Lettre 809 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, juin 1691]

Voicy enfin la lettre du caloyer* [1]. S’il eust esté moins paresseux, vous l’auriez eue, il y a huit jours ; mais peut estre que l’affaire ne presse pas tant que je m’imagine. Tant mieux, mon cher Monsieur ; car il n’y a rien où je me plaise davantage, qu’à servir au plus viste, mes amis.

Je suis bien fasché de ce qu’on veut vous remettre bien ensemble avec Orkius [2]. Cela nous va priver de vostre response [3], qui eust mieux valu, assurément, que celle de Costar [4], et mesme que les Lettres provinciales ; et par conséquent, nous allons estre privez du plus grand plaisir du monde. Il faut que vostre consistoire ait une grande complaisance pour son prophète [5], car il ne se pourra jamais voir de réconciliation plus fausse et plus déguisée, ni plus perfide que celle d’Orkius. Assurez vous, qu’il ne vous recherche que pour s’en faire honneur en suite, et • vous perdre ou vous décrier, avecque plus de seureté. Mais je crois, que vous scavez bien tout cecy, et encore autre chose ; vous qui avez eû l’honneur, pendant tant d’années, de voir un prophète naissant et s’eslevant dans son zénit avecque toute sa pompe mystérieuse, et qui de plus avez eû le courage d’essuyer ses saints caprices et son orgueil pontifical. Pourveu que vous m’aymiez toujours du bon du cœur, je n’auray point de peur de vostre réconciliation ; quoy qu’à vous dire vray, j’aurois, ce me semble, esté bien plus en repos, si vous l’eussiez haï autant que moy. C’est un vilain démagogue, et le bourgeois de Mer, qui luy trouvoit la physionomie d’un crapaut [6], n’exprime qu’imparfaitement l’idée qu’il en faut avoir ; car il est véritablement le homo inexplicabilis des Anciens [7].

Adieu, mon cher Monsieur.

Notes :

[1] Le terme « caloyer » est employé ironiquement pour désigner un pasteur, sans doute, mais nous ne saurions préciser l’identité de celui-ci. Il est possible qu’il s’agisse de Jacques Alpée de Saint-Maurice, ancien collègue de Bayle et de Larroque à l’académie de Sedan, devenu pasteur et professeur de théologie à Maastricht ; Du Rondel l’avait mentionné dans ses deux lettres précédentes : voir Lettres 114, n.9, 797, n.4, et 800, n.10. Selon cette hypothèse, il s’agissait peut-être de fournir un témoignage utile à Bayle dans sa bataille contre Jurieu : Alpée de Saint-Maurice « ne veut rien dire » (Lettre 800), mais il a fini par écrire, comme en témoigne la présente lettre.

[2] Une trace a été conservée de la tentative de réconciliation entre Bayle et Jurieu, mais non les textes eux-mêmes : le 4 novembre 1691, le consistoire espérait encore cette réconciliation et décida de surseoir à l’enregistrement de plusieurs pièces : « trois resolutions en date des 27 maÿ, 3 et 4 juin 1691 ; Rapport des deputés de la responce de Monsieur Jurieu et de Monsieur Bayle en date 10 juin avec une resolution ; resolution en date du 10 me juin ; Rapport de la responce de Monsieur Jurieu aux deputés du consistoire en date du 11 juin ». Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p. 126.

[3] Sur les tentatives d’apaiser la querelle entre Bayle et Jurieu, voir l’initiative du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, Lettre 804, n.3. Après la publication par Jurieu, fin avril, de son Examen, la réponse de Bayle, La Cabale chimérique, avait été publiée rapidement (le 23 mai). Elle fut suivie par la Lettre de Robethon du 15 juin 1691 (Lettre 808) et par ses Remarques générales (edition fac-similé dans Bayle, OD, v-2, p.401-415), auxquelles Bayle devait répondre au mois de juillet par sa Lettre sur les petits livrets publiés contre la « Cabale chimérique ». La déception de Du Rondel est sans fondement : la bataille allait se poursuivre pendant plusieurs années et susciter plus d’une vingtaine de pamphlets aigres et injurieux d’un côté et de l’autre.

[4] Allusion à la querelle littéraire suscitée par la critique par Paul Thomas de Girac, soutenu par Guez de Balzac, de l’édition posthume des œuvres de Voiture publiée par Pinchesne ; Pierre Costar prit la défense de Pinchesne, son neveu, et de Voiture. Il avait été question de cette querelle dans ses lettres échangées entre Bayle, Minutoli et Basnage du temps de leur séjour à Genève : voir Lettre 29, n.3.

[5] En réalité, Bayle bénéficiait du soutien sans faille de plusieurs membres du consistoire – de Jacques Basnage et de Phinéas Piélat, en particulier – ce qui lui permettait de tenir tête à Jurieu, qui, de son côté, cherchait ses appuis plutôt du côté du synode, de l’Eglise flamande et des autorités civiles : H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle ».

[6] Mer, près de Blois, est le bourg où Pierre Jurieu naquit en 1637. On ne connaît évidemment pas l’auteur de cette comparaison plaisante.

[7] En fait il ne semble pas que l’expression homo inexplicabilis ait été employé par les « Anciens ». Certes l’adjectif inexplicabilis était appliqué à des traits psychologiques mais apparemment non pas à l’homme en tant que possesseur de ces traits. Il est possible, d’ailleurs, que Du Rondel pense au mot latin inexpiabilis qu’on trouve employé, exceptionnellement, par Cicéron pour qualifier un homme : voir Cicéron, Ad Pisonem, 81 : si se mihi implacabilem inexpiabilemque præberet : « s’il se montrait implacable et irréconciliable avec moi ». Il s’agissait de César mais pour Du Rondel la description pouvait valoir pour Jurieu, et Cicéron pouvait représenter les « Anciens ».

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