Lettre 815 : James Welwood à un correspondant anonyme et ami de Pierre Bayle

[Lanhydrah, le 23 juillet 1691]

J’ai reçu votre lettre [1], et dans l’éloignement où je suis de Londres, je ne puis y répondre aussi exactement que vous le souhaittez, ou que l’exigeroit peut-être mon amitié pour vous. Je n’entreprendrai pas d’entrer dans la dispute de deux aussi savans hommes, que le sont Messieurs Jurieu et Bayle ; je ne vous dirai pas non plus mon sentiment sur la question, si Mr Bayle est coupable ou non. A l’égard de ce que vous me dites de cet écrit imprimé, cela ne me regarde point [2]. Mais pour en agir avec vous aussi franchement que certaines raisons me le permettent, je vous dirai ce qu’on m’écrivit de Paris sur le sujet de l’ Avis aux refugiés, dés qu’il y eût paru. La personne qui m’écrivoit, me marqua qu’il avoit été composé par ordre de la Cour de France, et m’en donna des preuves qui approchoient de la démonstration, et en même tems m’allégua des raisons probables de croire que c’étoit l’ouvrage d’un certain homme de France, que je connoissois [3]. / A la vérité je n’approfondis pas davantage la chose, supposant que ce que mon ami m’avoit mandé* étoit avéré. Quelques mois après, je vis que Mr Jurieu étoit persuadé, aussi bien que mon ami de Paris, que ce livre avoit été écrit par ordre de la Cour de France, mais en même tems, qu’au lieu de celui que mon ami soupçonnoit d’en être l’auteur, Mr Jurieu prétendoit que c’étoit Mr Bayle ; si cela est ou non, c’est à Mr Bayle à se justifier, ce n’est pas mon affaire. Tout ce que je croi de bien certain, c’est que la chose a été concertée à Paris ; mais qui est l’auteur du livre, c’est ce qui est en question. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de m’étendre davantage là-dessus, voulant bien attribuer quelques expressions dures de votre lettre à votre amitié pour Mr Bayle, et non à aucun chagrin contre moi.

Je suis etc.

Lanhydrah [4] en Cornouaille le 23 Juillet 1691.

Notes :

[1] Nous n’avons aucune certitude quant à l’identité de l’ami de Bayle à Londres auquel la présente lettre est adressée. Larroque était à cette date à Paris ; bien d’autres réfugiés à Londres connaissaient Bayle et restaient attachés à ses intérets, parmi lesquels on peut songer à Pierre Allix, par exemple : voir Lettre 481, n.1 et 8.

[2] Note de Chaufepié : « Il se cachoit d’être auteur de L’Observateur. » En effet, James Welwood (1652-1727) éditait une feuille hebdomadaire, Mercurius reformatus or the new observer, qui était réimprimée en traduction française en Hollande sous le titre Histoire du temps. Dans son fascicule du 22 août 1690, Welwood avait attribué l’ Avis aux réfugiés à Paul Pellisson-Fontanier, ce qui lui valut d’abord la colère de Jurieu, qui s’en excusa par la suite. Welwood, d’origine écossaise, s’était exilé aux Provinces-Unies après la restauration de Charles II. Il y devint médecin et s’attacha à la cour de Guillaume III et de son épouse Marie Stuart ; il les accompagna à Londres après la Glorieuse Révolution et y obtint différents postes officiels à la Cour en tant que médecin, mais il exploita son statut pour promouvoir ses idées au moyen du périodique Mercurius reformatus, qui parut en 1690 et 1691. Voir E.L. Furdell, James Welwood : physician to the Glorious Revolution (Cambridge, Mass. 1998). Sur le périodique de Welwood, voir H. Mathison, « Robert Hepburn and the Edinburgh Tatler : a study in an early English periodical », in J. Raymond (éd.), News Networks in the seventeenth century. Britain and Europe (Oxford 2006), p.146, la lettre de Bayle à Minutoli du 6 octobre 1692 (Lettre 891) et son commentaire dans La Chimère de la cabale, OD, ii.783-784.

[3] Paul Pellisson-Fontanier. Sur le rôle de Pellisson dans la publication de la deuxième édition de l’ Avis à Paris, voir la lettre de Bayle à Des Maizeaux du 17 octobre 1702, où il affirme : « il est très vrai que M. Pellisson fit réimprimer l’ Avis chez Martin à Paris, mais sans aucune addition : il n’y a quelque mot ou quelque phrase de changé ». Voir aussi l’introduction de G. Mori à son édition de l’ Avis, p.30. On peut se demander si l’article du Mercurius reformatus n’a pas inspiré à Desfontaines son récit des contacts entre Bayle et le Père de La Chaize (Lettre 750), mais dans son Examen, Jurieu lançait déjà cette idée et attribuait même un rôle à M me de Maintenon, qui aurait corrigé le texte du pamphlet. Voir la réfutation par Bayle de ces accusations : La Cabale chimérique, ch. IV, V, XI ( OD, ii.p.646b, 662b-665b, 676b-677b) ; La Chimère de la cabale, III e chef ( OD, ii.733b-736b).

[4] Nous n’avons pas réussi à identifier la ville ou le village désigné sous le nom de « Lanhydra » en Cornouaille. On peut penser à plusieurs villes au nom semblable et difficile à prononcer, tels que Launceston, Liskeard, Lostwithiel, ou bien The Lizard / Le Lézard, à la pointe sud de la Cornouaille, mais ce ne sont là que des hypothèses. Le texte original de la lettre manque ; nous ne connaissons que la traduction par Chaufepié, qui a pu mal déchiffrer le manuscrit.

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