Lettre 814 : Jean Robethon à Pierre Bayle

Lettre à Monsieur *** au sujet d’un libelle

qui a pour titre, « Lettre sur les petits Livres

publiés contre “la cabale chimerique” »  

Vous me faites plaisir, Monsieur, en m’envoyant toutes les pieces concernant La Cabale chimerique. C’est à condition, dites-vous, que je vous en dirai mon sentiment. Je le veux bien ; quoi que je sois persuadé, que vos lumieres surpassent infiniment les miennes. Mais je vous obeïs avec plaisir [1].

Vous sçavez que je vous ay toujours parlé avec beaucoup de li- / berté sur toutes les pieces qui ont paru jusqu’à present ; et même j’ai évité la partialité autant qu’il m’a été possible, persuadé qu’un honnête homme ne se doit rendre qu’à une évidence pleine et entiere. Mais enfin je suis gagné en faveur de M. Jurieu. Le bon droit est de son côté ; et je ne vois chez ses ennemis qu’injustice, que mensonge et malhonnêteté. Ces Messieurs semblent prendre à tâche, de justifier dans leurs écrits les reproches de leurs adversaires, qui les accusent sans cesse de mauvaise foi et d’irreligion.

En effet tout cela paroît non seulement par la lecture des livres du s[ieu]r Bayle, mais encore dans toutes leurs conversations. Car se piquans d’esprits forts, tantôt ils soutiendront hardiment qu’il n’y a ni magiciens, ni devins, ni sorciers, contre les paroles expresses de l’Ecriture Sainte : une autre fois ils se railleront de la Providence, et regardant tous les évenemens comme l’effet du hazard, ils ne balanceront point à / dire que les forts escadrons battent toujours les foibles. Ainsi ils bannissent d’entre les hommes toute confiance en Dieu. Dans un autre temps ils jetteront des doutes dans l’esprit, sur nos plus saints mysteres. La Trinité leur paroît dure à concevoir ; l’Ecriture n’est pas si claire là-dessus que les sociniens en puissent étre convaincus : C’est une sotise de regarder le pape comme l’Antechrist ; et il n’y a que les devots de M. Jurieu qui se mettent toutes ces niaiseries dans l’esprit.

Voila, Monsieur, le caractere des amis du s[ieu]r Bayle, gens sans pieté et sans religion, ainsi que leur chef. Je ne vous dis point tout cela par ouï dire, mais pour l’avoir entendu d’eux-mêmes, et pour m’étre vû souvent aux prises avec eux sur ces matieres. Et je vous avouë que cela m’a donné une veritable douleur, et beaucoup d’éloignement pour eux.

J’étois dans ces dispositions peu favorables au s[ieu]r Bayle et à ses amis, quand j’ai reçû le petit livret / qui a pour titre : Lettre sur les petits livres publiez contre « La Cabale chimerique ». Cette piece m’a paru d’abord venir d’un des meilleurs amis du s[ieu]r Bayle, dont la reputation est en quelque sorte attachée a celle de cet homme. Aussi voyez-vous dans toutes les pages de cette petite Lettre un esprit d’aigreur, et un homme tout de fiel, qui s’il osoit, paroîtroit bientôt sur la scene à découvert : mais certaines considérations le recognent* derriere le theatre, en attendant l’occasion favorable de seconder son ami la tête levée. Car pour vous le dire en passant, ce dernier auteur a bien moins de sçavoir que le s[ieu]r Bayle, mais il le surpasse infiniment en presomption. Un tas de vaines loûanges dont on l’a encensé pour des ouvrages peu utiles au public, lui ont enflé le cœur* au point de se croire le premier heros de la Republique des Lettres [2].

Mais en voila assez pour vous faire toucher au doit l’auteur de cette piece, suivons-le presente- / ment pas à pas et voyons ses belles remarques.

Dés la premiere page il avance une fausseté dont il doit faire amende honorable pour peu qu’il lui reste de pudeur ; c’est que Messieurs les bourgmestres de Rotterdam ont défendu à M. J[urieu] et au s[ieu]r Bayle d’écrire l’un contre l’autre [3]. Il est vrai que ces Messieurs choquez de la maniere malhonnête dont ledit Bayle avoit répondu à M. J[urieu] lui ont défendu d’écrire : mais il est faux qu’ils ayent fait la méme défense à M. Jurieu. Jugez, Monsieur, par l’échantillon, de la bonne foi de nôtre apologiste.

Aprés cette belle entrée vous pensez bien qu’il n’en demeurera pas là. En effet je le trouve assez gaillard pour venir debiter, page 3, que c’est une calomnie atroce à ceux qui ont accusé le s[ieu]r Bayle, d’avoir confondu les princes d’ Orange et de Condé, les Colignis, et les Poltrots [4]. C’est une chose assez plaisante que cette remarque aura frapé tout le monde, et / cependant l’associé du sieur Bayle viendra seul rompre en visiere à tout le genre humain [5] ! S’imagine-t’il qu’étant devenu le distributeur des couronnes et des charges honorables de la Republique des Lettres [6], il a aquis par là le droit d’infaillibilité ? Mais si cela est, qu’il s’attende à de furieux combats. Nous ne l’avons pas disputé si long-temps au Saint Pere, pour le ceder si-tôt à un nouveau venu. Et en attendant il nous permettra de nous en tenir au sens commun.

Ensuite nôtre apologiste vient gravement [page 4] donner un dementi dans les formes à l’auteur des Remarques generales [7], sur un endroit où il étoit demeuré dans la plus grande retenuë du monde. Car le s[ieu]r Bayle ayant eu la temerité de reprocher à M. J[urieu] les langueurs d’une maladie causée par ses grands travaux [8], on lui avoit répondu modestement* (* Remarq[ues] general[es] p.20 et 21.) que ce n’étoit point à lui à se moquer / de son adversaire, puisqu’il étoit tombé lui-méme dans un état infiniment plus fâcheux* ; et qu’on pourroit là-dessus lui dire, si on vouloit des choses qui lui seroient également et desagreables et honteuses. Mais on en étoit demeuré là, ne voulant pas insulter au Sieur Bayle, aussi malignement qu’il faisoit à M. J[urieu]. Cependant on le pouvoit faire ; et cela par des faits connus de tout Rotterdam [9]. On le peut méme encore aujourd’hui avec quelque sorte de justice, puisque son associé a l’impudence de donner le démenti à ceux qui l’ont avancé. Mais en verité, Monsieur, de tels reproches me paroissent indignes d’un honnête homme : Et il ne sera pas dit que les amis de M. Iurieu ayent l’ame si basse que d’insulter à la misere d’un homme malade ou mourant. Je renvoye donc ce fade apologiste consulter ses amis de Rotterdam sur ce chapitre, et ils lui en apprendront plus qu’il n’en voudra sçavoir.

Pendant que nôtre auteur est / en train, rien ne lui coute. Ses adversaires en ont par tout menti, preuves ou non. Ils disent que le Sr Bayle a demeuré chez les jesuites. Cela est faux, ils en ont menti ; ce sont des emportez, des bigots, des temeraires, etc [10]. Et là-dessus viennent à propos les paroles tout à fait energiques du bon Pere Valerien, Mentiris impudentissime [11]. J’avouë aprés cela qu’il faut avoir une grande resignation à la volonté de Dieu, pour ne pas perdre patience contre des gens qui sont capables de nier un fait qui peut étre averé* par une infinité de témoins ! Il vient de paroître une piece sous ce titre, Courte revuë des maximes de morale, etc [12]. où l’on prouve ce fait évidemment*. Ainsi le bon Pere Valerien ne sera pas d’un grand secours au s[ieu]r Bayle et à son ami. Il faut avouër en méme tems qu’il y a une grande fraternité entre ces bons Peres, et ces Messieurs [13].

Mais voici un endroit, page 4 et 5 qui excitera sans doute vôtre / compassion (car je ferois conscience desormais de me fâcher contre nôtre petit apologiste). Il dit donc, que M. Jurieu a cent fois plus d’obligation de son établissement* à Rotterdam à M. Bayle, que celui-ci à l’autre [14]. C’est ici où nôtre écrivain a un front d’airain. Vous sçavez qu’avant l’arrivée de M. Jurieu à Rotterdam, la vocation lui étoit déja addressée [15] : et celle de Groningue pour la profession en theologie. Il rencontra en arrivant à Bolduc un député de Groningue. Et quelque temps après un des magistrats de la méme ville qui étoit aux Etats à La Haye, vint à Rotterdam lui offrir 2 000 livres de pension, et le logement qu’occupoit autrefois feu M. Desmarêts [16]. Cela obligea le venerable magistrat de Rotterdam, afin de fixer M. Jurieu, à le faire professeur. Dans le méme temps l’illustre M. Vanderwaes [17] le vint demander pour son collegue à Franeker ; et l’assura que Madame la princesse de Nassau dont M. Jurieu avoit l’honneur d’étre fort / connu, et M. le prince son fils [18] le feroient étre pasteur à Lewarde, afin de rendre son établissement plus considerable. Ainsi vous voyez qu’on s’empressoit de tous côtez à retenir cet excellent homme, bien loin d’avoir besoin du secours du s[ieu]r Bayle, dont la sphere d’activité étoit alors fort bornée, et dont le nom ne passoit pas les murailles de Sedan, où M. J[urieu] l’avoit établi professeur en philosophie. La raison de cet établissement qu’allegue son petit apologiste, n’a pas besoin d’étre refutée. Car on sçait bien que depuis la mort de M. de Beaulieu [19], M. J[urieu] étoit le seul soûtien de cette academie, et qu’il n’avoit pas lieu de craindre que personne y entrât malgré lui. Mais rien ne doit surprendre d’un homme qui a la hardiesse de soûtenir dans son premier libelle, comme il fait dans ses conversations, que les amis de M. J[urieu] sont gens emportez, credules, bigots, etc. pendant qu’il est de notorieté publique, que M. J[urieu] est aimé et cheri de tout ce qu’il y / a de grands, et d’hommes considerables parmi les protestans.

Il nie page 6 que le Sr Bayle ait regardé les officiers refugiez comme des gens sans conscience [20]. Qu’on lise les pages 259, 260, 261 de la Cabale chimerique, avec les pages 76 et 77 des Remarques generales, et on en sera pleinement persuadé. Il en est de méme de la suite, où cet homme nie tout, et ne prouve rien.

C’est ici, Monsieur, où la patience commence à m’échaper, voyant des gens déguiser la verité avec tant d’impudence ; et je croi que si j’étois juge criminel, je leur ferois faire tout à l’heure un tour de pilori. Cependant je leur pardonne de bon cœur : mais c’est à condition que vous ne m’obligiez pas à examiner en plus avant ce méchant petit écrit. Car franchement je ne puis me resoudre à suivre des gens qui n’ont d’autre vüe que de semer le pirrhonisme de tous côtez, et couvrir la verité de tenebres. Pour peu qu’il leur en prenne envie, ils nous feront / douter que nous marchions la tête en haut. En verité, Monsieur, j’ay une juste indignation contre un si mauvais procedé. Cela décrie si fort le s[ieu]r Bayle de tous côtez, que des gens d’honneur écrivent d’Angleterre, qu’il n’y a que des libertins et des heretiques dans ses interêts. On fait encore moins de cas de lui en France parmi les protestans. Et vous allez voir cet homme abandonné en Hollande aussi bien qu’ailleurs, plusieurs de ses amis honnestes gens ne le voyant plus, depuis qu’ils le reconnoissent auteur de l’ Avis aux refugiez. Pour vous, Monsieur, qui avez toujours gardé le bon dépôt de la foi, il n’est pas necessaire de vous exhorter à fuïr la compagnie d’un homme si scandaleux.

Je suis, etc.

Le 20 e juillet 1691.

Notes :

[1] L’auteur de ce pamphlet est Jean Robethon ou Jean Jennet (voir Lettre 808, n.1) ; il répond à la Lettre sur les petits livres publiez contre « La cabale chimérique » de Bayle, datée du 16 juillet 1691 : OD, ii.685-687.

[2] L’auteur incline à attribuer à Henri Basnage de Beauval l’écrit qu’il réfute et qui est en réalité de Bayle.

[3] Voir ce passage de la Lettre de Bayle : OD, ii.685. Sur la demande faite en ce sens par le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam auprès des autorités civiles, voir dans notre Annexe II la résolution prise le 4 juin 1691.

[4] Voir ce passage de la Lettre de Bayle dans OD, ii.685b, et dans La Cabale chimérique, OD, ii.674a.

[5] Formule célèbre empruntée à Alceste dans Le Misanthrope de Molière, acte I, sc. 1, v.96. C’est une réplique à Bayle lui-même, qui, dans La Cabale chimérique, II e partie, Avant-Propos, avait évoqué « la misanthropie de mon accusateur, et sa hardiesse à débiter les plus méchantes raisons pour des preuves, quand il s’agit de médire » ( OD, ii.653a).

[6] Allusion à l’ HOS, par laquelle Basnage de Beauval succédait à Bayle, fondateur des NRL.

[7] L’auteur de la présente lettre, Robethon ou Jennet, est l’auteur également des Remarques générales, dont la première édition parut le 15 juillet 1691.

[8] Bayle, La Cabale chimérique, II e partie, ch. IX ( OD, ii.672a-b) : passage cité Lettre 808, n.14.

[9] Sur la maladie de Bayle, qui se déclencha au mois de février 1687 et dura presque exactement une année, voir Lettres 702 et 705.

[10] Voir la Lettre de Bayle, OD, ii.686a.

[11] Formule célèbre du Père Valérien Magni, citée par Pascal dans les Lettres provinciales, XV, (éd. L. Cognet et G. Ferreyrolles, Paris 1992, p.295), par Antoine Arnauld dans son Apologie pour les catholiques (Liège 1681-1682, 12°, 2 vol.), ii.66, et reprise par Bayle dans La Cabale chimérique et dans sa Lettre du 16 juillet : OD, ii.670a et 686a.

[12] Jurieu, Courte revue des maximes de morale et des principes de religion de l’auteur des « Pensées diverses sur les cometes », et de la « Critique générale sur l’“Histoire du calvinisme” de Maimbourg » : pour servir de Factum aux juges ecclésiastiques, s’ils en veulent connoître (s.l.n.d. [mi-juillet 1691], 4° ; édition fac-similé dans Bayle, OD, v-2, p.393-400). Bayle devait y répondre par une Déclaration de Mr Bayle touchant un petit écrit qui vient de paroître sous le titre « Courte revûë des maximes de morale, etc. » (s.l.n.d. [fin juillet 1691], 12°) qu’on retrouve dans OD, ii.687-690, et par l’ Addition aux « Pensées diverses sur les comètes », ou réponse à un libelle intitulé « Courte revûë, etc. » (Rotterdam 1694, 12°).

[13] Une grande similitude entre les sophismes des « bons Pères » jésuites réfutés par Pascal dans les Lettres provinciales et ceux de Bayle et de ses amis.

[14] Bayle, Lettre, OD, ii.686a.

[15] Récit détaillé et flatteur de l’arrivée de Jurieu à Rotterdam, dont les précisions sont certainement dues à Jurieu lui-même.

[16] Samuel Des Marets (ou Maresius), professeur de théologie à l’université de Groningue, mort en 1673 : voir Lettre 10, n.30.

[17] Il s’agit sans doute de Johannes van der Wayen (ou Waeyen), bien connu de Bayle par la suite, puisqu’il devait tenter d’attirer le philosophe de Rotterdam à l’université de Franeker en 1684 : voir Lettres 268 et 274. Van der Waeyen fut nommé en 1677 au poste de professeur d’hébreu et de théologie à Franeker ; il devint assessor (vice-recteur) en 1681, 1682 et recteur en 1686 : voir Lettre 268, n.4.

[18] « Madame la princesse de Nassau » est la princesse Marie-Henriette Stuart, fille de Charles I er et épouse de Guillaume II d’Orange-Nassau et mère de « Monsieur le prince », Guillaume III d’Orange. Robethon confond les dates, car Marie-Henriette Stuart était morte en 1660 ; or, Jurieu n’arriva aux Provinces-Unies qu’en 1681.

[19] Louis Le Blanc, sieur de Beaulieu, professeur de théologie à l’académie de Sedan, mort en 1675 : sur lui, voir Lettre 67, n.8.

[20] Bayle, Lettre, OD, ii.686a, et La Cabale chimérique, II e partie, ch. XI ( OD, ii.676b-677a).

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