéder au trône. Dès le début de 1690, il fut effectivement premier ministre du gouvernement. Des documents qui avaient été trouvés sur la personne d’un des conspirateurs furent examinés la nuit même par Nottingham et Danby et mis entre les mains du roi le lendemain matin.

[12] Voir la Lettre d’un gentilhomme français à un de ses amis, réfugié en Angleterre, sur la harangue du Président de la Tour, 1 er janvier 1691, tirée du Mercure galant du mois de décembre 1690, et Lettre 778, n.3. La « Harangue du président de La Tour (della Torre), envoyé extraordinaire de S.A.R. le duc de Savoie, à sa première audience du prince d’Orange, le 2 de novembre 1690 » est une allocution très flatteuse adressée à Guillaume III : voir Lettre 778 et ci-dessus n.8. La « cruelle satire » de cette harangue est une longue dénonciation lancée par un catholique français, où on lit, entre beaucoup d’autres choses tout aussi injurieuses : « La couronne d’Angleterre n’est-elle pas entre les mains d’un étranger, qui selon les lois du pays n’y a pas plus de droit qu’il en avait il y a trois ans ? Voilà le fait, et, par la conséquence qui est aisée à tirer, il paraît que tout cela est contre la volonté de Dieu, et contre toutes les lois divines et humaines. » Par la suite, la Savoie allait revenir du côté français dans la guerre de la Ligue d’Augsburg et obtenir sa récompense sous la forme de l’acquisition du royaume de Sicile aux termes du Traité d’Utrecht (1713).

[13] Le Dr William Sherlock, pasteur de l’Eglise Saint-George, Botolph Lane, à Londres, était l’un des « non-jureurs » qui refusèrent de prêter serment d’allégeance à Guillaume III et à Marie en raison du serment d’obéissance passive qu’ils avaient précédemment prêté à Jacques II, malgré leur refus d’accepter sa Déclaration de liberté de conscience (1687), dans laquelle ils percevaient une tactique favorable aux catholiques. Les non-jureurs défendaient donc un anglicanisme plutôt strict. Sherlock allait néanmoins prêter serment à Guillaume et à Marie par la suite, ce qu’on explique par son souci du bien-être de sa femme. Bon nombre de non-jureurs se virent condamnés à une extrême pauvreté.

[14] L’ouvrage de Sherlock s’intitule The Case of the allegiance due to foreign powers, further consider’d, and defended : with a more particular respect to the doctrine of non-resistance and passive-obedience. Together with a reasonable perswasive to our new dissenters (London 1691, 4°). L’auteur fut dénoncé dans des pamphlets satiriques tels que celui de Thomas d’Urfey (1653-1723), poète et dramaturge comique populaire, The Weesils. A satyrical fable : giving an account of some argumental passages happening in the Lion’s Court about Weesilions taking the oaths (London 1691, 4°). Le mot « weasel » correspondant à « fouine » en français, la pièce exprimait l’opinion populaire que Sherlock était vénal ou simplement poussé par sa femme. Ce pamphlet appela la réponse : The Anti-Weesils. A poem giving an account of some historical and argumental passages happening in the Lyon’s Court (London 1691, 4°).

[15] Commentaire ironique de Bayle, qui n’entrait pas dans cette vision providentielle de la Glorieuse Révolution, qui fut celle de Jurieu.

[16] Sherlock allait être nommé doyen de la cathédrale Saint-Paul à Londres. Dans l’Eglise anglicane, le doyen d’une cathédrale se trouve hiérarchiquement juste en dessous de l’évêque, mais il jouit dans l’Eglise anglicane d’une grande indépendance.

[17] Sur la stratégie du duc de Savoie dans ses rapports avec la Suisse et le reste de l’Europe au moment de la Glorieuse Révolution, voir R. Oresko, « The Glorious Revolution of 1688-9 and the House of Savoy », article cité ci-dessus, n.8.

[18] « Une augmentation de victoires passées, ou plutôt de butin. » La formule est probablement de Bayle.

[19] Dans sa lettre du mois de décembre 1690 (Lettre 778), Minutoli avait demandé à Bayle de faire suivre une lettre adressée à son cousin Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt : sur cet ancien diplomate, voir Lettre 81, n.8 et 9.

[20] Louis François, duc de Boufflers (1644-1711), servit sous le commandement du maréchal de Créqui lors de la conquête de la Lorraine (1670) et sous celui de Turenne pendant la guerre de Hollande ; il devint maréchal de camp en 1677, lieutenant-général en 1681 ; après avoir commandé l’armée française sur la Moselle, il conquit Mayence en 1688 et appuya le duc de Luxembourg lors de la bataille de Fleurus en 1690. Il fut blessé lors de l’attaque de Mons en 1691 et, l’année suivante, devait prendre part au siège de Namur et à la victoire de Steinkerque. Il devint maréchal de France en 1692 et fut fait duc en 1694 ; à cette même date, il devint gouverneur de la Flandre française et de Lille. Il subit le siège de Namur en 1695 et participa aux négociations de la paix de Ryswick. Bayle commente ses opérations à Louvain et dans la région de Waes, entre Anvers et Gand.

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