Lettre 816 : Pierre Jurieu à Gijsbert Kuiper

[Rotterdam, juillet 1691]

Je donne ordre à mon imprimeur de vous mettre en main un imprimé [1] qui vous fera cognoistre deux personnes qui se reclament de vostre estime et de l’honneur de vostre amitié. Ils en sont tout à fait indignes, et particulierement le sieur Bayle. J’ay eu pour cet homme un attachement sans bornes, qui m’a fait supporter ses défauts pendant que je l’ay cru honneste payen, mais j’ay découvert qu’il est traistre et meschant, car l’ Avis aux réfugiez dont il est l’autheur ne peut avoir esté [escrit] par un protestant que ce ne soit le plus méchant de tous les hommes.

Il y a dans nos lettres de Paris, des choses que nous n’avons osé imprimer à cause qu’elles auroyent fait cognoistre à ces malheureux qui est celuy qui les a découverts à Paris [2]. Et ils n’auroyent pas manqué de le perdre par le crédit qu’ils ont à la Cour de France. Il y a entre autres deux circonstances notables : le premiere que lorsque ces deux personnes composoyent de concert l’ Avis aux réfugiés ils escrivirent à Paris pour apprendre le plus de circonstances curieuses de Junius Brutus, certain autheur anonyme du siècle passé qui a escrit fortement contre le droit des Roys en faveur des peuples [3]. Et c’est justement l’homme qu’ils prennent surtout à la tasche de combattre dans l’ Avis aux réfugiez et duquel ils rapportent justement les mesmes circontances curieuses qu’on leur escrivit alors de Paris.

De plus nous avons une lettre par laquelle il paroit qu’au commencement de février ou sur la fin de janvier, ils escrivirent à un amy « de leur mander* que le livre de l’ Avis se rimprimoit à Paris, encore qu’il apprit qu’il ne se rimprimât pas ». C’estoit pour avoir une lettre laquelle ils pussent montrer pour persuader ce qu’ils répandoyent, que l’autheur de l’ Avis faisoit rimprimer son ouvrage à Paris [4]. Je suis persuadé, Monsieur, que quand vous aurez lu attentivement l’escrit que je vous envoye, vous ne douterez pas du fait et par conséquent vous retirerez votre protection et votre estime à des gens qui en sont tout à fait indignes et qui dans la verité sont icy des émissaires de nos ennemis ayant toujours esté en parfaite union avec le sieur Moreau qui sous le titre d’envoyé de Pologne est l’espion et l’agent de la France [5]. Je ne scay si vous avez sceu qu’on a surpris des lettres de Danemarck par où il paroist que ce Moreau est entré dans toute l’intrigue françoise par laquelle on a détaché le prince d’Hanover et l’ évesque de Munster des l’intérêt des alliés [6].

Si c’estoit vouloir une plus ample conviction contre Bayle et son associé au sujet du livre de l’ Avis, Moetjens, libraire à La Haye [7], papiste est l’imprimeur et il a avoué cognoistre l’autheur, il n’y auroit qu’à mettre cet homme prisonnier pour scavoir toute la verité. Il y a aussi dans cette ville des témoins qui pourroyent déposer un commerce* avec Monsieur de Louvoy et Madame de Maintenon [8], pour moi il me suffit d’avoir indiqué ces malheureux ennemis cachés aux personnes qui tiennent le timon de l’Estat comme vous. J’espère seulement qu’au moins vous me saurez quelque gré du soin que je prens de découvrir les malintentionnés et les émissaires de nos ennemis.

Je vous prie de croire que j’ay pour vous en particulier une estime toute particuliere pour votre grand scavoir et une vénération singuliere pour vostre personne, estant, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur Jurieu

De Rotterdam, le [...] de juillet 1691

Notes :

[1] Jurieu envoyait à Gijsbert Kuiper son Examen d’un libelle contre la religion, contre l’Etat et contre la révolution d’Angleterre. Intitulé « Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France » (La Haye 1691, 12°), qui avait été publié par Abraham Troyel dès la fin du mois d’avril 1691, ou bien ses Nouvelles convictions contre l’auteur de l’« Avis aux réfugiez » reliées avec sa Dernière conviction contre le sieur Bayle (s.l.n.d., 4°), qui étaient sorties au cours des mois de juin et de juillet 1691. Comme il ressort de la suite du texte, les deux personnes désignées par Jurieu comme étant indignes de Kuiper sont Bayle et Basnage de Beauval : Bayle comme auteur de l’ Avis, et Basnage de Beauval en tant que complice de la feinte par laquelle était annoncée dans l’ HOS l’édition parisienne de l’ Avis : voir Lettre 789.

[2] C’est dans une lettre à l’ abbé Nicaise du 15 juin 1689 (Lettre 730) que Bayle avait discuté de la question de l’attribution des Vindiciæ contra tyrannos : c’est sans doute la personne désignée ici par Jurieu. Cependant, dans La Chimère de la cabale, Bayle évoque une lettre du mois de décembre 1690, où il priait la même personne de lui procurer un exemplaire du Contr’Assassin de David Home  : ce correspondant reste anonyme, mais il se peut fort bien qu’il s’agisse encore de l’abbé Nicaise : voir Lettres 785, n.2, et 797, n.1.

[3] Sur l’attribution des Vindiciæ contra tyrannos de « Junius Brutus » à Hubert Languet et à Philippe Duplessis-Mornay, voir Lettre 537, n.6.

[4] Sur cette édition parisienne de l’ Avis, publiée par les soins de Pellisson, voir Lettre 815, n.3, et l’Introduction de G. Mori à son édition de l’ Avis, p.30.

[5] Antoine Moreau (?-1703) fut l’envoyé de la Pologne auprès des Etats-Généraux entre 1685 et 1692 et au Danemark entre 1693 et 1697. On le crut complice d’un attentat manqué contre la vie de Guillaume III et il quitta rapidement les Provinces-Unies en 1692. Voir O. Schutte, Repertorium der buitenlandse vertegenwoordigers residerende in Nederland, 1584-1810 (’s-Gravenhage 1983), p.540-541.

[6] Entre novembre 1690 et décembre 1692, le duc Ernest Auguste de Hanovre retira ses troupes des Pays-Bas espagnols et quitta temporairement la Grande Alliance. Les Français l’en récompensèrent, mais il rejoignit la cause anglo-hollandaise lorsque l’empereur l’eut élevé au rang d’électeur : voir W. Troost, Stadhouder-koning Willem III. Een politieke biografie (Hilversum 2001), p.240. L’évêque de Münster est Friedrich Christian Freiherr von Plettenberg-Lenhausen (1644-1706), évêque-prince de Münster entre 1688 et 1706, faisant partie du cercle de Westphalie.

[7] Sur Adriaen Moetjens (après 1651-1717), libraire à La Haye, voir E.F. Kossmann, De boekhandel te ’s-Gravenhage tot het eind van de 18de eeuw (’s-Gravenhage 1937), p.270-275.

[8] C’est l’accusation principale de Jurieu dans l’ Examen ; voir la réfutation de Bayle, La Cabale chimérique, ch. IV, XI ( OD, ii.646, 676b-677b) ; La Chimère de la cabale, III e chef et art. VI ( OD, ii.753a, 733b-736b).

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