Lettre 808 : Jean Robethon à Pierre Bayle

[Amsterdam, le 15 juin 1691]
Lettre écrite à M. B[ayle] prof[esseur] en phil[osophie] et en hist[oire] à Rotterdam sur sa « Cabale chimerique »  

Monsieur,

Je [1] me sers à vostre égard de la liberté publique. Tout homme, qui met un livre au jour, veut bien, que ses lecteurs en jugent selon leur goust. J’ay leu celuy, que vous venez de nous donner [2]. Je l’ay leu avec quelque attention, et j’ay creu devoir vous dire à vous mê- / me le jugement, que j’en fais. J’ay veu jusques à present presque tous vos ouvrages. J’ay esté à leur égard du sentiment* de tout le monde. J’y ay trouvé de la delicatesse, et des beautez extraordinaires. Je vous avoüeray même, que j’en ay esté enchanté. Cependant cet enchantement ne m’a point aveuglé. J’y ay remarqué un certain caractère de liberté philosophique, qui va un peu loin. Il y a même quelques uns de vos livres, dans lesquels vous avancez des maximes fort hardies pour n’en rien dire davantage. On en trouve un assez bon nombre dans vos Pensées diverses sur la comête, et dans les Lettres, qui ont suivi la Critique generale du Pere Maimbourg. Si on peut vous attribuer le Commentaire philosophique, comme en effet bien des gens vous en croyent l’autheur, on peut dire, que c’est là, que vous avez debité quantité de pensées fort dangereuses, et quelques / unes mêmes, qui ont esté condamnées dans le synode des Eglises wallonnes [3]. On les y voit repanduës à pleines mains.

Je n’ay pas dessein d’en faire le catalogue, ni de les combattre. Il y a des gens, qui y ont travaillé, et quoy qu’il en soit, la plus saine, et la meilleure partie de ceux, qui ont leu ces livres, ont trouvé les maximes, que vous y avez avancées, tres-pernicieuses. Il les ont condamnées hautement. Mais je ne puis m’empécher de vous demander justice à vous même de vostre dernier ouvrage, ou plustost de la cruelle et sanglante satyre, que vous avez publiée contre M. J[urieu]. On voit dans cet écrit tant de feu, d’invectives, d’ingratitude, et de violence, qu’on ne peut presque croire, que vous en soiez l’autheur, vous, qui paroissiez autrefois si doux, si moderé, si judicieux, et si retenu. On a veu, que dans le temps, que vous convainquiez nos persécuteurs / de mensonge et d’imposture, sur le fait de la persecution moderne, qu’ils nioient effrontément, vous menagiez les expressions avec tant de sagesse, qu’il n’y avoit rien de choquant pour eux dans les termes [4]. Vous les laissiez dans leur tort sans participer en aucune maniere à leur emportement. Vous vous contentiez de representer naïvement* leurs violences, et quoy que les termes, dont vous vous serviez pour les exprimer, fussent propres, on y sentoit neantmoins de la moderation. Il y a eu des gens, qui ont creu, qu’il y avoit en cela de la politique de vostre part. Mais en general on a reconnu en cela vostre sage retenue, et vous en avez esté loüé dans le monde.

Vôtre dernier ouvrage vous fait paroître dans une disposition d’esprit toute differente. Vous y estes par tout dans une agitation, et dans des transports extraordinaires. Ce n’est que feu, et que flammes. On ne / vous y reconnoit point, et si vous n’aviez mis vostre nom à la fin de la premiére partie, on ne vous soupçonneroit pas d’avoir composé ce libelle. Vous ne vous defendez pas contre vôtre adversaire. Vous y versez seulement des torrents de bile. On y voit des injures en foule, et des injures même toutes nouvelles. Vous encherissez sur les jesuites, sur les Versés [5], et sur tout ce qu’il y a jamais eu d’écrivains satyriques, et mordans. La passion vous emporte tellement, que vous oubliez l’interest de vostre propre defense. Vous vous faites plus de tort par ce maniere d’agir, que vôtre ennemi même ne vous en fait. On diroit, que vous avez dessein de luy prester des armes, et que vous estes bien aise de le faire triompher.

On est d’autant plus surpris de vous voir dans cet estat, que tout le monde sait les grandes obligations, que vous avez a M. J[urieu]. Ce fut luy, / qui vous fit établir professeur en philosophie à Sedan. Son credit l’emporta en vôtre faveur sur un homme du lieu, qui y avoit ses parens, et ses amis, et qui d’ailleurs estoit capable de cet employ [6]. Quoy qu’on eust sujet d’estre en garde contre vous à cause du séjour, que vous aviez fait assez long-temps parmi les jesuites à Thoulouze, car on sait, qu’on y prend toujours de mauvaises teintures, cependant il appuya si bien vos interests, que vous fustes preféré à vôtre concurrent. Voila une obligation assez essentielle. En voicy une autre. Quand l’academie de Sedan fut supprimée, vous vous trouvâtes assez embarrassé. M. J[urieu] eut encore soin de vous, et vous amena avec luy à Rotterdam, où il estoit appellé [7]. Vous n’avez pas oublié sans doute*, qu’il employa ses amis pour vous faire obtenir la double profession, que vous y exercez. Quoy, Monsieur, des services de cette nature doivent ils s’ef- / facer de l’esprit ? Et bien M. J[urieu] avance contre vous des soupçons facheux* dans un livre public. Il vous charge d’avoir composé l’ Avis aux refugiez, et de vous estre meslé d’un certain projet de paix dans des veües, qu’il croit mauvaises. Vous croyez qu’il a grand tort en cela. Defendez vous. Justifiez vous. La loy naturelle vous le permet, et vostre honneur vous le demande. Mais au moins souvenez vous, que vous avez affaire à un homme, à qui vous devez beaucoup. En travaillant à vostre apologie, faites voir, que vous estes plein de reconnoissance, et que vous n’avez pas oublié les services importans, qu’il vous à rendus. Menagez les choses personnelles. N’en venez point aux invectives. Contentez vous de défendre vôtre cause. Voila comment en useroit un homme sage, et plein de gratitude.

Au lieu de cela, Monsieur, on ne trouve que des injures, du fiel, et de l’ / amertume dans tout vostre écrit.

Vous ne ménagez rien. Et des gens, qui ne connoîtroient M. J[urieu] que par vostre libelle, s’imagineroient, que c’est un monstre, et qu’on ne peut le regarder que comme un méchant homme. De bonne foy croyez-vous de luy, tout ce que vous en dites ? Cela ne se peut pas, et quand vous relisez de sens froid, ce que vous en avez écrit, je m’asseure, que vous condamnez vous même vôtre emportement. Quel honneur pensez vous donc, que cette maniere d’écrire vous fait dans le monde ? Ne vous y trompez pas. Vous avez terni par là toute la reputation, que vous aviez acquise. On ne vous regarde plus que comme un homme ingrat, emporté, et que la philosophie n’a pu guerir des passions de la nature [8]. Au contraire cette philosophie ne sert qu’a rendre les vostres plus vives et plus ingenieuses. Vous avez la gloire en effet d’avoir surmonté en / invectives, et en expressions violentes tous ceux, qui vous ont precedé dans ce genre d’écrire.

Ne croyez pas, que j’en parle ainsi par passion. Je n’ay point de relation ni d’habitude particuliere avec vôtre adversaire, pour m’interesser puissamment dans ce qui le regarde. C’est à luy à repousser, tout ce que vous avez avancé d’outrageant contre luy. Ce sont des choses personnelles, qui ne regardent point le public. Je n’ay rien à demesler avec vous, et je ne say même, si vous me connoissez. Je vous avoueray, que j’ay eu une tres-forte estime pour vos ouvrages, et que des ouvrages j’éstois allé jusqu’a la personne. Je ne vous en ay pourtant jamais rien temoigné, parce que je me contentois de me tenir dans la foule. Je vous declare donc, que je ne prens d’autre interest dans tout cecy, que celuy qu’un honneste homme y doit prendre. Il me fasche, que vous vous jouiez du / monde, comme vous faites. Je puis dire même, que je n’entre dans tout ceci, que pour l’amour de vous. J’ay de la douleur de voir, que vous foüilliez la gloire, que vous avez acquise d’ailleurs. On voit en effet je ne say quoy de si violent dans vostre maniere d’écrire en cette occasion, qu’il est à propos de vous en avertir. Vous n’en serez que plus propre apres cela à bien demesler vostre querelle. Vous serez dans une veritable tranquillité philosophique. La passion ne vous poussera plus à écrire des choses, qui vous font un tort irréparable dans le monde, et qui nuisent absolument au dessein, que vous avez formé de vous justifier.

Je connois des personnes d’honneur, qui vous estimioient infiniment, et dont l’approbation vous estoit glorieuse, qui ne peuvent souffrir vos manieres emportées. Ils vous condamnent sur ce sujet. Tout ce qu’ils peuvent faire de plus avantageux pour / vous, c’est de regarder vôtre dernier ouvrage, comme une piéce, qui vous est échappée dans la chaleur d’un faux ressentiment, dont vous n’avez pas esté le maistre, et qui vous a mis hors de vostre assiéte naturelle. Ils esperent, que vous reviendrez à vous, et que vous penserez de plus pres, à ce que vous écrirez dans la suite, si vous mettez encore là main à la plume sur ce sujet. Et en effet les plus courtes folies sont les meilleures.

Au reste je ne veux pas entreprendre de répondre à vostre livre. J’en laisse le soin à des gens, qui ayent plus d’interest que moy dans cette affaire. Ainsi je ne pretens pas vous suivre pied-à-pied dans tout ce que vous dites. Je me contenteray de faire des observations generales, qui vous montreront le tort, que vous vous estes fait à vous même en écrivant, ce que vous venez de publier. /

Premierement, Monsieur, vous savez, il y a longtemps, qu’on vous soupçonne, et qu’on vous accuse même de n’avoir pas beaucoup d’attachement à la religion, et que vous ne vous souciez pas extrémement d’en pratiquer les devoirs exterieurs. On se fonde pour cela sur vos conversations, sur vos écrits, et sur le peu de soin, que vous avez d’assister aux exercices publics de devotion. M. J[urieu] vous reproche tout cela dans son livre [9], et fait voir par là, que vous tenez du libertinisme. Vous vous defendez sur ce sujet [10] d’une maniere si pitoyable, qu’on ne sait, à quoy vous avez pensé. Je communie, dites vous, quatre fois l’an. J’assiste assez souvent aux prieres publiques, et à la meilleure partie du sermon. Tout de bon, Monsieur, je crois, que vous avez eu dessein en écrivant cela, de confirmer les soupçons, que l’on a de vous dans le monde. Si cela est, vous y avez fort bien reussi. M. J[urieu] n’a / plus affaire de chercher des preuves de vôtre indifference de religion. En voila tout autant qu’il en faut pour instruire le public de la disposition de vostre cœur.

On croit dans le monde, que vous aimez la philosophie, et que vous n’estes pas entêté de la religion. Vous avez rempli vos ouvrages d’un grand nombre de maximes libertines. On vous a ouï quelquefois en conversation combattre les dogmes de l’Evangile. Vous y avez soutenu les interests des athées, des libertins, et des sociniens. On sait, que vous estes dans les sentimens de la tolerance outrée. Vous avez travaillé a prouver dans vos Pensées diverses sur la comête, qu’un athée est moins criminel qu’un idolatre [11]. De tout cela on a conclu, que vous n’aviez pas grand amour pour la religion. Quoy, Monsieur, croyez vous vous estre bien justifié sur ce chapitre, quand vous dites, que vous communiez qua- / tre fois l’an, et que vous assistez souvent aux prieres publiques, et à la meilleure partie du sermon ? Pour qui prenez vous les gens ? Vous avez sans doute voulu rire. Car en effet ce que vous dites, est la preuve directe du peu de religion, dont on vous accuse. Vous le sentez bien sans doute vous même. Mais vous n’aviez rien de meilleur à dire sur cet article, que vostre sage et profonde philosophie vous fait regarder comme l’entestement des petits esprits.

Que n’aurois-je point à dire, si je voulois parler, de ce que vous écrivez touchant les motifs de vostre sortie de France pour nous faire croire, que vous ne vous estes retiré en Hollande que par principe de religion. Vous nous faites là dessus les plus jolis romans du monde pour nous donner une grande idée de vôtre zele pour la verité. Vous tachez de persuader au monde, que vous avez abandonné un patrimoine considera- / ble, et même une grande fortune, que vous eussiez peu faire en France. Je ne veux point toucher à ce que vous dites à cet égard. Je veux même vous laisser jouïr à vôtre aise du plaisir, que vous avez senti en écrivant tout cela, qui paroit si fatal à vôtre adversaire. Mais je vous demanderay, comment vous avez soutenu cette retraite pour cause de religion ? Pour moy qui n’y entens pas finesse, si j’avois eu dessein de vous trouver, je vous aurois cherché dans les assemblées publiques, où on vaque au service de Dieu, croyant que vous ne manqueriez jamais d’y estre. J’aurois creu, que vous vous seriez soigneusement attaché aux devoirs de la pieté, de la charité, et de toutes les autres vertus chrétiennes. En un mot j’aurois creu trouver en vous un homme plein de zele, avide de predications, ardent à servir Dieu publiquement, et remplissant diligemment tous les devoirs d’un bon chrétien reformé. /

Point du tout. Ce n’est pas cela. Vous avez affecté en toutes choses une grande liberté philosophique. Et par dessus tout cela vous vous estes contenté de communier quatre fois l’an, et d’assister assez souvent aux prieres publiques, et à la meilleure partie du sermon. En verité, Monsieur, je crois, que vous avez dessein de vous moquer du monde.

J’avois toujours creu avec s[ain]t Jacques, que nos œuvres estoient les preuves directes et naturelles de nôtre foy [12]. J’avois appris de l’apôtre écrivant aux Hebreux, que nous ne devons point laisser nos mutuelles assemblées [13]. Mais vostre chere philosophie ne vous permet pas d’estre du sentiment de ces apôtres. Vous entendez la religion bien mieux qu’eux. Cependant vous deviez vous souvenir, que le Sauveur du monde nous avoit appris, que la bouche parle de l’abondance du cœur, qu’ainsi on avoit droit de juger mal des sentimens / de vôtre cœur par les choses, que vous dites, et que vous écrivez de toutes parts. Quel soin prenez vous pourtant, de faire connoître, que vos sentimens sont purs et orthodoxes, et qu’on à tort d’avoir de fascheuses idées de vôtre religion ? Quoy, Monsieur, vous, qui pretendez avoir une vocation legitime pour vous opposer aux progrés des superstitions, des visions, et de la crédulité populaire, n’en avez point, qui vous oblige à faire le devoir de chrétien ? Vostre sortie de France pour cause de religion ne vous engage t’elle pas fortement à verifier la beauté du motif, qui vous en a tiré ? N’estes vous pas obligé d’ailleurs à édifier vos prochains par une conduite sage, modeste, bien réglée, et qui marque vôtre pieté ?

Au lieu de tout cela, Monsieur, vous scandalisez tout le monde par vos discours, par vos écrits, par vos actions, et par toute vôtre conduite. Et quand on s’en plaint, et qu’on / vous reproche vôtre negligence à remplir les devoirs de chrétien, vous nous venez dire que vous communiez, quatre fois l’an, et que vous assistez assez souvent aux prieres, et à la meilleure partie du sermon. Passez donc condamnation à cet égard, et renoncez au beau nom de chrétien, puis que vous le soutenez si-mal. Vous n’en faites apres tout les fonctions, que vous venez de dire, que de fois à autre. Vous nous l’apprenez vous même. Vous vous contentez de sauver legérement les apparences, parceque vous y éstes obligé par les loix du païs. Au reste la religion ne vous touche pas beaucoup. Vous n’estes pas penetré de la verité de ses mysteres, ni de la necessité des devoirs qu’elle nous impose.

Si vous avez manqué de vous bien défendre sur l’article de la religion, dites moy, Monsieur, s’il vous plaist, où éstoit vôtre jugement, quand vous vous éstes avisé de reprocher à M. J[urieu] / qu’il à pensé perdre* la vie et l’esprit en travaillant avec une application extraordinaire à la refutation du dernier écrit de M. Nicole [14] ? Je ne vous diray pas icy, que cela fait honneur à M. J. C’est une preuve evidente qu’il ne s’est point épargné, quand il a fallu travailler pour la défense de nôtre religion contre les violentes attaques d’un ennemi considerable en savoir et en adresse à bien disputer. Jusques à present tout le monde l’avoit loüé d’avoir preferé la cause publique à sa propre vie. Et c’est la sans doute un endroit de son histoire qui luy fait tout l’honneur possible, et qui luy attire l’estime, et la véneration de tous ceux, qui aiment la verité.

Vous même, Monsieur, l’avez si bien reconnu dans le temps que sa réponse parut, qu’il n’y a point d’éloge, que vous ne luy ayez donné sur ce sujet dans vos Nouvelles de la republique des lettres [15]. Aujour- / d’huy ce n’est plus cela. Les choses ont changées. Vous tâchez de le couvrir de honte, pour ce que vous apelliez alors son chef-d’œuvre. Est-ce ainsi, Monsieur, que d’une même bouche vous soufflez le froid et le chaud ? Vous ne prenez pas garde, que vous vous faites connoître par là, susceptible de passion, et d’interest, et que vous ne parlez que selon les divers mouvemens, qui vous agitent : qu’au reste vous ne vous gouvernez ni par la raison, ni par les idées, de la verité, et de la vertu.

C’est, ce qui paroît visiblement en cette rencontre. Vôtre passion vous à tellement transporté, que vous ne vous estes pas souvenu, que vous aviez esté dans un plus grand abbatement d’esprit, que celuy que vous reprochez à M. J[urieu] longtemps avant que cet accident luy arrivât [16]. Vous avez paru dans un éstat de foiblesse, qui faisoit de la peine à vos meilleurs / amis. Ils ne savoient que dire ni que penser de ce symptome. Vous savez, que ce n’éstoit pas pour une cause semblable à celle, qui avoit reduit. M. J[urieu] à la langueur, dans laquelle on là [ sic] veu. Vous n’éstiez tombé dans cet embarras d’esprit, que par un pur principe et de gloire et d’interest. Vous travailliez alors à vos Nouvelles de la republique des lettres. C’estoit pour soutenir la réputation, que vous aviez acquise dans le monde, et en même temps c’estoit pour meriter la somme, que le libraire vous avoit promise pour la recompense de vôtre travail.

Peut-on mettre ces deux motifs en comparaison de celuy, qui a fait travailler M. J[urieu] avec cette grande application, que vous luy reprochez si malignement ? Vous vous estes épuisé le cerveau. Vous vous l’estes démonté, et vous avez presque bouleversé vôtre esprit pour un travail purement humain, auquel nous ne vous / estes engagé que par un motif de vanité et d’interest pecuniaire. Pour luy il a pris en main la défense de nôtre Religion, violemment et injustement attaquée par un redoutable ennemi. Il faut, que vous soyez aveugle, si vous n’avez pas veu dans cette rencontre le tort, que vous vous estes fait par cette belle remarque. Vous ne manquez ni de lumiere, ni d’esprit, ni de penetration. Vous manquez seulement de prudence, et de droiture de cœur. Où est en effet vôtre prudence de reprocher à un homme un malheur, qui vous est arrivé à vous même pour une cause qui ne vous est pas fort glorieuse ? Et où est la droiture de vôtre cœur de luy faire honte d’un accident, qui luy a acquis tant d’honneur, puis que c’est le fruit de son zele infatigable pour la défense de la verité, et pour la confusion de l’erreur. On a bien raison de dire de vous en cette rencontre, /

Furor arma ministrat [17].

Cette observation, que je viens de vous faire, me rappelle dans l’esprit un autre reproche, que vous rebattez tant de fois, qu’on voit bien, que la chose vous tient au cœur, quelque protestation que vous fassiez du contraire. Vous luy parlez en plusieurs rencontres de la grosse pension [18]. En verité, Monsieur, vous vous faites un tort irréparable de toucher si souvent cette corde. On voit bien, que vous voudriez au moins, que vos appointemens fussent plus grands, qu’ils ne sont. Quoy vous, qui faites une si exacte profession de la philosophie, avez vous mal au cœur, que vôtre prochain est largement récompensé de son travail ? Est-ce, que votre philosophie ne vous a pas mis au dessus de ces passions basses d’interest, dont la plus part du monde est agité ? Quoy, Monsieur, vôtre œil est il malin, de ce que le vénérable magistrat de Roterdam a voulu / estre liberal et magnifique envers M. J[urieu] ? En recevez vous moins la pension, que ce même M. J[urieu] vous a fait obtenir par ses amis, quand on vous a fait professeur en philosophie et en histoire [19] ?

On sent bien nonobstant vôtre [philosophie] soit dit sans reproche, que vous aboyez apres ces larges recompenses, que vous croyez les avoir meritées, et que M. J[urieu] en est indigne selon vous. Vous en parlez tant de fois, qu’on voit bien, que cela vous cause de la douleur. Vous montrez bien par là, que vous étudiez fort peu l’Evangile, ou que vous en profitez bien mal. Vous eussiez appris de la parabole du maistre, qui envoye plusieurs ouvriers dans sa vigne, que chacun fait du sien, ce qu’il veut [20]. Messieurs de Roterdam ont trouvé bon de partager les choses entre M. J[urieu] et vous avec cette inégalité, qui vous fait de la peine. Mais il ne vous appartient pas de critiquer, ce que vos maistres ont fait. /

Je m’estonne, que vos amis, dont vous vantez tant l’esprit et la sagesse, ne vous ayent pas fait voir le ridicule de ce reproche, que vous rebattez si souvent. Il fait grant tort à vôtre sagesse philosophique, et met en evidence vôtre envie, vôtre malignité, et vôtre avarice.

Quand je parle de vôtre avarice, je ne prens pas ce terme à la rigueur. On dit, que vous n’aimez pas l’argent à dessein de thésaurizer. Je le veux croire, puis qu’on le dit. Vous l’aimez pourtant pour l’usage, qu’il vous plaist d’en faire, de quoy je ne me mesle point. Le reproche, que vous faites à M. J[urieu] en est une preuve palpable. Je n’y reviens plus. Mais, Monsieur, croyez-vous, qu’on ne sache pas dans le monde la veritable raison pour laquelle vous avez discontinué vos Nouvelles de la republique des lettres ? On n’ignore pas que l’incommodité, qui vous survint, en fournit le pretexte. Mais on sait aussi, / que vous pretendiez en tirer une plus grande recompense, que celle que vous en tiriez d’abord, et que le libraire n’ayant pas voulu vous accorder l’augmentation, que vous demandiez, vôtre traité fut rompu, et que vous discontinuâtes vôtre ouvrage pour cela [21]. C’est à dire, que l’appetit vous estoit accreu à mesure, que vôtre réputation se fortifioit. Dites moy, Monsieur, cela vous fait-il beaucoup d’honneur à vous qui venez icy mal à propos reprocher à M. J[urieu] son humeur, que vous prétendez estre interessée ?

On n’auroit pas songé à relever ce fait, si on n’avoit senti avec chagrin la malice, avec laquelle vous revenez si souvent, que cela donne enfin du dégoust à vos lecteurs, à ces larges pensions, que M. J[urieu] reçoit de ses superieurs. J’ay raison en effet de traiter cela de malice. Vous n’ignorez pas, qu’il use bien de ces grosses pensions. Vous savez, qu’il fait de belles chari- / tez. Tout le monde les publie. Il est vray, qu’il ne les fait pas toutes de son fonds, ni de ses grosses pensions. Il est souvent le distributeur des charitez, que plusieurs personnes pieuses veulent faire sans estre connuës. Mais on sait aussi, qu’il en fait plusieurs de son chef, et cela luy fait beaucoup d’honneur dans l’Eglise. Il ne s’en vante pas. Il est trop bon chrétien pour cela, quoy que vous en puissiez dire. Cependant toute la terre sait cela. Et vous, Monsieur, où avez vous fait paroître quelque chose de semblable ?

Vous luy reprochez encore les profits, qu’il tire des livres, qu’il donne au public. Mais, Monsieur, comment pourrez vous soutenir cette accusation, si on vous en demande des preuves ? Vous savez, qu’il ne reçoit ordinairement, que quelques exemplaires de ses ouvrages, dont il fait part à ses amis. Vous savez aussi, que s’il a tiré quelquefois quelque autre / recompense de ses livres, on dit à sa loüange, qu’il en gratifie les pauvres. Vous ne deviez pas dissimuler malignement, ce que vous ne pouviez pas ignorer à cet égard. Vous étudiez sa vie de trop-pres pour ne pas savoir ces particularitez, qui viennent jusqu’a moy, quoy que je sois fort eloigné du lieu de sa demeure, et que je ne m’informe pas beaucoup de ce qui le regarde [22]. Mais c’est que ce que vous avez, servoit à vôtre passion. Vous rendiez par là M. J[urieu] odieux dans le monde : et sans considerer, que ce que vous faisiez à cet égard, estoit indigne d’un philosophe, d’un honneste homme, d’un chrétien, vous avez creu, que tout estoit bon, par ce qu’il satisfaisoit à cette violente animosité, que vous avez contre ce grand homme. Ah ! Monsieur, avez vous oublié ce vieux mot, Quis tulerit Gracchos de seditione querentes [23] ? Cela me rappelle dans l’esprit un / autre tour de malignité, qui paroit dans vôtre libelle contre M. J[urieu] et qui ne peut vous attirer que de l’opprobre dans le monde. Vous luy faites un crime du proces, qu’il a eu contre M. de La Conseillere [24], car c’est, ce que vous designez en termes couverts p.106. et vous luy en faites encore à l’occasion des affaires, qu’il a eües avec le fripon de Versé [25]. En verité, Monsieur, on ne sait que penser de vous, quand on vous voit avancer des choses de cette nature. La passion vous aveugle étrangement en cette rencontre. Ces manieres ne vous sont pas fort avantageuses. Quoy selon vous l’affaire de M. de la Conseillere fait honte à M. J[urieu] ? Si nous estions dans les Indes, on pourroit croire, que vous n’estes pas suffisamment instruit de ce qui se passe dans ces Provinces. Mais, Monsieur, vous ne pouvez pas avoir oublié, que le synode, qui se tint l’année derniere à Amsterdam, censura grièvement M. / de La Conseillere, et qu’au contraire il loüa M. J[urieu] et le remercia de son zele à maintenir l’orthodoxie dans nos Eglises [26]. Ne vous souvenez vous plus, que M. de La Conseillere pensa estre deposé, et qu’en effet plusieurs avis alloient la ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Selon vous M. J[urieu] a eu grand tort d’accuser M. de La Conseillere de socinianisme. Ce M. J[urieu] est un homme inquiet, mordant, qui abboye à droit et à gauche. Preuve de tout cela, c’est l’affaire, qu’il a suscitée a M. de La C[onseillère] pour laquelle luy M. J[urieu] a esté repris et censuré au synode d’Amsterdam. Cependant il se trouve, que l’accusation de M. J[urieu] a pensé faire déposer M. de La C[onseillère]. En tout cas il a esté grièvement censuré par le synode, et n’a pu lever pleinement le soupçon de socinianisme, dont il est accusé. En verité, Monsieur, on ne vous comprend plus. Il y a tant de malignité dans tout cela, et si je l’ose dire, si peu de honte / et de sage retenuë, que cela fait de la peine aux honnêtes gens.

Mais cela paroit encore mieux, dans ce que vous dites touchant Versé [27], ce celebre Versé, qu’aucune secte n’a voulu, pas même la socinienne, qui l’a chassé de son sein. Versé est né au Mans ville connuë en France. Il estoit papiste d’origine. A l’àge de 18 ou 20 ans il embrassa nôtre Religion, et souhaita d’estudier en theologie. Il s’y appliqua en effet, et fut receu au saint ministere, qu’il exerça quelque temps dans la province de Bourgogne. Mais quelques années apres il fut déposé comme socinien. Il en fut convaincu dans le synode de la province, qui le déposa. Estant ainsi chassé de nos Eglises, il rentra dans l’Eglise romaine, et obtint du clergé la pension de ministre converti. Il retourna en suite dans sa patrie. Mais comme c’est un homme, dont l’esprit et le cœur sont absolument gastez, il se porta / à des excés de débauche si horribles, qu’il fut poursuivi criminellement comme coupable d’avoir commis des infamies execrables dans des Eglises. Il se sauva sachant, qu’il y avoit decret de prise de corps contre luy. Mais on continua à luy faire son procés. Vous en avez veu les pieces dans le Factum [28], dont vous parlez.

Il se retira en Angleterre, et de là il se rendit à Amsterdam, où il commit les mêmes excés de brutalitez*, et où il ecrivit aussi des satyres contre la religion réformée, contre la religion chrétienne même, contre diverses personnes, et en particulier contre M. J[urieu] [29]. Au reste il parut tant d’impureté dans sa conduite, que personne ne voulut plus de luy. Il fut obligé de chercher retraite ailleurs. On a publié son histoire et dans ce Factum, dont vous parlez, et dans d’autres pieces, qui ont esté rendues publiques : je n’ay que faire de vous les rapporter icy. Vous les avez leües. /

Cependant voila l’honneste homme, dont vous faites valoir les écrits contre M. J[urieu] jusques à nous faire le portrait de sa bravoure avec des expressions basses, et indignes de vous. Il est venu braver M. J[urieu] qu’il avoit traité de nouveau visionnaire de Roterdam, car il vous fait grand bien d’employer ce beau trait de satyre contre M. J[urieu] il est, dis-je, venu le braver jusques sur son fumier [30], et choses semblables. On ne connoit plus en vous ce M. B[ayle] autrefois sage, moderé, et retenu. Vous voila tellement hors de vôtre assiéte naturelle, que vous faites icy le panegyrique d’un scelerat publiquement reconnu pour tel par tout ce qu’il y a de gens, qui savent les nouvelles du monde. Vous connoissez les friponneries et les méchancetez de ce malheureux. Et cependant vous parlez à son avantage, autant qu’il vous est possible afin d’abaisser vôtre ennemi. Pour qui prenez vous les gens ? A la fin cela fait perdre toute patience. /

Vous plaisantez encore d’une maniere si basse sur le meneur d’ours, que cela ne fait point d’honneur à votre philosophie. Vous avez bien raison de dire p.153. que vos manieres sont de plaisanter, et de donner dans la bagatelle [31]. Vous deviez seulement ajouter, que vous donniez dans la plus basse, et que par consequent vous plaisantiez d’une maniere indigne d’un homme grave et serieux, qui écrit sur un sujet, qui luy est de la derniere importance. Ce n’est pas le temps de railler pour vous. Vous devriez donner de favorables idées de vôtre sagesse, et de vôtre religion, et sans tant de détour vous devriez vous occuper fort serieusement à vôtre défense. Vous en avez bon besoin. Car de la maniere que vous vous y estes pris, il semble que vous ayez eu dessein de faire connoitre au monde, que M. J[urieu] a eu raison de vous accuser, comme il a fait. Je laisse là plusieurs choses pareilles à / celles, que je viens de vous remarquer, dont vostre livre est rempli, et que l’on trouve à chaque pas. Peut estre que quelqu’un voudra bien se donner la peine d’en faire le catalogue pour en regaler le public. Ce ne seroit jamais fait, si on vouloit relever tout ce qu’il y a reprendre dans vôtre écrit. Je viens à ce que vôtre affaire a d’essentiel.

Vous commencez vôtre ouvrage par une protestation si froide, que vous n’estes pas l’autheur de l’ Avis aux refugiez, qu’on ne peut s’empecher d’en estre surpris. Quoy, Monsieur, croyez vous de bonne foy, qu’on se puisse payer de vostre simple parole ? Avez vous pu vous imaginer, que la seule negative puisse suffire dans un cas, comme celuy dont il s’agit ?

L’ Avis aux refugiez passe dans l’esprit de tout le monde pour estre l’ouvrage d’un protestant, et par consequent on regarde celuy, qui l’a composé, comme un méchant homme. / Dés qu’il parut, presque toute la terre jeta le yeux sur vous. Quelques personnes, qui vous estiment particulierement, crurent, et croyent encore vous y reconnoitre. On y voit en effet vos airs, vôtre style, et vos manieres ordinaires, vôtre tour d’esprit, en un mot vôtre methode favorite dans vos autres ouvrages. L’autheur de ce livre, quel qu’il soit, se contente par tout de faire voir, autant qu’il peut, l’absurdité des raisonnemens, qu’il veut combattre, et des opinions, qu’il entreprend de détruire. Il n’établit rien de sa part [32]. On ne sait bonnement, quel est son systéme. On ne luy en reconnoit point. Il se contente par tout de mener ses adversaires ad absurdum. On trouve d’ailleurs en plusieurs endroits des tours d’expression, qui vous sont ordinaires. On vous à souvent oüi debiter en conversation des maximes assez semblables à celles, qui sont dans ce livre. /

Vous savez tout cela, car dés l’an passé, même précisément au mois de may, peu de temps apres que l’ Avis aux refugiez eut commencé de paroître, vous vous plaignîtes à quelqu’un par une lettre du tort, qu’on vous faisoit de vous l’attribuer. Vous menaciez même du tribunal de la justice ceux, qui auroient la hardiesse de vous accuser d’avoir écrit ce libelle.

On met au jour un écrit un peu fort pour montrer, que vous estes le pere de cet enfant inconnu. Cet écrit vous met en colére et démontre absolument vôtre sagesse philosophique. Il cause tout le desordre, dans lequel vous paroissez dans toute vôtre réponse. Vous écrivez contre vôtre ennemi de la maniere du monde la plus emportée. Ce n’est pas en parler assez fortement, que de dire, que vous avez trempé vôtre plume dans le fiel et dans le vinaigre. Il faut dire que vous l’avez trempée dans l’eau forte. Vous n’égratignez pas. / Vous dechirez. Vous mettez tout en piéces. Vous donnez la gehenne à vôtre esprit pour trouver de nouvelles injures, qui n’ayent pas esté dites. Telle est par exemple celle, que l’on trouve p.61. N’avons nous point icy, en parlant de M. J[urieu] un fils de l’Eglise protestante beaucoup plus digne de malédiction, que Cham ? [33] On pourroit vous en citer plusieurs autres de même force que celle là.

Cependant on voit, que s’agissant icy d’une accusation facheuse* pour vous, et qui vous doit estre de la derniere importance, vous commencez à vous en défendre par la negation la plus froide, dont on ait peut estre jamais oüi parler en cas pareil. Je me contente de dire publiquement, ce sont vos termes [34], ce que j’ay dit en particulier toutes les fois, que l’occasion s’est est présentée, c’est, que je ne suis pas l’autheur de l’ Avis aux refugiez .

Tout de bon, Monsieur, vous n’y avez pas bien pensé. Selon tou- / tes les apparences vous n’estiez pas encore bien disposé à vous mettre en colére, quand vous avez commencé a écrire. Il à fallu du temps pour cela. Vôtre imagination estoit encore froide, et enfin à force de mediter et d’écrire le feu vous est monté à la teste, et alors les injures vous sont venues à pleines voiles. Mais dans l’abord vous y paroissez tout de glace. Tout languit. Tout est negligé. On diroit à vous ouïr, qu’il s’agit de la plus grande bagatelle du monde, et que vostre honneur n’est point interessé dans cette affaire.

C’estoit pourtant là le lieu de faire paroître clairement vôtre innocence, afin de prevenir vos lecteurs en vôtre faveur, et de leur donner une idée avantageuse de vôtre cause. Vous deviez faire vôtre protestation avec chaleur, afin que l’on sentit, que cette affaire vous touchoit vivement par la nature, de l’accusation. Vous deviez faire un tableau abbregé des senti- / mens et des dispositions de vôtre cœur par rapport au sujet, dont il s’agit dans ce livre, condamner directement son autheur, detester ses maximes pernicieuses, en un mot faire connoitre en vous agitant, que vous estiez incapable de composer une piéce de ce caractére.

Dans la suite, quand vous nous donnez le prélude de la réponse, que vous faites espérer au public sur ce sujet, on vous voit encore dans la même disposition d’esprit. Vous tâchez bien de rendre vains tous les soupçons, qui semblent vous charger. Mais jamais vous ne prenez à tâche de condamner formellement ce méchant livre, de le desavoüer, de le détester, afin de donner une idée positive de vôtre innocence.

Que peut on dire de ce grand froid ? Un homme innocent, qui seroit dans des sentimens opposez à ce libelle publié contre les refugiez, et contre nôtre sainte Religion, pren- / droit les choses un peu plus chaudement. Il travailleroit à faire connoitre la droiture de son cœur. Il laisseroit l’accusateur en arriére pour s’attacher d’abord à l’accusation afin de s’en décharger en bonne et düe forme. Mais pour vous, Monsieur, vous vous tenez dans une si grande indifference à l’egard de la chose même pour vous jetter à corps perdu sur vôtre adversaire, qu’on ne peut presque s’empecher de croire, que vôtre cœur ne peut condamner ce malheureux avorton. Les soupçons, qui donnent lieu à vous l’attribuer, ne consistent pas dans des choses si legéres, que vous ayez deu les mépriser. Vous vous retranchez sur la nécessité, où sont ceux, qui vous accusent, de prouver leur accusation, et d’apporter des preuves concluantes contre vous.

Mais, Monsieur, cette défense est bien foible pour un habile homme, / comme vous. On ne vous accuse pas juridiquement d’avoir composé cet ouvrage. En ce cas là vous auriez quelque raison d’obliger vos ennemis à mettre leurs preuves en forme. Et si elles estoient insuffisantes, par cela même ils perdroient leur cause. Vous seriez déchargé de leur accusation. Mais on soupçonne seulement, que vous estes l’autheur de cet Avis. Quand tout ce qu’ils avancent contre vous à cet égard, ne pourroit pas estre soutenu selon les formes de la justice ordinaire, vous n’estes pas justifié pour cela. Dans ces sortes d’affaires un homme, qui se sent chargé de toutes parts, travaille à faire connoître son innocence à toute la terre, afin de se garantir pleinement de ces soupçons. Cependant vous ne faites rien de ce qui peut faire voir positivement vôtre bon droit.

Et bien dato non concesso [35] je veux, que M. J[urieu] vous accuse sur des preu- / ves legeres. Mais vous savez, que beaucoup d’honnêtes gens sont dans la même pensée que luy à vôtre égard. Contez vous pour rien l’opinion de plusieurs personnes raisonnables, qui meritent sans doute, que vous les détrompiez, et qui ont creu jusques à present, que vous aviez beaucoup de part à la publication de cet Avis ? Comment cela s’est il fait, que les soubçons de tant de personnes differentes soient tombez sur vous de tous costez ? Combien y a[-t-]il de gens, qui n’ont rien à déméler avec vous, et dont quelques uns même vous estiment particulierement, à qui pourtant il est arrivé de vous imputer cet ouvrage ? Il faut bien sans doute, qu’il y ait en vous quelque chose, qui authorise ces soupçons. N’est il pas de vôtre interest et même de vôtre devoir, tant pour vôtre reputation, que pour tirer d’honnêtes gens de l’erreur, où ils sont, de faire voir à toute la terre, que vous n’estes pas / capable de composer un livre aussi detestable, et aussi malin contre vos freres, que celuy là ?

Il est vray, que vous promettez une réponse en forme à l’examen de l’ Avis aux refugiez [36]. Il y a longtemps même, qu’on a publié de vôtre part, que vous travailliez à la refutation de cet Avis pour justifier, que vous n’en estiez point l’autheur, comme on le croit. On a dit encore, que vous deviez addresser cette réfutation au synode wallon de ces Provinces pour l’y faire examiner. Quoy qu’il en soit vous dites, que vous montrerez la nullité des petites conjectures, et des vains soubçons, que l’on a là dessus, si bien que le public en sera content. Mais, Monsieur, vous savez il y a plus d’un an, que ces bruits fâcheux sont répandus contre vous, et qu’on dit, que vous avez publié cet Avis. Avez vous si peu de soin du public, et de vous même, que vous n’ayez pu travailler à cette réponse ? Est-ce, que la pensée / ne vous en est venue, que depuis le livre de M. J[urieu] sur ce sujet ? Que veut dire cela ? Est-ce l’atrocité de cette accusation, qui tomboit de tous costez sur vous, ne valoit pas bien la peine d’estre fortement repoussée de vôtre part, tant pour vôtre propre honneur, que pour l’instruction du public ?

Apres tout vous eussiez fait beaucoup de plaisir à un grand nombre d’honnêtes gens, qui eussent esté bien aises d’estre détrompez. Croyez moi, Monsieur, un homme sage ne doit jamais laisser courir dans le monde des bruits, qui luy sont desavantageux. La réputation n’est pas un vain nom. Elle consiste en quelque chose de reël et de positif, qui donne lieu à la bonne ou à la mauvaise opinion, que l’on a de nous. Vous passiez dans l’esprit de beaucoup de gens pour un faux frere, pour un donneur d’avis malins. Cette opinion est née en même temps que le livre a paru. Vous estiez donc / indispensablement obligé de lever ces soupçons et de faire paroître vôtre innocence avec toute la clarté possible, au moins si vous prenez interest en une chose, qui vous doit estre infiniment pretieuse, et que vous ne sauriez jamais trop ménager.

Cependant vous ne venez que fort tard à nous faire esperer cette réponse. C’est apres qu’on à travaillé par un écrit public, à faire voir, que vous estes indubitablement l’autheur de l’ Avis aux refugiez. Encore détruisez-vous en même temps la promesse que vous faites de montrer la nullité des ces conjectures et de ces soupçons. Si quelques esprits, dites-vous p.4 [37][,] incapables de se delivrer d’aucune préoccupation, et desquels on n’a aucune dépendance, ne veulent pas se rendre, apres les éclaircissemens que vous promettez, qu’ils croyent, ce qu’ils voudront. Ce n’est pas à leur approbation, qu’un homme sage doit aspirer. /

C’est à dire, Monsieur, que ceux, qui n’entreront pas dans toutes vos pensées, et qui ne trouveront pas vôtre réponse suffisante pour justifier vôtre innocence, seront de ces esprits incapables de se delivrer d’aucune préoccupation, desquels vous n’avez aucune dependance. Selon vous ils ne demeureront dans leur préjugé que par entêtement. Vôtre sagesse philosophique vous mettra au dessus du jugement, qu’ils pourront faire de tout, ce que vous aurez trouvé bon d’écrire pour vôtre défense. A eux permis de vôtre part de croire ce qu’ils voudront. Vous ne vous en mettrez plus en peine. Vous avez sagement pourveu à vos affaires. Par cela même, qu’ils n’auront pas bonne opinion de tout ce que vous pourrez dire en vôtre faveur, et qu’ils ne s’en satisferont pas, les voila dégradez du bon sens, de l’equité, et de la sagesse. Ce ne seront à vôtre avis que des foux et des entêtez. Voila leur proces fait et parfait dans toutes les formes. /

N’estes vous pas bien entêté vous même, Monsieur, de vôtre addresse, et de vôtre subtilité à réfuter tout ce que l’on peut dire, et penser contre vous au sujet de l’ Avis aux refugiez ? Deviez vous prevenir le jugement du public de la maniere, que vous avez fait, et condamner ainsi par avance ceux, qui ne trouveront pas bonnes et solides les réponses, que vous aurez fait[es] à M. J[urieu] ? Tout ce que l’on peut dire contre vous a-t-il esté mis en avant par M. J[urieu] ? Et quoy qu’il en soit, croyez vous, que vous vous serez valablement justifié, quand vous pourrez dire, j’ay fait voir la nullité des petites conjectures, et la vanité des soupçons, que l’on a publiez contre moy au sujet de ce livre ? N’avez vous rien de plus fort à opposer à ces conjectures, et à ces soupçons, que vos nullitez ?

Croyez moy, Monsieur. Vous devez mettre au jour quelque chose de reël et d’effectif, qui persuade vôtre innocence au monde. Cette maniere / de vous justifier, que l’on peut appeller négative, ne donne pas une juste ideé de la pureté de vôtre conduite par rapport à ce livre. Vous deviez vous efforcer de confondre vôtre ennemi, non seulement en faisant voir l’inutilité, et la vanité de ses conjectures et de ses soupçons, mais encore en prouvant positivement, et par des argumens capables de persuader vos lecteurs, que vous estiez incapable d’avoir même pensé à composer un livre de cette trempe.

On sent, malgré qu’on en ait, dans tout ce que vous écrivez pour vôtre defense, que ces soupçons et ces conjectures vous géhennent*, et que tout cela vous embarrasse. Vous voudriez bien en effet les détourner de dessus vous. Cependant vous marchez icy sur des épines. Il y a je ne say quoy, qui vous retient, et qui vous empéche de faire, tout ce qu’il faudroit faire naturellement en cette rencontre. /

Assûrément un homme convaincu de son innocence ne s’y prend pas comme vous. Il pense à se purger directement, et sans détour des soupçons, qui le chargent. Il cherche tous les moyens justes et raisonnables de se justifier. Mais il ne menace jamais ceux, qui n’entreront pas absolument dans ses moyens de justifications. La verité et l’innocence ne craignent rien. Elles aiment à se montrer, et vont droit à leur but. Elles marchent la teste haute, et se soumettent hardiment au jugement du public, par ce qu’elles sont assurées de son approbation.

Ainsi, Monsieur, ces voyes de détour vous sont infiniment préjudiciables. Vous vous évaporez en injures et en invectives, vous prenez à droit et à gauche sans choix et sans discernement tout ce qui peut rendre vôtre adversaire odieux. Pas un seul petit mot, qui fasse sentir, que vôtre cœur est incapable d’avoir medité même ce / malheureux Avis. Je vous avoüe, que tout cela ne vous fait pas grand honneur dans le monde, sur tout, quand on voit, que vous vous preparez une échappatoire par la menace, que vous faites au public au cas, qu’il ne vous soit pas favorable. On sent au travers de tout, ce que vous dites, que vous demeurez toujours chargé de ces soubçons, et cela fait de la peine au public, et à tous ceux, qui vous estiment d’ailleurs, par ce qu’on voudroit vous voir justifié.

Vous nous donnez dans la seconde partie de vôtre livre un prélude de réponse à tout, ce que M. J[urieu] a mis en avant pour montrer, qu’on a droit de vous attribuer l’ Avis aux refugiez. Là vous commencez selon vôtre promesse à rendre nul, autant que vous le pouvez, tout ce que l’on a posé fort probablement contre vous. Cependant on voit effectivement la verité de ce, que je viens de remarquer. Vous ne dites rien de positif / en vôtre faveur. Vous vous contentez d’eluder tout ce que l’on a dit contre vous. Pouvez-vous bien vous figurer, que cette maniere de vous justifier soit suffisante ?

Tout ce qu’on en peut conclure de plus avantageux pour vous, c’est, que les preuves de vôtre adversaire paroissent défectueuses. Vous n’avez pourtant pas gagné vôtre cause pour cela. Vous devez au public et à vous même quelque chose de plus solide, et de plus reël. Vous faites fort sur la comparaison d’un homme faussement accusé d’un larçin, qui n’est pas obligé, dites vous p.113. pour se justifier de representer le voleur [38].

Mais cette comparaison ne vous sert de rien. On ne vous accuse point icy d’estre plagiaire. Il s’agit d’un livre, dont on pretend, que vous estes l’autheur. Ce n’est pas la créance de M. J[urieu] seul. Presque tout le monde est dans le même sentiment que luy. Vous le savez. On croit vous recon- / noître dans ce livre. Vous travaillez à vous décharger des soupçons, qu’on a contre vous à cet égard. On ne demande pas, que vous fassiez connoître le veritable autheur de cet ouvrage. Mais au moins cherchez les veritables moyens de rendre ces soupçons vains et inutiles. Ne vous contentez pas d’accabler vôtre adversaire d’injures et d’outrages. Cela ne vous tire point du mauvais pas, dans lequel vous estes engagé. Non, non, Monsieur, ce n’est pas là le chemin, que vous deviez suivre pour vous bien justifier. Je m’en vais vous le montrer.

Il falloit faire connoître à toute la terre, comme je vous l’ay dit, que vous aviez de l’horreur pour l’ Avis aux refugiez. Il falloit en détester les maximes, et montrer par des preuves péremptoires, pardonnez moy ce mot du barreau, qu’il est absolument contraire à vôtre créance, et aux sentimens de vôtre cœur. Vous deviez protester solemnellement devant / Dieu, et devant les hommes de vôtre innocence à cet égard, condamner sans détour, implorer les jugemens de Dieu sur vous, si vous ne parliez pas en verité et en sincerité de cœur, et enfin prononcer anatheme contre le malheureux autheur de ce livre, et contre le livre même.

Ce procédé franc et ouvert, et cette maniere droite de vous justifier vous auroient fait honneur. Chacun eust esté convaincu de vôtre innocence, et on eust esté persuadé, qu’effectivement vous n’aviez point de part à cet abominable ouvrage. Voila, Monsieur, ce que vous vous deviez à vous même, et ce que vous deviez aux honnêtes gens, qui peuvent estre dans l’erreur à cet égard. Ce tour, que vous eussiez pris, vous eust esté infiniment plus avantageux, que la voye de montrer la nullité des preuves de vôtre adversaire, laquelle vous avez trouvé bon de suivre. Je vous / avoüe, que la methode, dont je vous parle, suppose necessairement l’innocence, et la droiture du cœur. Cependant il faut tomber d’accord, qu’elle est droite, naturelle et pleine de sincerité ? Aussi, Monsieur, elle eust fait connoitre hautement, qu’on vous soubçonnoit à tort, et que vous estes tout à fait innocent.

Au lieu de cela vous cherchez tous les moyens imaginables de rendre nuls tous les soupçons, que l’on a contre vous, et cela par des subtilitez de philosophie, et par des sophismes et des illusions. Assurément, Monsieur, cette voye oblique, et indirecte ne vous est pas favorable.

Que peut-on penser en effet de vôtre sincerité dans cette occasion, quand on vous voit employer des moyens frauduleux propres à surpendre et à tromper vos lecteurs ? On n’a qu’a lire la Table, que vous avez mise à la fin de vôtre ouvrage. On y trouvera des preuves de vôtre / peu de bonne foy, qui serviront d’échantillons pour tout le reste. J’en citeray cet exemple. Son Factum contre Versé p.165.

On croit là dessus, que c’est quelque chose de bien étrange, que ce Factum, et que M. J[urieu] y a dit de terribles choses. Mais quand on lit l’endroit, que vous marquez, on trouve, que vous accusez M. J[urieu] d’avoir mis beaucoup de saletez dans ce Factum, d’avoir fouillé dans des ordures, et de les avoir fait venir de France à grands frais [39]. Vous n’en dites que cela, et vous insinuez sourdement au lecteur, que M. J[urieu] peut avoir fait tout cela sans necessité, et dans le dessein de rendre Versé odieux à toute la terre.

Vous ne deviez pas cacher à ceux qui liront vôtre livre, que Versé est un fripon et un scelerat achevé, qu’il a fallu faire connoitre au public, afin d’empecher le malheureux effet des calomnies et des satyres, que cet impudent publioit de toutes parts, contre M. J[urieu], et sur tout contre les mi- / nistres réfugiez, et contre la religion réformée : et de demander même justice à nos souverains contre cette peste publique. On a donc esté obligé de publier en ces Provinces les requêtes, qui avoient esté presentées en France contre luy, les accusations horribles, pour lesquelles il y avoit esté poursuivi criminellement, et les dépositions des témoins, que l’on avoit interrogez sur ses crimes abominables, afin de le faire connoitre en ces quartiers*. Vous savez, que l’on a publié ces choses avec toute la retenuë, dont le sujet a esté capable.

Quelle opinion voulez-vous apres cela, que l’on ait de vôtre sincerité, vous sur tout, qui sans en avoir des raisons fort pressantes, uniquement afin d’égayer les matieres dans la Critique generale du Pere Maimbourg avez regalé vos lecteurs de plusieurs contes un peu libertins sans y estre obligé, que parce qu’ils vous a pleu de rejouir le public de ces belles histoi- / res, que vous avez tirées de Brantôme, et dont vos recueils estoient chargez ? Vous n’avez pas oublié celle du guidon de M. de Montpensier [40], et plusieurs autres semblables.

Vous donnez encore en un autre endroit un bel échantillon de vôtre candeur. On trouve ces paroles dans la Table de vôtre livre. Pourquoy on ne va pas à ses sermons p.288. Quand on va chercher dans le livre, ce que vous en dites [41], on trouve, que vous expliquez les raisons, pour lesquelles vous, Monsieur, vous seul, ne trouvez pas bon d’assister aux prédications de M. J[urieu]. Quel rapport y a-t-il des paroles de la Table avec ce que l’on trouve dans le corps du Livre ? Que peut-on croire de vous apres ces petits tours d’adresse ?

Ex ungue Leonem [42].

Apparemment vous avez creu, que bien des gens ne prenant pas la peine de lire les livres tout entiers, on se contenteroit d’apprendre dans la / Table, que l’on ne va pas aux sermons de M. J[urieu] et qu’ainsi sans rien verifier davantage on croiroit, qu’on ne s’empresse pas beaucoup d’y assister. Vous savez pourtant, que la foule y est toujours assez grande, et que si vous ne trouvez pas bon d’y aller, le reste du monde n’est pas de vôtre sentiment.

Cela me fait souvenir d’un autre tour de souplesse, dont vous vous servez dans un endroit, que j’ay déja touché dans une autre veüe. C’est, lorsque vous dites, que vous assistez à la meilleure partie du sermon [43]. Vous ne marquez pas, quelle est cette meilleure partie du sermon, que vous entendez. Là dessus on examine, laquelle c’est, et tout ce que l’on peut conjecturer de plus favorable pour vous, c’est, que vous assistez tantost à l’une, et tantost à l’autre partie du sermon, selon que vôtre commodité* vous le permet, ou que vôtre fantaisie le trouve à propos. / Mais la verité est, que vous n’assistez ordinairement qu’à l’application, par ce que vous ne contez pour rien les dogmes et les mysteres, dont à l’imitation de vos bons amis les sociniens vous vous moquez dans l’ame, et que comme eux vous faites consister toute la religion dans la morale [44]. Certes, Monsieur, toutes ces manieres vous perdent de reputation dans le monde. Si vous y passez pour bel esprit, on sait, que vous n’y estes regardé que comme un chrétien à gros grain.

J’en reviens donc à ce que je vous ay dit, et je le répéte, afin que vous le sachiez mieux, c’est que le vray moyen de faire paroître vôtre innocence à l’egard de l’ Avis aux réfugiez estoit d’en faire une bonne et solide réfutation, de le detester à pleine bouche, d’en condamner hautement le sujet et les maximes, de prononcer anatheme contre son autheur, et parmi tout cela de prendre / des manieres honnêtes et chrétiennes, ou tout au moins de demeurer dans la tranquillité philosophique. C’est ce que vous deviez avoir fait, dès que vous seûtes, que l’on vous attribuoit cet ouvrage.

Mais c’est à quoy vous n’avez peu vous resoudre, parce que sans doute que vous sentez quelque tendresse paternelle pour cet enfant exposé. Et en effet on sent en quelques endroits, que vous ne pouvez vous empecher de faire l’apologie de ce livre. Relisez vous même, ce que vous ecrivez sur ce sujet p.226, 227 et 228 et le considerez de sens froid [45]. Là vous tâchez de faire voir, que ce livre n’est pas dangereux. Vous répétez encore une fois à M. J[urieu] qu’il est semblable au malheureux Cham, qui decouvrit la nudité de son pere. Vous luy reprochez, qu’il revéle à toute l’Europe les endroits foibles de nôtre Eglise, par où l’ennemi peut la renverser. Vous detournez les yeux de vos lecteurs / de dessus ce livre pour les arrêter sur M. J[urieu] que vous accusez de faire plus de mal à l’Eglise réformée, que ce détestable Avis.

Enfin vous concluez apres plusieurs discours embarrassez par ces paroles [46], au fond quel mal peut on craindre de ce petit libelle ? Car ou ce qu’il nous reproche, est vray, ou il est faux. S’il est faux, deux mots de negative, suffisent pour en arrêter tous les effets. S’il est vray, ce n’est point du livre, que nous peut venir le mal, mais de nôtre propre doctrine. Et si celle-cy ne nous peut point faire de mal, ce livre ne le peut point non plus.

En conscience, Monsieur, qu’est-ce que tout cela veut dire ? Ne voit-on pas bien parmi tous les détours de vos raisonnemens en cet endroit, que vous cherchez les moyens de faire passer cet Avis pour n’estre pas fort dangereux ? N’est-ce pas une apologie indirecte de ce malheureux ouvrage, que vous n’osez reconnoitre, / que vous ne pouvez pourtant désavoüer, et que vous tachez même de faire valoir sourdement ?

Savez vous bien, ce que les honnêtes gens pensent de tout cela ? C’est, que la maniere, avec laquelle vous agissez dans toute cette affaire, confirme tous les soubçons, que l’on a contre vous. On vous voit tranquille et patient pour le fond. Vous ne faites aucune des choses, qui peuvent faire connoitre vôtre innocence à cet égard. Vous faites au contraire, ce que font ordinairement les criminels, qui se sentent pressez. Ils se tournent de toutes parts. Ils accablent d’injures leurs accusateurs, et les témoins, qui déposent contr’eux. Du reste il ne disent rien de décisif pour leur défense. Ils croyent avoir assez fait, quand ils ont dechargé beaucoup de bile.

On vous voit dans de grands mouvemens, lorsque vous travaillez à montrer la nullité des conjectures, / et des soupçons, que vôtre adversaire a relevez contre vous. Vous vous jettez cruellement sur luy. Vous le dechirez, autant que vous pouvez. Vous n’examinez pas même, tout ce que vous trouvez à droite et à gauche, qui peut servir à vôtre passion. Tout est bon, pourveu qu’il puisse luy donner un coup mortel. Vous empoisonnez même tout ce que vous dites contre luy, jusques à luy faire des crimes, et des sujets de reproche des choses mêmes, qui luy font le plus d’honneur. Que voulez vous, que l’on croye de vous apres cela ?

Vous estes doux et tranquille sur ce qu’il y a de plus essentiel dans cette affaire, vous ne dites pas un mot, qui puisse faire sentir à vos lecteurs, que vous n’estes pas capable d’avoir composé cet infame libelle, qu’on vous attribuë. C’est à dire, que vous avez fait tout le contraire de ce que vous deviez. La patience chrétien- / ne, ou pour mieux dire par rapport à vous, la tranquillité philosophique devoit vous faire supporter doucement le tort, que vous pretendez, que l’on vous fait, en épargnant les choses personnelles, qui regardent un homme, auquel vous savez bien, que vous avez de l’obligation. Au contraire vôtre innocence, si en effet vous n’estes pas coupable, devoit vous faire parler haut sur le chapitre de l’ Avis, et de vos sentimens, afin que toute la terre sentît en cela la droiture et la pureté de vôtre cœur. En verité, Monsieur, cela est tout à fait surprenant.

Quand je parle icy des honnêtes gens, j’entens ceux, qui ont de la pieté, et de l’amour pour la Religion. Car pour ce qui est des gens du monde, qui n’ont pas un fort grand fonds de pieté, et qui ne regardent ordinairement les veritez de la religion que comme des choses problématiques, selon qu’en effet c’est là / le tour d’esprit de la plus part des hommes aujourd’huy, je vous avoüe, que vous avez les rieurs de vôtre costé. Mais ces sortes d’approbations, que vous gagnez, ne vous font pas grand honneur. Tost ou tard même vous sentirez, que tout cela n’a rien de solide. On entre presentement dans vos interests en consequence des sentimens de mépris et de haine, qu’on a conceus contre M. J[urieu] par les soins que vous, Monsieur, et plusieurs autres avez pris de le décrier dans le monde.

Mais on ne sera pas longtemps dans ce plaisir malin. Tout cela s’évanoüira, comme tout ce qui n’est fondé que sur des passions injustes, dont on est agité. Vous demeurerez chargé de plusieurs soupçons fâcheux, que vous n’aurez pas eu soin de détruire par des moyens propres à faire connoitre pleinement vôtre innocence. Alors le bandeau estant ôté de devant les yeux on ne fera at- / tention qu’à tous les justes sujets, que vous aurez donnez, de vous regarder comme un homme d’un esprit libre, pour n’en rien dire davantage. Vôtre negligence pour les exercices de la pieté reviendra sur les rangs. Tout ce que vous avez debité dans vos ouvrages, et qui tient du libertinisme, fera son coup. Vous n’aurez prévenu l’esprit du public d’aucune idée, favorable pour vous. Tous ces sujets de soupçons, qui peut estre ne sont pas de grand poids estant pris à part, mais qui estant tous joints ensemble font plus qu’une demie preuve, venans à frapper les esprits, vous sentirez, mais trop tard, le contrecoup de vôtre negligence presente, et vous demeurerez chargé d’estre l’autheur d’un écrit pernicieux. Cela me fait de la peine pour vous. Hastez vous, Monsieur, hastez vous de réparer le tort, que vous vous estes fait / en travaillant aussi pitoyablement, que vous avez fait jusques à present à vôtre apologie.

J’aurois plusieurs autres choses semblables à vous dire sur le sujet de vôtre ouvrage. Mais comme je vous l’ay déja dit, je n’ay pas dessein de le réfuter. Je viens donc à ce que l’on a écrit contre vous touchant le projet de paix venu de Geneve, sur quoy vous écrivez tout, ce que vous pouvez pour donner à vos lecteurs quelque idée avantageuse de vôtre innocence.

Savez vous bien, Monsieur, ce que l’on en pense apres avoir leü fort exactement, tout ce qu’il vous a pleu d’écrire sur ce sujet ? C’est, que l’on est un peu plus persuadé qu’auparavant, que M. J[urieu] a raison de regarder ce projet comme un ouvrage de meditation et de dessein. Vous avez fortifié les conjectures, et les preuves même, qu’il en avoit données au public, et par lesquelles il avoit fait voir, qu’il y avoit / du mystere dans toute cette affaire. Vous estes surpris sans doute, de ce que je vous dis. Cela m’a surpris moy même, et j’ay eu de la peine à en croire mes yeux. Mais il a fallu se rendre à l’évidence de la chose même.

Traitez ce projet de chimere, de folie et de pensée extravagante, tant qu’il vous plaira. Degradez son autheur, et le mettez, si vous voulez, dans les petites maisons. Dites là dessus, tout ce que vous pourrez de plus fort et de plus insultant contre M. J[urieu]. Je tombe d’accord avec vous, qu’il y a de la vision dans toute cette affaire. C’est la créance, qu’en ont eüe toutes les personnes sages et eclairées, à qui vous avez communiqué ce mysterieux projet. Vous avez raison jusques là.

Mais Monsieur, l’avez vous moins regardé comme une affaire serieuse ? Il paroit par l’histoire embarrassée, que vous en faites, qu’il y a de l’e- / stude et de la méditation. Vous même le faites assez sentir dans la page 22 de vôtre écrit, lors que vous dites sans détour, que si on a eu en ce pays là, en parlant de Genéve à propos de l’impression de ce projet, qu’on faisoit faire à Lausanne, en réformant la premiere edition du projet[,] la consideration, qu’on vous écrivoit, que l’on vouloit bien avoir pour vos avis, vous devez croire, que les feuilles, que nôtre libraire attendoit, seroient en estat de plaire beaucoup aux princes conféderez.

Voila, Monsieur, un aveu net et formel, qu’il y a de l’estude, de la meditation, et du dessein dans cette affaire. Vous n’avez donné vos avis sur le projet, que par ce qu’on vous les a demandez, et on ne vous les a demandez, que par ce qu’on souhaitoit de mettre ce projet en estat de plaire aux princes conféderez. Vous avez travaillé à vos avis avec tant d’application, soit par vous même, / soit par les personnes éclairées, que vous avez eu ordre de consulter, que vous croyez, que les choses sont en estat par vôtre moyen d’estre approuvées par les interessez.

Dites apres cela, Monsieur, que vous avez regardé ce projet comme une folie, comme une vision, comme une extravagance. On ne sauroit vous en croire, puis que vous vous estes donné la peine de le corriger, et de le mettre en estat de plaire aux Conféderez. En verité l’on ne sait que penser, quand on voit écrire des choses si contradictoires.

Faites sur ce sujet tant qu’il vous plaira l’apologie de Messieurs vos amis de Geneve, qui vous ont addressé cette rare piéce. Vous aurez beau dire, qu’ils s’en sont moquez comme d’une chimére. On ne vous en croira point. Et en effet il paroit par vôtre récit, que vous avez entre vous une correspondance établie pour ce projet depuis le mois de septem- / bre dernier, qu’on vous l’addressa. On vous prie de le communiquer à plusieurs personnes de consideration, qu’on vous indique, et que vous nommez, afin d’en avoir leur sentiment. Qui pourra s’imaginer, que l’on ait regardé comme extravagant un projet, sur lequel on vous demande les avis de plusieurs personnes éclairées ? Prend on tant de mesures pour une affaire, que l’on regarde comme une pure bagatelle ? Est il croyable même, que l’on veuille supporter les frais d’une dépense assez considerable pour une pure vision ? On sait, que la poste de Geneve est raisonnablement chere. Qu’estoit il même necessaire d’entrer dans les veües de cet écervelé, qui est l’autheur du projet ? Vous sentez bien, Monsieur, que tous ces faits sont embarrassans pour vous.

Permettez moy de vous marquer icy en passant un trait de vanité assez considerable. Quoy, Monsieur, vous / qui faites tant le philosophe retiré, et qui nous assurez tant de fois, que vous ne vous meslez point des affaires d’Estat, à quoy pensez vous de reformer un projet de paix, et de croire, que vous l’avez mis en estat de plaire beaucoup aux princes confederez ? Vous voila erigé en politique, et en politique habile et consommé. Vous entendez si bien les interests des alliez, qu’ils en passeront indubitablement par vos décisions et par vos avis. Avez vous pensé bien sérieusement à tout cela, quand vous l’avez écrit ?

Mais il est extravagant ce dessein, direz vous. Il n’est donc pas croyable, qu’on ait esté capable d’y entrer. Je répons à cela, que vous y estes entrez, et qu’ainsi vous ne l’avez pas creu extravagant. Presentement que la méche est découverte, vous vous récriez sur la folie, qu’il y a d’avoir traité cette affaire sérieusement. C’est pourtant ce que vous avez fait, Mon- / sieur. Je vous laisse le soin d’en tirer telle consequence, qu’il vous plaira, et de dire tout ce qui pourroit en éclaircir le mystere. Je laisse à des gens plus habiles, et plus authorisez que moy, à développer tout le secret du dessein, que vous avez pu avoir. J’en dirois pourtant bien des choses, si je voulois, et je connois peut estre assez les interests de ce pays pour en pouvoir parler. Je pourrois même dire quantité de choses fort probables tout au moins sur les veües, que vos amis de Geneve ont pu avoir dans cette affaire. Mais je vous laisse tous entre les mains de M. J[urieu] qui saura bien profiter de tous vos faux pas. Il suffit, que l’on sente que ce projet n’est pas une chimere, une vision, une bagatelle, comme vous le dites tant de fois sans le prouver. Je pose en fait, que vôtre récit le montre invinciblement. Je puis bien vous en faire juge vous même.

Pour vous aider à le reconnêtre [ sic], / je n’ay qu’a vous faire souvenir, de ce que vôtre ami de Geneve vous marqua dès sa premiere lettre, dont on pourra s’éclaircir, si l’on veut, dites vous, par la lecture de l’original [47]. C’est, que si l’on ne faisoit pas estat de bien sauver dans ce projet les interests du protestantisme, et de nos chers freres les réfugiez, cet ami n’auroit pas seulement daigné jetter les yeux dessus. Mais que celuy, qui avoit la chose en main, l’avoit assuré, que la suite luy ôteroit tous les scrupules, qu’il pourroit avoir là dessus.

Voyez, Monsieur, si ce n’est pas là une preuve bien evidente, qu’on a eu un but, et un but fort sérieux dans toute cette affaire. Je pourrois vous en apporter encor un grand nombre de pareilles, si vous en aviez besoin. Mais il vous est aisé de relire vôtre livre. Revoyez le donc sans préjugé, et comme si vous n’y aviez point de part. Je suis assuré, que vous donnez gain de cause à vôtre partie. / Relisez sur tout ce que vous dites pour prévenir ce qui regarde le M. et P. de Geneve p.296, 297 sans conter plusieurs autres endroits semblables [48]. Je m’assure, qu’il n’y a personne, qui ne soit surpris apres cela de vôtre maniere de vous défendre. On en pourroit marquer plusieurs autres.

Ne raisonnez plus sur les suites ridicules de ce projet, dont tout le monde s’est mocqué, ni sur le crime du dessein, qu’on vous reproche, et sur lequel vous vous récriez. Purgez vous en bonne et duë forme, de ce qu’on a droit de vous objecter à l’egard du projet, qu’il paroit par vôtre propre récit, que c’est une affaire meditée. Apres quoy on vous sera indulgent sur le reste.

Mais, Monsieur, l’embarras, où vous met vôtre adversaire sur l’affaire de ce projet, est tout à fait visible. Vous vous tournez de tous côtez pour tâcher d’en sortir. On vous voit inquiet, ne sachant bonnement, / à quoy vous tenir. Tantost vous criez à la bagatelle. Tantost vous rendez conte de vos lettres, de vos démarches, et de tout ce que vous avez fait en cette rencontre. Parmi tout cela on trouve des injures et des menaces contre M. J[urieu] à tout bout de champ. Mais vous détruisez en suite vous-même, tout ce que vous dites, par les fréquentes contradictions, dans lesquelles vous tombez.

Par exemple vous dites p.9 que ce vous est une corvée pénible et desagréable, que la lecture d’un manuscrit [49], et par là vous prétendez rendre raison, de ce que vous venez de dire, que vous n’avez leu ni les six Entretiens, ni les petites préfaces, que l’on vous avoit addressées. Apres tout cela vous nous apprenez p.22 que vous avez fait des remarques sur le projet, qui l’ont mis en estat, à ce que vous croyez, de plaire beaucoup aux princes confederez [50]. A quoy pensiez vous, Monsieur, quand vous avez écrit tou- / tes ces choses ? Vôtre memoire vous a bien manqué dans cette occasion. N’est-ce pas là en effet une preuve convaincante, que vous avez leu le manuscrit, puis que vous en avez donné vôtre avis ? Relisez mieux une autre fois, ce que vous écrivez, avant que de donner vos fueilles à l’imprimeur, afin qu’il ne vous échappe plus de si fatales béveües.

Je ferois un volume, et non pas une lettre, si je voulois relever toutes les choses semblables, qu’on trouve à chaque pas dans vôtre écrit. On vous y voit dans un embarras perpétuel. Vous sautez de branche en branche. Vous ne faites ferme en aucun endroit. Vous ne dites rien de positif pour vôtre justification. Vous faites de grandes exclamations sur le ridicule de ce fameux projet, sur le peu d’apparence qu’il y a, qu’on l’ait regardé comme une chose serieuse. On voit, que cet article d’accusation vous fait de la peine. Les soup- / çons sont pressans. Vous en sentez même la force. Ils sont publiez, et vous ne pouvez plus reculer. Il faut enfin venir à vous défendre et à vous justifier, s’il est possible, par ce qu’il y va de vôtre interest.

Mais quand il faut mettre la main à l’œuvre, hoc opus, hic labor est [51]. Vous ne savez, comment vous y prendre. Vous avancez, vous reculez, vous parez du mieux, que vous pouvez. Parmi tout cela vous prenez de grands airs. Vous parlez haut sur le ton des injures personnelles. Vous faites des menaces insultantes. Cependant, Monsieur, quand vous venez au fait, vous donnez à connoître au doit et à l’œil, comme on parle, qu’il y a du dessein, de l’estude, et de la méditation. Personne n’en peut disconvenir en lisant vôtre ouvrage, et quand même M. J[urieu] n’en auroit pas averti d’avance, vous donnez toutes les lumieres propres à en instruire le public. La / chose saute même aux yeux, tant elle est claire et evidente.

Je vous ay dit, que je ne voulois pas entrer dans le secret du dessein, que vous pouvez avoir eu dans l’affaire du projet. Je ne touche point non plus aux vuës, que son autheur, et vos amis de Geneve peuvent s’estre proposées. Je vous laisse tous au jugement de Dieu, et à celuy de vôtre conscience à cet égard. Quoy qu’il en soit la chose paroîtra mauvaise à toute personne des-interessée, que vous tous, qui estes de simples particuliers, et qui n’avez point de part dans les affaires du gouvernement public, ayez ainsi entrepris de regler les affaires des princes, qui sont aujourd’huy en guerre.

Je veux croire, puis que vous le dites, que vous n’avez point eu de mauvais dessein dans toute cette affaire. Mais puis que selon vôtre récit même il y a de la chimere et de la vision dans ce projet, vous devez reconnoître, / que par consequent vous estes entrez dans des visions et dans des chimeres. Et bien soit, vous n’avez pas conspiré contre l’Estat, ni contre les alliez. Mais au moins vous vous estes entêtez de chiméres, et de visions. Je ne say, si vous vous en faites honneur. Pour moy je trouve, que c’est la plus grande gloire, qui vous puisse revenir de cette maneuvre, que de passer dans le monde pour des gens à visions.

Vous reprochez à M. J. qu’il fait tout ce qu’il peut pour s’intriguer* dans les affaires de politique et de negotiations, ce sont vos termes p. 90 [52]. On sait, Monsieur, que les pasteurs ordinaires d’une Eglise sont souvent obligez par leur charge de parler aux peuples sur les évenemens ; afin de les encourager, ou de les consoler et de les empecher de s’abbattre, selon que ces evenemens sont bons ou mauvais. C’a esté sans doute dans des rencontres de cette nature, que M. J[urieu] / a creu comme ses confreres, qu’il devoit des reflexions à ses auditeurs afin de les fortifier, ou de les rassurer, ce que vous tournez fort malignement à son desavantage. Mais, Monsieur, quoy que vous puissiez dire, il ne s’est meslé jamais si avant que vous des affaires de politique et de negotiations.

Je laisse là plusieurs particularitez de vôtre vie, dont on pourroit peut estre tirer icy quelque avantage contre vous. Je m’arreste uniquement à celle du projet. Celle là seule vaut plus, que tout ce que vous sauriez dire contre M. J[urieu]. Car apres tout il s’est contenté de dire son avis sur les affaires du temps. S’il s’est trompé, cela arrive tous les jours à tout le monde. On ne luy en doit pas faire une affaire. Mais c’est, direz vous, un homme entêté de son systeme de l’Apocalypse [53]. Je le veux. Qu’en pouvez vous conclure ? C’est qu’il tasche de porter les gens à entrer dans ses veues. Ce n’est pas là un fort grand crime. /

Mais vous, Monsieur, vous avez aidé à dresser un projet de paix pour regler tous les interests de l’Europe moderne. Que ce soit à dessein, que ce soit par vision, il ne m’importe. Vous vous y estes employé, et cela seul fait voir, que vous avez creu, ou qu’au moins vous vous en estes mis la chimére dans l’esprit, que ce projet de paix reveu par vous seroit en estat de plaire aux princes confederez, si on le publioit avec vos avis. N’avez vous pas bonne grace apres cela de reprocher à M. J[urieu] qu’au lieu de se renfermer dans sa sphere etc. il fait, tout ce qu’il peut, depuis qu’il est en ce pays, pour s’intriguer dans les affaires de politique, et dans les negotiations ?

J’ay encore un mot à vous dire sur l’article de ce projet de paix, qu’on a dit avoir esté veu du roy de France, corrigé par M[me] de Maintenon, et fabriqué par son autheur avec le Résident de France à Geneve [54]. On / avoit posé tout cela en fait contre vous d’une maniere fort précise. On avoit donné des preuves assez fortes du concert de l’autheur avec ce Résident. On avoit rapporté des circonstances assez relevantes* de tout cela pour justifier, ce que l’on avançoit à cet égard.

C’estoit là un endroit à faire ferme, et vous estiez obligé de détruire solidement tout ce qu’on avoit dit sur ce sujet. Mais il vous embarrassoit, et vous ne saviez, comment vous y prendre, qu’en niant que vous en ayez eu connoissance. Vous promettez même un certificat de Geneve, par lequel il paroîtra aussi bien que par les lettres, que vous avez reçeües de ce lieu là, que vous n’avez rien seu de toutes ces choses. Mais, Monsieur, vous deviez donner quelqu’une de ces lettres au public, afin qu’on pust avoir quelque idée de la verité de ce que vous dites, en attendant que le certificat vienne en bonne for- / me. On auroit pu juger par là de vôtre innocence. Au reste ne faites pas trop valoir ce certificat. Je ne vois pas, qu’il vous en doive revenir un fort grand avantage. Le monde ne s’y laissera pas surprendre. On vous declare, que l’on aura tout cela pour suspect. Vous avez tout interest de vous tirer d’affaire en cette rencontre. Ainsi il est aisé de presumer, que vous ne vous manquerez pas à vous même dans le besoin.

M. J[urieu] avoit donné au public l’extrait du certificat, qui justifie, ce qu’il avoit avancé sur le projet concerté avec le Resident de France, et corrigé par Madame de Maintenon. Il avoit averti, que c’estoit un homme important, qu’on avoit voulu engager dans l’affaire, etc.

Vous passez legerement sur cet article. Vous dites, que ce n’est qu’un seul temoin, qu’on ne nomme point, et par consequent qu’un inconnu, qui est peut estre aussi visionnaire, que M. J[urieu], / que ce temoin dépose à la verité, que l’autheur du projet luy a dit, qu’il l’avoit envoyé à la Cour de France etc. mais non pas que ceux, qui en avoient des copies en ce pays icy, seussent, qui il est ni ce qu’il fait. p.68.

Croyez vous vous estre tiré d’affai[re] par là ? Un enfant sentiroit le foible de vôtre réponse. Il verroit, que vous tâchez d’esquiver le coup, et que vous donnez le change.

Il n’est pas, que vous n’ayez leu la p.35. de l’ Avis important au public. Vous deviez donc avoir remarqué, ce que je viens d’en observer, qu’il parle de ce témoin comme d’un homme important, et qu’il rapporte son témo[i]gnage pour justifier le concert de l’autheur du projet avec la Cour et le Résident de France. Il avoit même dit, que ce témoin pose en fait, qu’il avoit veu entre les mains de l’autheur du projet quelques lettres de Madame de Maintenon, qu’il ne voulut pas lire, horsmis deux ou trois lignes, / mais qu’il luy lut tout du long celles du Résident, Avis important au public p.36.

Il estoit donc de vôtre interest, et de celuy de vos amis de Geneve de donner de bons éclaircissemens sur un fait si relevant*, et si bien circonstancié, afin d’effacer le soupçon embarrassant pour vous, que tout cela jette dans l’esprit de vos lecteurs. Au lieu de cela vous passez viste sur cet article afin de transporter les gens dans un autre pays. On voit bien, que vous n’avez rien à dire, qui vaille sur ce sujet, et que vos amis de Genéve, qui ont interest dans cette affaire aussi bien que vous, n’ont pu vous aider à sortir de ce mauvais pas. Vous avez pourtant eu le loisir de les consulter, et eux celuy de vous envoyer des mémoires sur cette affaire avant que de publier vôtre ouvrage.

Ce ne seroit jamais fait, Monsieur, si on vouloit examiner vôtre livre tout du long, et vous en faire voir / tous les défauts. Je laisse à M. J[urieu] qui ne manquera pas sans doute de se justifier de tout, ce que vous relevez contre luy, et à d’autres qu’une juste indignation de vôtre procedé portera assurément à ecrire sur ce sujet, à pousser les choses, jusques où elles peuvent aller. On feroit un volume capable d’epouvanter le public par sa grosseur, si on vouloit vous réfuter en forme, et faire voir en détail, tout ce que l’on peut censurer et dans vôtre maniere d’ecrire pleine d’invectives, et dans les choses, que vous dites, et dans ce nombre surprenant d’outrages, que vous avez semez de toutes parts contre un homme, qui malgré vous aura toujours l’estime et l’approbation des gens de bien, pendant que vous serez regardé de toutes parts comme un homme violent, emporté, plein d’animosité et d’envie.

A quoy en effet peut on attribuer, ce que vous dites des amis de M. J[urieu] / p.277. que le faux zele pourra porter quelques personnes à suborner de faux témoins pour le tirer du mauvais pas, où il s’est engagé [55], et tout ce que vous ajoutez dans les deux pages suivantes, qu’à un emportement aveugle et inconsideré, dont vous avez esté agité dans cette rencontre, et qui vous a fait avancer une calomnnie aussi atroce contre des gens d’honneur et de probité ?

Je ne veux pas relever toutes les choses surprenantes, que vous dites dans l’article entier contenu dans les pages, que je viens de citer. J’aurois trop à faire à vous donner [t]ous les avis, qui vous sont necessaires là dessus. Mais je vous somme icy de la part du public de faire une réparation solemnelle à tous ceux, que vous outragez par ces paroles violentes. Si vous ne le faites pas, je déclare à toute la terre, que vous estes un calomniateur achevé, qui jugeant des autres par vous même leur attribuez / des pensées et des démarches, dont il n’y a que des scelerats, qui soient capables.

Ne craignez vous pas, Monsieur, que la vengeance divine ne vous poursuive dés cette vie pour avoir outragé aussi cruellement, que vous avez fait, des gens d’honneur, qui ne l’ont pas merité de vous, et qui ne vous ont donné aucun sujet de parler d’eux d’une maniere si offensante ? Vous dites souvent à M. J[urieu,] mais mal à propos, qu’il est obligé de faire une réparation publique de plusieurs choses, que vous luy reprochez, et qui ne sont des crimes, que dans vôtre imagination. Mais vous, Monsieur, vous ne pouvez vous en dispenser à moins, que vous n’ayez dessein de demeurer chargé d’une calomnie noire, fausse, et injuste, que vous avez avancée de sens froid contre d’honnêtes gens, qui ne vous disoient mot, et qui vous laissent, pour ce que vous estes. /

Il faut, que je finisse icy. Je sens bien, qu’un juste ressentiment m’échauffe enfin contre vous, par ce que je vous trouve animé d’un esprit directement opposé et aux maximes de l’Evangile, et aux sentimens même de l’equité et de la droite raison. Je vous laisse entre les mains de Dieu, à qui je demande grace pour vous, le priant de vous rendre son bon Esprit, que vous avez contristé en vous abandonnant à des passions violentes. Je souhaite, que cette lettre puisse produire quelque salutaire effet sur vôtre cœur. Je vous déclare sincèrement, que je n’ay point entrepris de vous l’ecrire par aucun mouvement de passion particuliere contre vous. J’ay creu devoir, ce que j’ay fait en cela, au public, dont vous avez voulu surprendre la bonne foy, et au merite d’un honnête homme, que vous outragez cruellement, et dont la réputation sera en bonne odeur nonobstant la maniere empor- / tée, et pleine d’invectives, avec laquelle vous avez écrit contre luy.

Le 15 e juin 1691.

Notes :

[1] Basnage de Beauval attribua ce pamphlet à Bazin de Limeville, qui protesta n’en être pas l’auteur. Le 21 mai 1709, La Motte écrivit à Des Maizeaux que c’était l’ouvrage du ministre Jean Jennet, auteur par la suite d’une « méchante Histoire des Provinces Unies en 4 vol. in-12° », qui parut à La Haye en 1704 (BL, Add. mss 4286, f.81). C’est pourtant à Jean Robethon que Des Maizeaux attribue cet opuscule (et ceux du même genre parus par la suite) dans sa Vie de M. Bayle. Nous n’avons pas d’éléments pour déterminer ce qui a poussé Des Maizeaux à écarter l’attribution proposée par La Motte, et devons donc renoncer à trancher cette question. Jean Robethon (?-1722), né en France, probablement à Authon, fut le neveu de Claude Grosteste de La Mothe (1647-1713), pasteur de Lisy et de Rouen. Avocat au Parlement de Paris, réfugié aux Pays-Bas au moment de la Révocation, il devint secrétaire de Guillaume III d’Orange en Hollande et puis en Angleterre. En janvier 1692, Leibniz, avec qui il était en correspondance, le désigne comme « secrétaire de Mons[ieur] l’envoyé extraordinaire de Zell » auprès de Guillaume III à La Haye (Leibniz, Philosophische Schriften, iii.79). Par la suite, en mars 1702, il devint secrétaire du duc Georges Guillaume de Brunswick-Celle et de l’électeur Ernest Auguste de Brunswick-Lunebourg à la cour de Celle et de Hanovre, et joua un rôle actif dans le renforcement de la succession de Hanovre en Angleterre. Secrétaire d’ambassade en 1713, il revint en Angleterre avec Georges de Hanovre, dont il fut le conseiller privé. Il gouverna l’hôpital français à Londres en 1721. De tendance whig, il garda la confiance du roi. Il publia en 1717 une traduction française de l’ Essay on criticism d’ Alexandre Pope. Il fut un correspondant de Jean-Alphonse Turrettini : voir M.-C. Pitassi, Inventaire Turrettini, v.197-198 et index. Jean Jennet est, en effet, l’auteur d’une Histoire de la république des Provinces-Unies des Païs-Bas, depuis son établissement jusques à la mort de Guillaume III, roi de la Grande-Bretagne (La Haye 1704, 8°, 4 vol.) Jean Bazin de Limeville (?-1708) fut lui aussi un correspondant de Jean-Alphonse Turrettini. Né en France, sans doute à Paris, il devint contrôleur général de la cavalerie légère ; après la Révocation, il se réfugia aux Pays-Bas et s’installa à La Haye, où il mourut en 1708. Il semble avoir été proche de Gilbert Burnet, le futur évêque de Salisbury : voir Pitassi, Inventaire Turrettini, vi.28.

[2] Bayle, La Cabale chimérique, réponse à l’ Examen de Jurieu : voir Lettre 797, n.5.

[3] Au synode d’Amsterdam, en août 1690 (voir Lettre 761 n. 9).

[4] Allusion aux Nouvelles lettres critiques et au pamphlet Ce que c’est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand.

[5] Sur la polémique violente entre Jurieu et Noël Aubert de Versé, voir Lettres 228, n.6, et 254, n.12 et 13. Voir aussi Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IV ( OD, ii.662a), sur le caractère ordurier des écrits de Jurieu contre Aubert de Versé : passage cité ci-dessous, n.28.

[6] Sur le concours pour le poste de professeur à l’académie de Sedan et sur l’échec d’ Alexandre Brazi, voir Lettre 112, n.4.

[7] Version très biaisée de l’histoire de la fermeture de l’académie de Sedan et de l’engagement de Bayle à l’Ecole Illustre à Rotterdam : voir Lettres 190, n.3, 193, n.1, 194, 195, n.3. Bayle cherchera à rétablir la vérité dans sa Lettre sur les petits livres publiez contre « La Cabale chimérique » du 16 juillet 1691 ( OD, ii.686a), dans la deuxième édition de La Cabale chimérique (juillet-août 1691) et dans ses Entretiens sur « La Cabale chimérique » du mois de septembre, qui sortit en même temps que son nouveau pamphlet, La Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée (voir OD, ii.737b-738b). Pour la chronologie de la querelle, voir l’Annexe III de ce volume et H. Bost, Pierre Bayle, p.380-385.

[8] Souvenir, peut-être du philosophe de M. Jourdain, qui menace ses adversaires d’une « satire du style de Juvénal » : Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte II, scène 4.

[9] Jurieu, Examen d’un libelle contre la religion, contre l’Etat et contre la révolution d’Angleterre : voir Lettre 798, n.1.

[10] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. XI, XII et XIII. Bayle s’y désigne comme un « philosophe chrétien » ( OD, ii.679b) qui « de notoriété publique communie quatre fois l’an, et assiste assez souvent aux prieres publiques, et à la meilleure partie du sermon » ( OD, ii.680b ; voir aussi ii.744b).

[11] Bayle, Pensées diverses, §114 : « Quatrième réponse : que l’athéisme n’est pas un plus grand mal que l’idolâtrie » ; §161 : « Conjectures sur les mœurs d’une société qui serait sans religion ». Tous les chapitres centraux de l’ouvrage portent sur cette question.

[12] Jacques 2, 17-26.

[13] Hébreux 10, 25.

[14] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IX : « Qu’il [Jurieu] n’espere pas de nous tromper, nous reconnoissons là les obliquitez de la plus noire malice. Un homme qui a traité avec le dernier mépris les ouvrages des éveques de Meaux, des Pélissons, des Arnaulds, et des Nicolles, sans en excepter même le dernier ouvrage de celui-ci, auquel il fit une réponse si précipitée, qu’il lui en coûta une maladie où il pensa perdre et la raison, et la vie : un tel homme n’est pas capable de parler avec estime d’un ouvrage aussi mediocre que l’ Avis aux réfugiez, si ce n’est pour mieux perdre celui auquel il l’impute calomnieusement. » ( OD, ii.672a-b). Voir aussi Lettre 814, n.8.

[15] Les controverses entre les réformés et les théologiens de Port-Royal constituent un enchevêtrement complexe d’écrits, de réponses et de répliques. Celle-ci avait été lancée par l’ouvrage de Jean Claude, Considérations sur les lettres circulaires de l’assemblée du clergé de France de l’année 1682 (La Haye 1683, 12°) ; Nicole répondit par son ouvrage, Les prétendus réformés convaincus de schisme (Paris 1684, 12°), et s’attira la réfutation de Jurieu, Le Vrai Système de l’Eglise, et la véritable analyse de la foy (Dordrecht 1686, 8°), à laquelle Nicole répondit par le traité De l’unité de l’Eglise, ou réfutation du nouveau système de M. Jurieu (Paris 1687, 12°) ; Jurieu s’épuisa à répliquer par son Traité de l’unité de l’Eglise et des points fondamentaux, contre Monsieur Nicole (Rotterdam 1688, 8°). Bayle avait recensé Le Vrai Système de l’Eglise dans les NRL, mai 1686, art. III. Sur l’épuisement de Jurieu à cette époque, voir Lettre 715, n.4.

[16] Sur l’épuisement de Bayle, qui l’avait forcé à renoncer à la rédaction des NRL en février 1687, voir Lettres 702 et 705.

[17] « La fureur fournit des armes. » Virgile, Enéide, i.150 : Neptune vient de calmer la tempête. « Ainsi, quand la sédition s’élève dans une grande cité, et qu’une multitude aveugle s’y laisse emporter, la flamme et les pierres volent de toutes parts, la fureur fournit des armes. Mais qu’en ce moment paraisse un homme vénéré pour sa vertu et pour les services qu’il a rendus, tout se tait... ».

[18] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. X : « Qu’il me dise par quel charme ce martyr idolâtre du roi de France [Bayle tel que Jurieu le représente], a pu être arrêté dans une ville où il parloit si souvent avec lui M. J[urieu] et alloit souvent chez lui, c’est-à-dire dans un temple, où au lieu de voir offrir quelque grain d’encens à son idole, il la voïoit fouler aux pieds, jetter dans la bouë, et en un mot traiter de la manière la plus indigne, la plus insultante, la plus menaçante. Je ne connois qu’un cas où un tel homme se pût résoudre à demeurer en ce païs-ci : c’est d’un côté, s’il y étoit retenu par une grosse pension, comme celle de M. J[urieu] sans compter le revenant bon de ses satyres, marchandise d’assez bon débit ici, et qu’il fait acheter chèrement aux libraires ; et de l’autre, s’il ne sçavoit où aller pour y être commodément, qui est encore le cas où se trouve M. J[urieu]. » ( OD, ii.673b-674a).

[19] Nouvelle falsification de la suite des événements lors de l’arrivée de Bayle et de Jurieu à Rotterdam : voir H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle », Introduction, p.17-23.

[20] Dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Matthieu 20, 1-16), le maître de la vigne paie autant tous ses ouvriers, quelle que soit l’heure à laquelle ils ont commencé à travailler dans la journée. A l’un de ceux qui protestent parce qu’ils ont travaillé davantage, il répond : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mes biens ? » (v.15).

[21] Accusation sans fondement.

[22] Jean Robethon, s’il est bien l’auteur de ce pamphlet, résidait apparemment à La Haye à cette époque : voir ci-dessus, n.1.

[23] Juvénal, Satire 2, 24 : « Qui pourrait souffrir sans indignation les Gracques se plaignant de la sédition ? »

[24] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. I : « Je m’étonne qu’un homme [Jurieu] qui a été depuis peu si généralement condamné, parce qu’aïant accusé dans un écrit public un ministre [ Mr de La Conseillere, ministre de Hambourg] de socinianisme, et ce ministre étant venu en demander réparation, cet homme se vit contraint de reculer, et de demander du tems pour prouver son accusation, qu’il n’a jamais prouvée : je m’étonne, dis-je, qu’un tel homme continuë d’accuser les gens en public avant que d’avoir mis ses preuves en ordre. » ( OD, ii.655b).

[25] Sur « le fripon de Versé », voir ci-dessus, n.2.

[26] En 1690, dans une de ses Pastorales, Jurieu s’en était pris à Pierre Meherenc de La Conseillère, ministre réfugié à Altona, près de Hambourg, qui était de tendance pajoniste et qui, d’autre part, s’était attiré la malveillance des luthériens en fondant à Altona une Eglise wallonne. La Conseillère avait frayé plus ou moins amicalement avec Isaac Papin et avec Noël Aubert de Versé, et Jurieu trouva dans ce fait une raison suffisante pour l’accuser de socinianisme et pour réclamer sa destitution au synode. La dénonciation du théologien reposait sur des bases si fragiles que pendant longtemps le synode refusa de la recevoir. Jurieu mettait en avant, entre autres « preuves », le témoignage d’un membre de l’Eglise d’Altona connu sous le nom de Temming ou Femming – dont nous savons qu’il s’agit de Robert Fleming, pasteur écossais en exil, dont le fils, également nommé Robert, était un élève de Bayle à l’Ecole Illustre : voir Lettre 331, n.17. Or, Bayle témoigna sous serment qu’ayant assisté à une conversation entre Robert Fleming l’aîné et Pierre Du Bosc, l’Ecossais aurait assuré n’avoir remarqué ni dans les conversations, ni dans les prédications de La Conseillère « les erreurs sociniennes ». Le synode exonéra La Conseillère et se contenta de lui faire signer à nouveau la confession de foi, et le pasteur d’Altona fit état du témoignage de Bayle dans le Factum qu’il publia peu après. Jurieu en fut évidemment profondément ulcéré. Voir Archives de Rotterdam, notaire Johan van Lodensteyn, Inv. 1.604, acte 217 ; E. Labrousse, Pierre Bayle, i.225, n.71.

[27] Sur Aubert de Versé, voir ci-dessus, n.2.

[28] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IV : « On le [Jurieu] fera souvenir aussi du Factum qu’il a publié contre Aubert de Versé, si plein de saletez, qu’à peine y a-t-il de prostituée qui pût les lire sans rougir. Tout le monde a été scandalisé qu’un ministre, en cela moins scrupuleux qu’un orateur païen, ait voulu fouiller dans de telles ordures, les faire venir de France à grands frais, les copier, les mettre en ordre, les corriger sur l’épreuves de l’imprimeur, et les distribuer par tout. On en étoit d’autant plus scandalisé, que l’on savoit bien qu’il étoit poussé à cela que par un ressentiment personnel, à cause que cet homme médisoit de lui, , mais principalement à cause qu’il avoit été le premier qui avoit relevé dans un écrit public l’absurde et pitoïable contradiction où M. J[urieu] étoit tombé en se mêlant d’écrire sur les persécutions de religion, et que tout fraîchement il avoit publié un livre sous le titre du Nouveau Visionnaire de Rotterdam, où il l’avoit désolé. Cette connoissance du vrai motif, et l’horreur publique contre ce Factum, furent cause qu’on n’eut point de pitié de le voir échoüer misérablement dans cette entreprise. De Versé le foudroïa par un autre Factum où il mit son nom, se montrant plus assuré que son délateur, qui avoit caché le sien. Il est venu ensuite le braver jusque sur son fumier à Rotterdam, y passant et repassant, y séjournant et se produisant par tout. »

[29] Voir la satire lancée par Aubert de Versé contre Jurieu en 1684 : Lettre à M. J[urieu] sur son livre intitulé « L’Esprit de M. Arnaud » (Deventer [Rotterdam] 1684, 12°), qui parut chez Reinier Leers : A. McKenna, « Sur L’Esprit de M. Arnaud de Pierre Jurieu », Chroniques de Port-Royal, 47 (1998), annexe II, p.217-231. Furieux de cette satire, où Aubert de Versé révélait au public que Jurieu était l’auteur de L’Esprit de M. Arnaud, le théologien lui rendit la vie impossible en pays protestant : Aubert de Versé revint à Paris fin 1690 et y abjura avec la bénédiction de Bossuet ; il retrouva alors une pension du clergé, augmentée deux ans plus tard après la publication d’une palinodie intitulée L’Antisocinien, ou nouvelle apologie de la foi catholique contre les sociniens et les calvinistes (Paris 1692, 12°), dont un compte rendu parut dans le JS du 31 mars 1692. Il publia encore quelques livres, dont une nouvelle édition de La Véritable Clef de l’Apocalypse. Ouvrage où, en réfutant tous les systèmes qu’on a bâtis dessus jusqu’icy, l’on indique le véritable, et où l’on découvre en particulier l’illusion des prédictions de J[urieu] F[aux] P[rophète] D[e] R[otterdam] (Cologne [Amsterdam] 1690, 12°) sous le titre : La Clef de l’Apocalypse, ou histoire de l’état de l’Eglise chrétienne sous la IV e monarchie (Paris 1703, 12°, 2 vol.).

[30] C’est la définition que Bayle donne ailleurs de l’argument ad hominem : « battre les gens jusque sur leur propre fumier » : Lettre sur la comète (Rotterdam 1682, 12°), Préface de la première édition (éd. H. Bost, Paris 2007), p.48. Bayle entendait ici qu’ Aubert de Versé était venu combattre Jurieu sur le terrain des prophéties apocalyptiques, faisant ainsi allusion à l’ouvrage de Jurieu que Bayle avait toujours trouvé ridicule : L’Accomplissement des prophéties ou la prochaine délivrance de l’Eglise (Rotterdam 1686, 12°, 2 vol.).

[31] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, ch. V : « S’il [Jurieu] en étoit cru, la Hollande seroit bientôt le pays des sots et des dupes, le centre de l’Inquisition, de la crédulité légendaire, du fanatisme et de la satyre ; au lieu que c’est le centre et l’azyle du bon sens et de la solide raison. Peut-être traitera-t-on dans quelque livre de cette jolie question, De quel caractere seroient les habitans de la Hollande, si M. J[urieu] en éloignoit qui il voudroit ? Mais je sens que la belle humeur me vient. n’allons pas plus loin, et disons avec le plus grand sens froid du monde... » ( OD, ii.648b).

[32] C’est-à-dire qu’il adopte volontiers l’argument ad hominem, précisément : voir ci-dessus, n.17 et 30.

[33] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, ch. III ( OD, ii.645b).

[34] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, Avant-Propos ( OD, ii.637a).

[35] Concession hypothétique, momentanée, pour la cause de l’argumentation.

[36] Sur cette promesse de Bayle dans la Préface de l’ Avis, voir sa lettre à Jean Guillebert du 29 janvier 1691 (Lettre 784) et La Cabale chimérique, II e partie, ch. XIII, in fine ( OD, ii.683a).

[37] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, Avant-Propos ( OD, ii.637a).

[38] Bayle, La Cabale chimérique, p.113, OD, ii.660b.

[39] Sur le Factum de Jurieu contre Aubert de Versé, voir ci-dessus, n.28.

[40] Bayle, Critique générale, lettre XIX ( OD, ii.83-84n).

[41] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. XIII ( OD, ii.681a).

[42] « on reconnaît le lion à sa griffe ».

[43] Sur ce passage, voir ci-dessus, n.10.

[44] Cette accusation découle d’une lecture du Commentaire philosophique, I ère partie, ch. 1 : « A Dieu ne plaise que je veuille étendre ce principe autant que font les sociniens ; mais s’il peut avoir certaines limitations à l’égard des vérités spéculatives, je ne pense pas qu’il en doive avoir aucune à l’égard des principes pratiques et généraux qui se raportent aux mœurs. je veux dire, que sans exception, il faut soumettre toutes les lois morales à cette idée naturelle d’équité, qui, aussi bien que la lumière métaphysique, illumine tout homme venant au monde. » (éd. J.-M. Gros, Paris 2006, p.89).

[45] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IX : « C’est par la même fourberie qu’il a fait semblant de croire que l’ Avis aux réfugiez est un livre capable de ruïner la religion... » ( OD, ii.672-673).

[46] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IX ( OD, ii.672b).

[47] Voir la lettre de Minutoli à Bayle du 5 septembre 1690 (Lettre 751) : « Si l’on ne faisoit pas état de bien sauver dans ce projet les interêts du protestantisme et de nos chers freres du Refuge, je n’aurois pas seulem[en]t daigné jetter les yeux dessus, mais celui qui a la chose en main m’a assuré que la suite m’ôteroit tous les scrupules que je pourrois avoir là-dessus. » Bayle cite ce passage dans La Cabale chimérique, I re partie, ch. I ( OD, ii.637b).

[48] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. XIII : « On s’imaginera que puisqu’il faut que l’un de nous deux soit couvert d’une éternelle infamie, et passe pour le plus grand scélérat de la terre ; lui, s’il m’a faussement accusé d’avoir machiné une sédition générale en ce païs-ci et en Angleterre, pour confondre tous les desseins des ennemis de la France, et la rendre victorieuse selon ses désirs, etc., moi, si ces accusations sont véritables : on s’imaginera, dis-je que cela étant ainsi, il vaut mieux que je sois sacrifié, quoiqu’innocent, parce, dira-t-on, que les intérêts de l’Eglise réformée demandent que l’honneur de M. J[urieu] ne soit point flétri ; car les papistes en triompheroient trop. Je ne m’amuse pas à réfuter ce faux zèle, et cet[t]e mauvaise politique qui l’a déjà laissé impuni plus d’une fois ; ni à dire qu’il est ridicule de prétendre que les intérêts de notre sainte religion soient attachez à l’honneur d’aucun ministre particulier, ni même d’aucun synode soit provincial, soit national. Quand nous serions forcez, ce qui n’est pas, d’abandonner à des accusations infamantes la mémoire des Calvins, des Bezes, des Daillez, des Amirauts, des Claudes, qui ont été tout autrement considérables que M. J[urieu,] notre religion n’en seroit pas moins la véritable Eglise chrétienne ; et nous nous faisons plus de tort en dissimulant le mal, de peur de donner matiere à nos adversaires de nous insulter, que si nous le condamnions solemnellement sans acception de personnes. » ( OD, ii.679b). L’auteur désigne, par « le M. et P. de Genève », le ministre et professeur Minutoli, qui est ainsi désigné dans les écrits polémiques de Bayle lui-même ( OD, ii.637, 679-680).

[49] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, ch. I ( OD, ii.638a).

[50] Ibid., ch. V ( OD, ii.647b).

[51] Virgile, Eneide, vi.126, 128-129 : « Voilà ce qui est nécessaire, voilà la tâche à accomplir ».

[52] Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, ch. V ( OD, ii.647-649).

[53] Dans plusieurs passages de La Cabale chimérique, Bayle dénonce les visions apocalyptiques de son adversaire ; c’est un leitmotiv polémique de son pamphlet : « Mais si j’avois voulu multiplier mes raisons, j’aurois dit qu’on ne m’a jamais parlé de l’ouvrage comme d’un livre conforme au systême apocalyptique de ce ministre. Or on peut être assuré que tout projet de paix qui ne sera pas selon son plan, ne lui plaira jamais, en deût-il coûter à l’Europe une guerre de cinquante ans qui fît périr presqu’autant d’hommes que le déluge. L’univers entier n’est pas si cher à Mr J[urieu] que son commentaire sur l’Apocalypse. » ( ibid., I re partie, ch. II, OD, ii.642a). « Car la vérité est que toutes ces manieres excessives et outrées par où il se distingue, soit en disant du mal de l’ennemi, soit en disant du mal de nos alliez, ne sont qu’un zèle ardent pour son commentaire sur l’Apocalypse. Tout autre zèle chez lui est subordonné à celui-là ; et s’il souhaite avec tant de passion que nos armes soient victorieuses et conquérantes, ce n’est qu’afin d’obtenir par ce moïen la qualité de prophete, qu’il a cru faussement avoir obtenuë du Saint Esprit. » ( ibid, II e partie, ch. X, OD, ii.675a). Enfin, un passage important où Bayle désigne sa propre vocation telle qu’il l’entend : « Je lui montrerai que ma prétenduë impiété ne consiste qu’en ce que je n’ai pas voulu ap[p]laudir à ses faux miracles, à ses fausses prophéties, à ses prétenduës révélations ; et je ne me ferai jamais une honte d’avoir contribué à soûtenir mes confreres les réfugiez sur le bord du fanatisme, et à l’avoir empêché lui-même indirectement de pousser plus loin ses chimères. [...] Il s’imagine que nous ne sommes jamais ensemble sans faire des réflexions sur le mauvais succès de ses prophéties ; et dès lors nous voilà dans ses libelles, dans les conversations de sa chambre, et dans la mission qu’il fait faire de porte en porte, par un autre lui-même, ennemis et de Dieu et de l’Etat. Car Qui méprise Cotin, n’estime point son Roi, / Et n’a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi. [ Boileau, Satires, IX, éd. A. Adam et Fr. Escal, p.56]. Je prétens avoir une vocation légitime pour m’op[p]oser aux progrès des superstitions, des visions, et de la crédulité populaire. A qui ap[p]artient-il mieux qu’aux personnes de ma profession, de se tenir à la bréche contre les irruptions de ces désordres ? » ( ibid., II e partie, ch. XIII, OD, ii.681a). Voir aussi des passages de teneur semblable : OD, ii.650a, 670a, 674a, 703a, qui achèvent de peindre le portrait de son accusateur comme d’un homme dominé par la crédulité et par le fanatisme.

[54] Accusations lancées par Jurieu dans son Examen et reprises dans les Nouvelles convictions : voir aussi Lettre 812, n.2, et la réponse de Bayle, La Cabale chimérique, I re partie, ch. IV : « Je puis montrer les lettres que j’ai reçûës de Geneve ; j’attens un certificat en forme de ce pas-là : et tout cela montrera invinciblement que je n’ai jamais sû si le Résident de France avoit part à l’ouvrage, si Madame de Maintenon l’avoit vû, et corrigé, etc. [...] Mais M. J[urieu] n’est-il pas plaisant, de nous citer le témoignage d’un inconnu pour ces corrections de M me de Maintenon ? et y eut-il jamais de témérité plus punissable que la sienne, d’oser intenter une accusation publique aux gens sur la foi d’un seul témoin qu’il ne nomme pas, et qui est peut-être aussi visionnaire que lui ; à qui il fait déposer, à la vérité, que l’auteur du projet lui a dit qu’il l’avoit envoïé à la Cour de France etc. mais non pas que ceux qui en avoient des copies en ce païs sussent qui il est, ni ce qu’il fait. Le public doit avoir l’équité pour cet auteur de ne le condamner pas sans l’entendre. Il s’expliquera sans doute sur ce que M. J[urieu] fait déposer à son anonime. » ( OD, ii.646a-b). Ce passage est cité partiellement un peu plus bas dans la présente lettre.

[55] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. XIII : « Mais [...] je le repete encore, un faux honneur, un zèle malentendu pourra bien porter quelques personnes à me susciter de faux témoins. Qu’ils viennent, je ne les crains pas : nous aurons des juges plus équitables que ceux qui sacrifierent l’innocence de Socrate à la calomnie et à la bigoterie de ses ennemis ; et en tout cas nous tâcherons de montrer qu’un philosophe chrétien n’aura pas moins de résignation que Socrate. » ( OD, ii.679b).

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