Lettre 80 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Le 15 février 1675] [1]
Monsieur et très-honoré père,

Votre dernière lettre me fut donnée le lendemain du jour que je vous avois écrit assez amplement [2]. C’est-pourquoi il me reste à faire réponse. Celle que j’ai eûë d’Angleterre [3] ne me laisse rien espérer de ce côté-là, si bien que je prévois qu’il faudra prendre le poste que le tailleur [4] a ménagé.

Qu’est-ce que les choses de ce monde ? Il est impossible de joüir d’un bien qui ne soit mêlé de quelque mal [5]. Votre consentement pour le voyage de Paris m’a fait un vrai plaisir ; mais la nouvelle de la maladie de ma très-chere mere m’a presque plongé dans la plus vive douleur. Je m’étois donné l’honneur de lui écrire avant que de l’avoir sçu [6], et je lui écrirais plus souvent que je ne fais, sans que je tâche d’écrire en termes si généraux qu’on ne puisse deviner ce que je vous suis, ni où je suis. C’est pour cela que je m’abstiens des termes de respect, de tendresse et de soumission. C’est encore pour cela que je ne signe point, que je ne mets point la datte ni le lieu etc. je vous prie d’en faire de même de votre côté. Or si j’écrivois à ma bonne mere, la tendresse de mes expressions me déclareroit infailliblement. Je prie le bon Dieu qu’il l’a [ sic] fortifie et nous la conserve longues années [ sic] en toute santé et prospérité [7], et vous aussi, mon très-honoré pere.

Je ne saurois envoïer le portrait qu’après qu’il sera sec [8], et qu’après avoir concerté avec notre ami [9], le moyen de le faire tenir ; car je ne pense pas qu’il se faille servir de la poste. Je verrai ce qu’il m’en dira quand je serai chez lui, et ne perdrai point de tems.

Ce que mon frere me mande que le sieur Malabiou [10] a détourné le traité de Magius De tintinnabulis  [11], me surprend. Il s’est servi en cela / du droit du créancier. C’est une espece de gens avec qui on n’entre pas volontiers en discussion de peur de les irriter.

J’ai autrefois fort estimé le stile de Barclai [12] ; mais j’en ai bien rabatu depuis ; et quoique les expressions soient belles et heureuses, je soutiens pourtant qu’elles n’ont rien de naturel, et qu’elles n’ont pas le tour de la langue latine, c’est pourquoi je conseille au cadet de ne le pas lire.

Les François ne laissent pas chommer leur plume. M. de Launoy fameux docteur de Sorbonne, a écrit De potestate regia in matrimonio  [13], où il fait voir qu’il n’appartient qu’au bras séculier d’invalider les mariages, et de donner des dispenses. Dieu sait si le pape lui en saura bon gré. Mais il y a long-tems que M. de Launoi fait enrager la cour de Rome, elle a fait mettre tous ses livres dans l’ index expurgatorius . On donne un nouveau Journal des savans depuis le commencement de cette année [14]. Il paroît une continuation des Contes de La Fontaine [15] beaucoup plus gras et plus libertins que les premiers. Les Avis charitables et moraux sur l’instruction des enfans par M. Joly [16], est un livre rempli d’érudition et de très-curieuses recherches. Le Traité du point d’honneur, celui de la paresse, ou le moïen de bien employer son tems, celui de la jalousie, ou le moyen de conserver la paix dans le mariage, sont trois livres fort nouveaux. C’est l’ auteur de la Civilité françoise, imprimée il y a deux ou trois ans qui les a faits [17].

Pour la galanterie, il y a le Journal amoureux d’Espagne [18]. On fait de grans préparatifs pour la campagne prochaine, et la paix est fort éloignée. Je me recommande à vos saintes prieres, et suis de tout mon cœur, etc.

Notes :

[1] La présente lettre précise expressément que Bayle ne transcrit ni lieu, ni date, et qu’il ne signe pas ses lettres, le tout par précaution pour le cas où ses envois tomberaient en d’autres mains qu’en celles de sa famille. Il est donc certain que la date (du moins, le mois) est une conjecture de l’éditeur. Dans la Lettre 81, écrite de Paris le 17 mars, Bayle fait allusion à une lettre qu’il a adressée à Antoine Léger « le lendemain de mon arrivée en cette ville » : il y est donc depuis plusieurs jours et il ne pouvait donc pas être à Rouen encore à la date du 15 mars. Nous tenons donc la date pour une supposition erronée de l’éditeur. La Lettre 80 est assurément écrite à Rouen, car Bayle fait allusion à un projet de voyage en Angleterre à propos duquel il vient de recevoir une lettre qu’il attendait encore avec impatience le 31 janvier (voir Lettre 74) : la présente lettre n’est donc pas très postérieure à la Lettre 74. Il est possible que Bayle ait écrit la date du 15, et que l’éditeur ait ajouté le mois de « mars » par conjecture. La lettre nous semble dater probablement du mois de février. Selon la date qu’on propose pour les Lettres 77 et 78 (voir Lettre 77, n.1), il est possible que cette lettre se situe chronologiquement entre les Lettres 76 et 77 : nous la maintenons à sa place actuelle, parce que nous n’en possédons pas le manuscrit, que notre texte est établi sur celui de l’éditeur d’ OD 2 (qui porte la date du 15 mars) et que notre hypothèse n’est fondée en fin de compte que sur des conjectures.

[2] La lettre de Jean Bayle ne nous est pas parvenue ; celle de Pierre, à laquelle il fait ici allusion, est la lette 74, datée du 31 janvier 1675.

[3] Cette lettre ne nous est pas parvenue ; sur les projets de voyage en Angleterre, voir Lettre 74, p.56.

[4] Il s’agit du tailleur Ribaute : voir Lettre 74, p.55.

[5] Bayle reviendra longuement sur ce thème dans DHC, « Xenophanes ».

[6] Jean Bayle avait donc autorisé Pierre à prendre le risque d’aller à Paris ; sur les réserves de sa famille quant au retour de Pierre en France, voir Lettre 74, n.3 ; sur le désir de Pierre d’habiter la capitale, voir Lettre 66, p.1. La lettre à sa mère que mentionne Bayle est la Lettre 76.

[7] Jeanne Bayle devait mourir le 21 mars 1675, mais Pierre ne l’apprit que plusieurs semaines plus tard.

[8] Il s’agit du portrait dont on a suivi le destin jusqu’à présent. Achevé à Rouen par le peintre protestant Louis Elle-Ferdinand le fils, le tableau se trouve actuellement dans les collections du Musée de Versailles (n° 6.109). Sur ce tableau, voir E. Labrousse, « Documentation iconographique », et « A propos de l’iconographie de P. Bayle », Notes sur Bayle (Paris 1987), p.90-98.

[9] Il s’agit probablement du tailleur Ribaute.

[10] Les Malabiou étaient une famille réformée de Puylaurens et de Castres. Il s’agit probablement ici de Tobie Malabiou, conseiller à la Chambre de l’édit de Castres (où avait siégé avant lui son père, Etienne). Créancier de Jean Bayle, dont les embarras financiers étaient incessants, Malabiou s’était peut-être remboursé en nature, en conservant un livre prêté.

[11] Girolamo Maggi (1523 ?-1572), humaniste et juriste toscan qui mourut dans une prison turque ; c’est dans sa geôle qu’il composa ses recherches sur les cloches, qui furent imprimées très postérieurement : De tintinnabulis liber postumus Franciscus Sweertius [...] notis illustrabat (Hanoviæ 1608, 8°) ; il y en eut une deuxième édition (Amstelodami 1664, 12°), que Bayle utilisera lors de la rédaction du DHC, « Magius ». L’ouvrage fut recensé dans le JS du 4 janvier 1666.

[12] C’est à John Barclay (1582-1621), poète néo-latin et ami de Peiresc, que Bayle fait allusion ici. Il pense peut-être à Euphormionis Lusinini satyricon nunc primum recognitum, emendatum et variis in locis auctum. Pars prima (Parisiis 1605, 12°) ; Pars secunda. nunc primum in lucem edita (s.l. 1609, 12°), ou à Argenis (Parisiis 1621, 8°), ouvrages qui connurent l’un et l’autre des éditions ultérieures. Sur l’auteur, voir DHC, « Barclai (Jean) », et « Barclai (Guillaume) », père du précédent.

[13] Jean de Launoy (1603-1678), docteur de Sorbonne et gallican, fut surnommé « dénicheur de saints » à cause de la perspicacité critique avec laquelle il récusa de nombreuses traditions hagiographiques : Regia in matrimonium potestas. vel tractatus de iure sæcularium principum christianorum in sanciendis impedimentis matrimonium dirimentibus (Parisiis 1674, 4°) ; l’ouvrage sera recensé par le JS, le 10 mai 1675. Voir DHC, « Launoi (Jean de) » ; H. Busson, La Religion des classiques, p.309-12 ; sur son influence ultérieure sur Bayle, voir R. Whelan, The Anatomy, p.139-43.

[14] L’abbé Jean-Paul de La Roque prit la direction du Journal des sçavans en janvier 1675 et, dorénavant, sa parution hebdomadaire fut d’une régularité exemplaire. Voir Dictionnaire des journaux s.v. et Dictionnaire des journalistes, articles de Jean-Pierre Vittu ; sur les rédacteurs précédents du périodique, Denis de Sallo et l’abbé Jean Gallois, voir aussi Lettre 7, n.3 et Lettre 18, n.26.

[15] [La Fontaine], Nouveaux contes de M. de L. F. (Mons [Rouen] 1674, 8°). L’ouvrage fut interdit, mais l’affaire tourna court : voir La Fontaine, Contes et nouvelles, éd. G. Couton (Paris 1961), p.xxvi-xxvii.

[16] Claude Joly (1607-1700), Avis chrétiens et moraux pour l’institution des enfans (Paris 1675, 12°). Chanoine de Notre-Dame de Paris, Joly était directeur et juge des « petites écoles » de la ville, c’est-à-dire de l’enseignement primaire dans la capitale.

[17] Antoine de Courtin (1622-1685) avait rempli certaines missions diplomatiques et fut l’ auteur de nombreux traités de bonne conduite : Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnestes gens (Paris 1671, 12°) ; Traité de la paresse, ou l’art de bien employer le temps en forme d’entretiens (Paris 1673, 12°) ; Traité de la jalousie, ou moyens d’entretenir la paix dans le mariage (Paris 1674, 12°) ; Suite de la civilité françoise, ou traite du point-d’honneur et des regles pour converser et se conduire sagement avec les incivils et les fâcheux (Paris 1675, 12°), ouvrage qui sera recensé par le JS, le 25 mars 1675. Sur l’ auteur, voir Dictionnaire de Port-Royal.

[18] [ Anne de La Roche-Guilhem], Isabelle, ou le journal amoureux d’Espagne (Paris 1675, 12°). Ce roman fut apparemment un succès de librairie car il connut une seconde édition dès son année de parution.

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