Lettre 784 : Pierre Bayle à Jean Guillebert

A Rotterdam le 29 de janv[ier] 1691

chez Mad le Wils sur le Scheepmachershave

Monsieur [1] Puis que votre Eglise est une de celles qui doivent examiner les livres [2], je prens la liberté de vous consulter sur un ecrit que l’on me conseille de publier ; c’est une reponse à l’ Avis aux reffugiez [3].

Dès que ce libelle eust paru il y eut des gens de merite qu[i m’ont] f[ait] la grace de me dire qu’en le lisan[t] ils m’avoient cru propre à y [r]epondre, et qu’ils me venoient vo[ir] expres pour me prier de me charger de ce petit soin. Cela m’obligea[,] contre la coutume où je suis de ne lire presque rien de tout ce qui court sur les affaires du tems[,] à lire ce pretendu Avis important, et j’entrai d’abord dans la pensée qu’on m’avoit proposée, c’e[s]t à dire dans le dessein d’y repondre. Mais en examinant la chose de pre[s] j’y trouvai certains embarras à cause que je ne crus point que ce fust la peine de repondre si l’on ne faisoit aprouver par notre synode, ou par les Eglises qui le representent à cet egard, la repons[e] que je ferois, et que je pretendois faire rouler sur un desaveu aut[h]entique tant des libelles satyriques qui pouvoient s’imprimer ici, que [d]e la doctrine qui met la souveraineté des Etats dans les peuples [4]. Je ne pr[et]endois pas soutenir que personne parmi les refugiez n’enseignast cett[e] doctrine, mais que ce n’etoit que le / sentiment de quelque particulier, et qu’en general les ministres etoient dans les lieux de leur dispersion, comme ils etoient en France lors que tant d’habiles ecrivains s’eleverent contre l’attentat des parlementaires d’Angleterre qui fournirent à leur juridiction jusqu’à la peine de mort la personne de Charles I. On sait comment Mr Bochart de Caen, Mr Amirault, Mr de Saumaise etc soutinrent que nous n’etions pas du sentiment des presbyteriens de delà la mer sur le fait de la souveraineté [5]. Plusieurs habiles ministres m’asseurent tous les jours qu’eux et plusieurs de leurs amis sont là dessus comme Mr Daillé et Mr de Langle • etc ont representé les protestans de France [6] et que je puis mettre en fait • cela, et qu’il n’y a que le desaveu du dogme de la souveraineté des peuples qui nous puisse justifier du decri où nos adversaires nous mettent pour nous fermer à jamais l’entrée du royaume de France, comme à des republicains, qui mettent les renes du gouvernement non seulement entre les mains des notables, mais de la canaille meme[,] si les notables ne font pas leur devoir [7]. Je leur ai avoüé qu’en effet un tel desaveu est la seule reponse qu’il faut faire à l’ Avis aux refugiez, mais que de le donner en l’air et sans commission ou aprobation synodale, c’etoit peine perduë. On m’a asseuré que j’aurois une belle aprobation. Or voici Monsieur les embarras que j’entrevoïs[.]

1°. Un laïque comme moi et philosophe de profession ne me semble pas un sujet bien choisi pour etre le denonciateur public des veritables sentimens des refugiez ; un ministre feroit cela avec plus de bienseance et de poids. 2° le respect que j’ai toujours eu pour Monsieur Jurieu et les liaisons intimes qui sont entre nous de tems desormais immemorial m’ont paru un / obstacle capital [8] ; car puis qu’il s’est declaré hautement pour le sentiment contraire, c’est chercher à le brusquer et à le choquer de gayeté de cœur que de se charger d’une commission telle que celle qu’on me proposoit. 3°. Il y a bien plus[,] c’est que non seulement ces considerations personnelles doivent m’eloigner de ce travail par raport à moi, et à Mr Jurieu mais aussi à cause de nos freres de France qui se nourrissent tous les jours avec fruit et succez des • Lettres pastorales de Mr Jurieu, lesquelles par consequent nous devons laisser saines et sauves de toute atteinte de nos censures synodales, ce qu’on ne feroit pas si le synode aprouvoit ma reponse à l’ Avis aux refugiez, car cette aprobation seroit une condamnation formelle de 4 ou 5 Lettres pastorales de Mr Jurieu dequoi les convertisseurs de France ne manqueroient pas de se prevaloir en disant à nos freres qu’ils ne doiv[e]nt faire aucun cas des ecrits de ce ministre dont les sentimens sont si outrez et si violens, diroient ils, que les synodes n’ont pu s’empecher de le fletrir, et de lui oter quasi toute lettre de creance. Il me paroit Monsieur que c’est un terrible inconvenient, et que nous ne devons pas fournir des armes à nos adversaires contre ceux qui travaillent à soutenir le roseau cassé de nos Eglises de France, et à y conserver le lumignon fumant [9]. 4°. Enfin je considere que pour donner le desaveu au dogme de la souveraineté des peuples, il faut se renfermer en repondant à l’ Avis, au sentiment particulier des refugiez, sans se meler de ce que les protestans de la confession de Geneve croient en Hollande et en Angleterre. Or n’est ce pas le moien de nous rendre odieux que de ne rien dire pour la justification des dernieres revolutions d’Angleterre, lors qu’on repond à un libelle qui les a reprochées si aigrem[en]t ? N’est ce pas meme indirectement condamner la conduite de la Hollande et / de l’Angleterre, que de desavouer synodalement la doctrine de Mr Jurieu, de Junius Brutus, de Buchanan etc et quel mal ne pourroit il pas venir de là sur le corps des refugiez [10] ? Pour toutes ces considerations je n’eus pas plutot travaillé à la reponse dès le mois d’avril dernier 2 ou 3 jours, que je la laissai tout à fait, donnant pour raison que[,] d’autres y travaillant[,] je voulois voir comment ils s’en tireroient. On l’a veu Monsieur, on a publié depuis peu La Defense des refugiez, qui n’est qu’une justification la plus etudiée, et l’apologie la plus travaillée du dogme de la souveraineté des peuples [11], je dis des peuples en tant que distincts des rois, des senats, des etats generaux, et autres corps representatifs. Il est evident que quand nous aurions cent argumens pour prouver que ce dogme est vrai, nous n’avancerions point nos affaires, et que sur l’etiquette du sac, je veux dire sur le simple aveu que nous le croions tres vrai, on nous regarderoit en France comme inhabiles à y rentrer jamais. Cette defense donc ne sert de rien à notre cause, puis qu’elle ne nie pas que l’accusation des adversaires ne soit fondée en fait, et qu’elle soutient seulement que ce fait est juste et bon. J’ai donc veu alors renouveller les instances pour reprendre mon travail, et on m’a asseuré que j’obtiendrai toutes les aprobations que la chose demande. Je n’ai pas neanmoins voulu m’engager fort avant sans vous avoir consulté Monsieur, et sans vous suplier tres humblement de m’honorer de vos bons conseils sur les griefs que je vous ai articulé[s] en toute confidence. Faites moi savoir, je vous prie, franchement, (et soiez asseuré que j’userai de toute la discretion que vous voudrez exiger) ce que vous croiez pour le mieux, et s’il ne seroit pas plus à propos de laisser tomber un libelle qui est desormais inconu, et en tout cas si on aprouveroit synodalement la reponse qui desavoüeroit les dogmes à nous imputez par les papistes.

Excusez s’il vous plait mes ratures[.] • Je • suis avec toute sorte de respect Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Notes :

[1] Jean Guillebert (?-1691) avait fait ses études à Sedan avant de devenir ministre à Caen, où il reçut l’imposition des mains de Pierre Dubosc en décembre 1666. Banni du royaume en juin 1685, il vint en Hollande, où il fut chargé de l’Eglise wallonne de Haarlem dans les premiers mois de 1686. Il fut aussi un correspondant de Pierre-Daniel Huet : voir J.A. Galland, Essai sur l’histoire du protestantisme à Caen et en Basse-Normandie, de l’Edit de Nantes à la Révolution (Paris 1898).

[2] Dans l’intervalle entre la tenue de deux sessions, le synode wallon désigne des Eglises examinatrices des ouvrages religieux que des théologiens ou pasteurs veulent faire imprimer. En s’adressant à Guillebert au lendemain du synode d’Amsterdam qui, l’année précédente, a décidé de durcir les positions doctrinales officielles des Eglises wallonnes (voir Lettre 761 n.9), Bayle adopte une tactique qui consiste à présenter l’ Avis comme un ouvrage soulevant un point de doctrine fondamentale – en l’occurrence, la question de l’obéissance des croyants à l’autorité politique. E. Labrousse, Pierre Bayle, i.224, et H. Bost, Pierre Bayle, p.321-324, ont suggéré que Bayle, exaspéré par l’attitude de Jurieu – ce qui s’exprime dans la Lettre d’un nouveau converti et dans l’ Avis aux réfugiés (voir aussi lettre 842) – cherche à faire condamner par les synodes wallons le millénarisme intransigeant de Jurieu et son « dogme de la souveraineté du peuple », mettant en évidence la soumission des huguenots réfugiés à l’égard de Louis XIV : la réception très hostile de l’ Avis parmi les huguenots témoignerait ainsi de la « bévue de taille » qu’aurait constitué la stratégie de Bayle. Cette interprétation est refusée par G. Mori (éd. citée, p.337n), qui se fonde sur un passage de cette même lettre (voir ci-dessous, n.10) pour souligner que Bayle avait parfaitement conscience qu’un désaveu du « dogme de la souveraineté du peuple » de la part des synodes hollandais était impossible dans la mesure où elle impliquerait une condamnation de la « Glorieuse Révolution » d’Angleterre et un désaveu de la stratégie politique des Provinces-Unies.

[3] L’attribution de l’ Avis aux réfugiés à Bayle, rendue certaine par les travaux de G. Mori, éclaire tout particulièrement cette lettre, qui apparaît à la fois comme une feinte, comme un jeu d’esprit et comme une précaution par laquelle Bayle pensait – à tort – se mettre à l’abri du soupçon. En même temps, il répond à l’obligation qu’il avait lui-même créée avec beaucoup d’ironie dans l’« Avertissement au lecteur » de l’ Avis, où il déclarait : « Je hâte le plus que je puis ma réponse, je consulte quantité de bons écrits anglais et j’espère que le public sera content de mon travail. Je crains seulement qu’il ne me demande trop de temps, ce qui me chagrine dans l’impatience que j’ai de témoigner à toute la terre le zèle que j’ai pour célébrer la gloire du roi Guillaume, favori de Dieu. On le peut à bon droit surnommer tel, et lui appliquer ce que l’Ecriture dit de David, que Dieu a trouvé en lui un homme selon son cœur, qu’il l’a conduit par la main et l’a fait seoir sur le trône [...] » (éd. G. Mori, p.132). Mais il y répond en observant d’abord qu’une réfutation de l’ Avis relève de la responsabilité des autorités synodales et non d’un laïc ; puis en laissant entendre qu’il répugne à répliquer pour ne pas mettre en péril ses bonnes relations avec Jurieu (alors que les Eglises wallonnes savent pertinemment que ces relations se sont dégradées) ; enfin, en insinuant que sa réponse s’inscrirait formellement en faux contre les écrits de Jurieu, ce qui revient à dire qu’elle défendrait les mêmes principes que l’ Avis aux réfugiés.

[4] Voir Bayle, Avis aux réfugiés, éd. G. Mori, p.128-132, où l’auteur de l’« Avertissement au lecteur » donne des précisions quant à la réponse qu’il envisage de composer.

[5] Telle est en effet la thèse défendue dans les ouvrages de ces théologiens : Samuel Bochart, Lettre de Monsieur Bochart à Monsieur Morley, chapelain du roy d’Angleterre (Paris 1650) ; Moyse Amyraut, Apologie pour ceux de la religion sur les sujets d’aversion que plusieurs peuvent avoir contre leurs personnes et contre leur créance (Saumur 1647, 12° ; Charenton, 1648) ; Discours sur la souveraineté des roys (1650) ; Claude Saumaise, Defensio regia pro Carolo I, ad seren. Magnæ Brit. Regem Carolum II, filium natum majorem, hæredem et successorem legitimum ([Londres] 1649, fol.).

[6] Dans l’ Avis aux réfugiés (voir éd. G. Mori, p.190-191), Bayle rappelle qu’en son temps Jean Daillé avait pertinemment répliqué à ceux qui reprochaient aux protestants français l’exécution de Charles I er d’Angleterre : « Répondrez-vous, comme fit en ce temps-là Mr Daillé ? 1. Que vous n’avez point eu de part dans le conseil des parlementaires d’Angleterre. 2° Que vous n’avez point approuvé leur parricide. 3° Que personne ne s’est écrié plus haut que vous contre leur impiété barbare et dénaturée, comme il paraît par les écrits de M rs Saumaise, Amiraut, Bochard, Héraud, et par le livre intitulé Le Cri du sang royal. 4° Que ceux qui ont commis ces horreurs ont été indépendants, nouvelle secte inouïe à vos pères et à vous, et dont quelques-uns des vôtres ont publiquement réfuté les maximes pernicieuses, et qui renversent de fond en comble l’ordre de vos églises aussi bien que celui des empires et des états du monde. 5° Que ceux qui ont rappelé dans son royaume Charles II ne sont pas les mêmes qui en avaient dépossédé son père, ni ne prétendent que c’est de leur autorité que ce roi tenait sa couronne, chacun sachant que les serviteurs de ce prince, qui par leurs fidèles adresses lui ont ouvert l’entrée dans ses îles, sont tout autres que ceux qui ôtèrent le diadème et la vie à son père, et qu’ils reconnaissent qu’il tient le droit qu’il a sur son royaume de Dieu seul, et du sang d’où il l’a fait naître, et non d’eux. » Voir aussi Jean Maximilien de Baux de Langle (1590-1674), La Religion du sérénissime roi d’Angleterre (Genève 1660, 8°). Il est à remarquer que l’attribution de cet ouvrage est discutée : Barbier le croit de Charles Drelincourt, mais Bayle l’attribue bien à Baux de L’Angle (Haag, ii.56 ; Haag 2, i.1039).

[7] Bayle souligne donc la nécessité, à ses yeux, de rejeter le dogme de la souveraineté du peuple pour éliminer un obstacle infranchissable au retour des huguenots exilés en France.

[8] Intellectuellement, la rupture est consommée entre Bayle et Jurieu depuis quelques années déjà, mais c’est ici la première expression explicite – mais anonyme – de cette rupture du philosophe avec le théologien devenu le théoricien opportuniste de la souveraineté de peuple. Comme il apparaît par une allusion quelques lignes plus loin, il semble que la publication des Lettres pastorales de Jurieu ait incité Bayle à marquer cette limite infranchissable.

[9] Le « roseau cassé » et le « lumignon fumant » sont des métaphores bibliques tirées d’Esaïe 42,3 dont se servent les huguenots pour se désigner en tant que peuple élu mais persécuté. Voir H. Bost, « Le lumignon huguenot au siècle des Lumières », Etudes théologiques et religieuses, 85 (2010), p.167-183.

[10] Bayle ne se fait donc aucune illusion sur la possibilité d’un désaveu par les synodes hollandais du dogme de la souveraineté du peuple, puisqu’un tel désaveu impliquerait la condamnation de la Glorieuse Révolution et de toute la stratégie politique européenne de Guillaume III : voir ci-dessus, n.2.

[11] Sur cet ouvrage d’ Antoine Coulan, voir Lettre 796, n.12.

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