Lettre 791 : Daniel de Larroque à Pierre Bayle

[Paris, le 5 Mars 1691]

Le P[ère] Vitry [1] de La Ville duquel je vous ay autrefois écrit mon cher Monsieur, m’a marqué tant de fois l’envie d’avoir quelque commerce* de lettres avec vous que je l’assuray que cela ne vous seroit qu’agréable, ainsi il vient de m’envoyer une lettre pour vous et une à Mr Leers [2] à qui il se veut de tems en tems adresser pour des livres. Il m’envoya un louïs d’or valant 12lt 5s pour Mr Leers, demandez luy je vous prie s’il veut que je [le] remette entre les mains de Mr Thierry [3] ou de quelque autre car je n’ay pas osé le risquer par la poste.

J’ay lu ce qui concerne le P[ère] Hardouin dans vôtre dernière lettre [4], à des gens de sa Socie[té ; il] en a aparemm[en]t été tres content puisqu’il m’envoya dès le [lendemain] sans doute à vôtre intention une 2 de lettre contre Mr Vaillant [5]. Comme celle de cet antiquaire et la sienne ont chacune une feuille je n’ose vous l’envoyer sans que vous le souhaitiez. Mr Barbin m’a prié de vous marquer que si vôtre ouvrage estoit imprimable icy [6], il vous feroit toujours une condition plus avantag[euse] qu’aucun libraire. Il paye toujours bien et content [ sic]. Je vous re[dis] encore mon cher Monsieur sa prière à l’égard de la Bibliothèque orientale qu’il appréhende qu’on ne contreface en païs étranger [7]. Je vous envoye le billet que m’écrit le P[ère] de Vitry à vôtre inten[tion.] Si vous avez à parler de Gomberville dans vôtre Dictionnaire je vous donneray quelques particularitez qui le concernent [8]. Je suis tout à vous mon cher Mr. Je ne say rien de nouveau [9].

 

A Monsieur / Monsieur Bayle professeur en / philosophie et en histoire / à Roterdam

Notes :

[1] L’amitié de Larroque avec Edouard de Vitry est évoquée également dans la lettre de Desfontaines, où il fait le récit des contacts entre Bayle et Larroque au moment de la diffusion de l’ Avis aux réfugiés : voir Lettres 750, n.29, et 786. Edouard de Vitry (ou Vitry-la-Ville) (1666-1730), S.J., occupa diverses chaires dans les collèges jésuites – dont celle de mathématiques – avant de devenir le théologien de Fénelon à Cambrai. Il était lié avec Larroque et avec François Pinsson des Riolles.

[2] Ces deux lettres d’ Edouard de Vitry sont perdues.

[3] Il s’agit sans doute de Denis Thierry, l’imprimeur-libraire parisien de la rue Saint-Jacques, qui pouvait facilement servir d’intermédiaire pour le courrier avec les Pays-Bas.

[4] Toutes les lettres de Bayle à Daniel de Larroque sont perdues.

[5] Le Père Jean Hardouin s’en était pris aux spécialistes de la numismatique dans sa volonté de contester l’authenticité des témoignages historiques. Sur Jean-Foy Vaillant, voir Lettres 252, n.3 et 160, n.140. Bayle avait suivi la querelle entre Hardouin et Vaillant dans les NRL, mars 1685, cat. iv, faisant état des plaintes d’ André Morell et de Jean-Foy Vaillant contre les plagiats du Père Hardouin, et, en juin, cat. iii, il avait fait état de la réponse du Père jésuite à ses accusateurs : voir Lettres 357, n.8, 395, n.16, 439, n.17, et 446, n.9. C’est en 1688 que Jean-Foy Vaillant avait publié ses Numismata ærea Imperatorum, Augustarum, et Caesarum : in Colomis, municipis et urbibus jure latio donatis, ex omni modulo percussa (Parisiis 1688, folio), qui firent l’objet d’un compte rendu dans le JS du 16 août 1688. En 1689, avait suivi l’ouvrage de Jean Hardouin, Antirrheticus de nummis antiquis coloniarum et municipiorum ad Joan. Foy-Vaillant (Parisiis 1689, 4°), avec un compte rendu dans le JS du 25 avril 1689. Basnage de Beauval suivit également la querelle entre Hardouin et Vaillant : voir l’ HOS, mars, juin 1689, février 1690, août 1692. Sur l’ensemble de ces batailles numismatiques, voir T. Sarmant, La République des médailles. Numismates et collections numismatiques à Paris du Grand Siècle au Siècle des Lumières (Paris 2003).

[6] Claude Barbin se propose d’imprimer le DHC à Paris, mais l’ouvrage devait rester interdit en France et, à partir d’octobre 1693, Bayle allait être lié par son contrat avec Reinier Leers. E. Labrousse ( Inventaire, n° 906) s’appuie sur cette formule pour refuser la date proposée pour cette lettre, mais ses arguments ne nous ont pas parus décisifs. Ayant eu vent du Projet par l’intermédiaire de Larroque, Barbin a pu faire cette proposition pour la publication du DHC. Voir Lettre 1004, n.2.

[7] Barthélemy d’Herbelot de Molainville (1625-1695) fut nommé secrétaire et interprète de langues orientales de Louis XIV en 1661. Résistant à la tentation de rester auprès du grand-duc Ferdinand II de Médicis à Florence, d’Herbelot revint en France et, en 1692, fut nommé professeur de syriaque au Collège royal. Il s’agit ici de son œuvre majeure : Bibliothèque orientale, ou dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connoissance des peuples de l’Orient (Paris 1697, folio), publiée après sa mort par les soins d’ Antoine Galland. Voir H. Laurens, Aux sources de l’orientalisme : la « Bibliothèque orientale » de Barthélemi d’Herbelot (Paris 1978) ; N. Dew, « The order of Oriental knowledge : the making of d’Herbelot’s Bibliothèque orientale  », in Debating world literature (London 2004), p.233-252.

[8] Marin Le Roy de Gomberville (1600-1674), romancier connu, avait paru comme un disciple de Malherbe en poésie et de Théophile de Viau sur le plan des idées. C’est lui qui déclencha la célèbre querelle de « car » : il voulait rayer ce mot du dictionnaire, tandis que Vincent Voiture en prenait la défense. Dans les années 1630, Gomberville faisait aussi partie du groupe des écrivains que Jean-François-Paul de Gondi, coadjuteur de l’archevêque de Paris et futur cardinal de Retz, réunissait autour de lui, avec Chapelain, Ménage, Sarasin, Saint-Amant, l’abbé de Marigny et Pierre de Lalane, frère de Noël de Lalane, docteur en théologie, très proche de Port-Royal. Il hésitait entre le monde et Port-Royal, en effet, et fréquentait l’hôtel de Liancourt après la conversion du duc, ancien protecteur de Théophile de Viau. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier), et B. Teyssandier, La Morale par l’image : la « doctrine des mœurs » dans la vie et l’œuvre de Gomberville (Paris 2008). Bayle ne devait pas lui consacrer un article dans le DHC.

[9] La lettre n’est pas signée, mais elle est certainement de Daniel de Larroque, dont l’écriture est facile à identifier.

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