Lettre 818 : Pierre Bayle à Jacques Lenfant

[A Rotterdam,] ce 4 d’aout 1691 [1]

Je vous suis tres obligé Monsieur de vos bons avis [2] : je voudrois etre d’humeur à en profiter, mais je ne me saurois donner cette peine, et pour vous parler franchement et philosophiquement tout ensemble, je ne fais pas assez de cas de l’opinion et du jugement de la plupart des gens pour me soucier de l’avoir favorable. Que mes adversaires crient, sement des livres de maison en maison, et fassent ce qu’ils voudront, je ne veux pas me tourmenter à lutter contre eux en ce genre de brigues.

Voici une petite Lettre où l’on a fait savoir au public les raisons qui m’empechent d’ecrire contre tant de petits libelles qui courent contre moi [3] ; les faussetez innombrables dont ils fourmillent, et dont on donne là un petit echantillon en sont une des causes. Vous trouverez aussi la Declaration [4] que j’ai publiée contre un écrit volant, où M. J[urieu] a fait un extrait de plusieurs propositions de mes livres et du Commentaire philosophique [5] : vous verrez comment je le rameine au point fixe de l’etat de la question, d’où il voudroit s’échap[p]er, sentant bien qu’il s’est embarassé d’une maniere à ne s’en tirer jamais. A l’egard des Nouvelles convictions [6] qu’il a publiées, divisées en deux parties, la premiere touchant la cabale du Projet de paix, la seconde touchant l’ Avis aux réfugiés, on verra dans quelque tems par une reponse qu’on y • oppose [7], que ce ne sont que des chicanes. Ses plus grands amis conviennent que cette cabale n’est qu’une chimere, et on en verra la preuve claire comme le jour, avec les consequences qui en resultent, savoir que M. J[urieu] est et demeure dès à present pour jamais chargé de la note* d’un calomniateur public en matiere capitale. Sur l’autre fait [8], il ne produit rien de juridique, ni en vertu de quoi on me puisse seulement citer devant les juges. Aussi n’a-t-on pas encore commencé aucune procedure contre moi, bien que les papiers ou preuves que M. J[urieu] a pu ramasser soient entre les mains de notre baillif* depuis long tems. Les personnes, qui les ont veuës à La Haye n’en ont pas fait grand cas, et il faut bien qu’elles soient foibles, puis qu’on me laisse dans un profond repos.

Ce que le consistoire fit dès le commencement pour nous accorder s’est terminé tout à fait desagreablement pour M. J[urieu] [9] de sorte qu’ayant scu par des lettres qu’il a fait intercepter à la poste [10], (car, c’est un homme qui foule aux pieds la foi publique, et toutes les loix) que dans les premieres feuilles d’un ecrit qui s’imprime à Amsterdam, on tire des preuves à mon avantage de ce qui s’est passé dans notre consistoire, il en a eté dans une colere si violente, qu’il demanda reparation à M. Du Bosc d’un discours injurieux qu’il pretendoit que M. Du Bosc lui avoit tenu en lui representant qu’il devoit mieux etre preparé pour administrer la Cene [11]. En mesme temps il recusa M. Piélat [12] et plusieurs autres membres du consistoire comme etant de mon parti. Cette affaire ayant soulevé plusieurs esprits contre lui, il vit pendant la huitaine à laquelle on avoit renvoié le tout, qu’il s’étoit fait tort en attaquant M. Du Bosc ; c’est pourquoi il nia hautement qu’il lui eut demandé reparation, et tacha de l’appaiser, soit là, soit dans son logis. Il a produit diverses causes de recusation contre M. Piélat, et mesme des depositions de temoins, mais, il a eté tondu* ; le consistoire les a déclarées nulles, ainsi, voila le sieur Jur[ieu] hors d’esperance de faire casser les actes qui concernent notre different, qui portent entre autres choses qu’il s’est desisté des accusations qu’il m’avoit intentées touchant la religion, et qu’il ne pourra porter en premiere instance qu’au consistoire les plaintes qu’il pourroit avoir à faire contre moi.

Il s’est fait une grosse affaire avec M. Le Gendre [13], car il ne l’a pas accusé de moins que d’etre traitre à cet Etat. Il s’en vouloit dedire, mais on le convainquit par le memoire qu’il avoit presenté à la compagnie. Ils se bourrerent* [14] mardi dernier d’importance au consistoire, et l’on dit que que M. Le Gendre veut porter l’affaire à la cour de Hollande. Il semble qu’il se soit encore desisté tout de nouveau à mon egard dans le consistoire ; la vraie cause* est sans doute la Declaration que j’ai publiée pour lui montrer que je ne repondrai sur rien qu’au preallable nous n’aions vuidé l’accusation d’atheisme, etc [15]. C’est un article d’où il ne sauroit jamais se tirer. Le pretexte qu’il prend c’est de dire que desormais le public est assez convaincu de la justice de ses accusations contre moi. Ainsi vous voiez Monsieur, que mes juges seculiers et ecclesiastiques me laissent dans la plus grande tranquil[l]ité du monde.

Donnez tout ceci pour certain tant à Dordrecht qu’en Angleterre, et sur tout asseurez qu’il n’y a rien de plus faux que ce que mes accusateurs debitent que nos magistrats m’ont defendu d’ecrire : le fait est qu’ils nous ont ordonné à l’un et à l’autre egalement de ne rien publier qui n’ait eté examiné par M. Beyer Pensionnaire de cette ville [16]. M. J[urieu] qui l’avoit promis le premier s’est moqué de sa promesse, et par là je me suis veu degagé de la mienne, et ai publié la Declaration ci-jointe [17]. M. Beyer ayant lu dans le factum de M. J[urieu] [18] qu’il nie que defense lui ait eté faite d’ecrire, et qu’on ait mis de l’egalité entre lui et moi, me dit qu’il avancoit une fausseté, et me montra qu’il avoit barré l’endroit avec la plume, frappé de la menterie qu’il y remarquoit.

La réponse au Factum [19] convaincra M. J[urieu] au sujet de l’ Avis aux réfugiés de mille paralogismes et beveües, et cela suffit puis que ses preuves d’ailleurs n’ont rien qui convainque. On montrera sur tout qu’il prouve très mal que le privi- / lege de la 2 e edition soit faux [20], et on fera voir clairement que cette 2 e edition n’a pu etre entreprise en ma faveur.

Je vous envoie une Lettre d’une délicatesse et d’une force incomparable [21] ; vous en connoitrez sans doute l’auteur.

Mille et mille embrassades de ma part à M. Comperat [22]. Je suis tout à vous en vous rendant mille graces de votre interessement pour moi. Laissons crier le monde ; il ya du peuple dans tous les etats et ordres de gens, du quel il ne faut pas se soucier.

Notes :

[1] Dans toutes les éditions, cette lettre est datée, par erreur, du 24 aout 1691.

[2] La lettre où Jacques Lenfant donnait ces « bons avis » à Bayle – il s’agissait sans doute de l’exhorter à la modération dans sa querelle avec Jurieu – est perdue.

[3] Bayle, Lettre sur les petits livrets publiés contre la « Cabale chimérique » (s.l.n.d., 12°), datée du 16 juillet 1691 ( OD, ii.685-687). C’est un pamphlet auquel Jurieu devait répliquer par sa Courte réfutation de la lettre écrite en faveur du s[ieur] B[ayle] pour la défense de sa « Cabale chimérique » (s.l.n.d., 12°).

[4] Déclaration de Mr Bayle, professeur en philosophie et en histoire, à Rotterdam, touchant un petit écrit, qui vient de paroitre sous le titre ce « Courte revuë des maximes de morale, etc. » (s.l.n.d., 12°) : OD, ii.687-690). Rappelons que Bayle composa une autre réfutation de la Courte revue de Jurieu sous le titre d’ Addition aux « Pensées diverses sur les cometes, ou réponse à un libelle intitulé, « Courte revuë [...] » (Rotterdam 1694, 12° ; 2 e éd. Rotterdam 1699, 12°) : OD, iii.161-186.

[5] Jurieu, Courte revuë des maximes de morale, et des principes de religion, de l’auteur des « Pensées diverses sur les cometes », et de la « Critique générale sur l’“Histoire du calvinisme”, de Maimbourg » : pour servir de Factum aux juges ecclésiastiques, s’ils en veulent connoitre (s.l.n.d. [1691], folio), écrit constitué d’une simple feuille in-folio à deux colonnes par page. Le cahier porte deux dates : « De Londres 29 may 1681 » et « De Leyde le 24 juin 1621 » ; Marchand ajoute : « On juge seulement, par la Déclaration qu’y a opposée Mr. Bayle, qu’elle a été publiée peu après le synode tenu à Leyde en Mai 1691. » Voir Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 10, p.65-66. Bayle devait répondre par sa Déclaration de M. Bayle touchant un petit écrit qui vient de paroître sous le titre « Courte revue », publiée fin juillet 1691 : voir OD, ii.687-690. E. Kappler relève l’allusion dans le DHC, article « Agrippa », rem. Q : « Il n’est point rare que des zélateurs laissent longtemps en repos un livre, et celui qui l’a composé, [...] pourvu qu’il n’attaque pas personnellement ces zélateurs. Mais si au bout de 10, 15, 20 ans, ils se brouillent avec l’auteur ; si quelque nouvel ouvrage vient faire des descriptions où l’on puisse reconnoitre ce que l’on cache le plus soigneusement que l’on peut au peuple ; le premier livre ne peut plus jouir de son repos, il devient hérétique, impie, brûlable [...] On commence alors d’être rongé du zêle de la maison de Dieu ; on le persuade aux bonnes gens ; mais ceux qui ne sont point dupes voient bien quelle est la passion honteuse que l’on couvre sous le beau masque des intérêts de la piété. »

[6] Jurieu, Nouvelles convictions contre l’autheur de l’« Avis aux réfugiez », avec la nullité de ses justifications par un amy de Mr Jurieu. Premiere partie. Dernière conviction contre le sieur Bayle, professeur en philosophie à Rotterdam aux sujet de l’« Avis au[x] refugiez », pour servir de Factum sur la plainte portée aux Puissance de l’Etat (s.l.n.d., 4°). Voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 44, p.199-200.

[7] Bayle annonce ici son nouveau livre polémique contre Jurieu, La Chimère de la cabale de Rotterdam démontrée par les prétenduës « Convictions », que le sieur Jurieu a publiées contre Mr Bayle (Amsterdam 1691, 8°), qui sortit en septembre 1691, en même temps que les Entretiens sur le grand scandale causé par un livre intitulé « La Cabale chimérique » (Cologne [Rotterdam] 1691, 12°), tout de suite après la deuxième édition augmentée de La Cabale chimérique, ou réfutation de l’histoire fabuleuse et des calomnies que M. J[urieu] vient de publier malicieusement (Rotterdam 1691, 12°).

[8] On remarque la forte distinction que Bayle établit entre les deux accusations : celle concernant la « cabale chimérique » est désignée tout simplement comme une calomnie ; celle portant sur l’attribution de l’ Avis aux réfugiés est contrée par la remarque que Jurieu « ne produit rien de juridique, ni en vertu de quoi on me puisse seulement citer devant les juges ». Robethon s’est montré très sensible à cette distinction : voir Lettre 808.

[9] Voir la résolution du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam du 4 juin 1691 : « Messieurs Piélat, Visch, Vandoorn et Ferrand ayant fait rapport au consistoire de l’entretien qu’ils avaient eu avec Monsieur Bayle et de la réponse qu’il leur avait donnée, la compagnie, après avoir ouï les ouvertures qui ont été faites par divers membres du consistoire des voies les plus douces et les plus sûres qu’on pourrait tenir pour arrêter le mauvais effet de la division qui est entre les deux parties, il a été unanimement résolu d’ordonner aux dites parties de ne rien écrire et de ne faire rien imprimer à l’avenir l’un contre l’autre directement ni indirectement, et de les exhorter à regarder comme non advenu tout ce qui s’est écrit et imprimé l’un contre l’autre jusqu’à présent, et à se dépouiller de toute passion et à se disposer à une réconciliation sincère et entière, à laquelle le consistoire travaillera incessamment pour l’édification de l’Eglise, et connaissance de notre résolution sera donnée à Messieurs du vénérable magistrat de cette ville au cas que la prudence et l’intérêt du consistoire le demande. » L’ensemble des actes du consistoire est présenté par H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706 (Paris 2008) ; ceux concernant particulièrement le conflit entre Bayle et Jurieu sont présentés dans H. Bost et A. McKenna, « L’Affaire Bayle » ; ces mêmes actes des années 1691 et 1692 sont présentés en ordre chronologique dans l’annexe II du présent volume.

[10] La lettre volée par Jurieu (ou par ses complices) est celle de Henry Desbordes à Bayle du 16 juillet 1691 (Lettre 813) ; voir aussi Bayle, La Chimère de la cabale, OD, ii.741a.

[11] Voir Bayle, La Chimere de la cabale, p.14 : il dénonce la calomnie de Jurieu, qui a « accusé M. Bayle de complicité à cause qu’il avait reçu de Genève le projet de paix en manuscrit » et qui a « accusé de la même complicité bien d’autres gens, sans autre raison, si ce n’est qu’ils sont amis de M. Bayle » ( OD, ii.722a). Le 10 juin 1691, Pierre Du Bosc avait été nommé par le consistoire comme membre de la commission chargée d’examiner les ouvrages théologiques de Jurieu : voir notre annexe II.

[12] Sur Phinéas Piélat, doyen des pasteurs, principal appui de Bayle au sein du consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, voir Lettre 195, n.5, et La Chimère de la cabale, OD, ii.731a, 746 (éd. originale, p.30-31). Voir aussi le jugement du consistoire du 10 juin 1691 : « la compagnie unanimement n’a pu s’empêcher de lui témoigner [à Jurieu] par les précédents députés son étonnement au sujet de ce qu’il lui attribue d’avoir voulu prendre la protection de Mr Bayle et d’avoir voulu étouffer ses plaintes sans en examiner les preuves, puisque la compagnie n’a eu jusqu’ici pour but que de suivre les voies de la justice et de la charité et d’empêcher un bruit scandaleux, et que c’est dans cette vue seulement qu’elle a employé tout ce qu’elle avait d’autorité, sans pourtant avoir prétendu entrer dans la connaissance de l’affaire d’Etat mais seulement par rapport à la doctrine et au scandale, conformément à la Parole de Dieu et aux règlements de discipline ecclésiastique. »

[13] Le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam s’est réuni les dimanche 29 et mardi 31 juillet 1691, mais les actes de ces séances sont très évasifs (ce qui prouve que Bayle est bien informé) : ils mentionnent un mémoire fourni par Jurieu et la réponse de Le Gendre, mais ne font guère état de la tension qu’engendre ce nouveau contentieux – alors même qu’un ancien différend entre Jurieu et Piélat n’est toujours pas réglé. Il est encore question de la dispute entre les deux pasteurs les 5 et 19 août – il est alors décidé de reporter l’examen et le jugement de cette affaire après la tenue du synode wallon de Naarden –, puis le 23 septembre pour une réconciliation. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, p.119-120, 123-124. Sur les accusations de Jurieu à l’égard de M. Le Gendre, voir aussi La Chimère de la cabale de Bayle, II e chef, OD, ii.731a, et Henri Basnage de Beauval, Considérations sur deux sermons de Mr. Jurieu touchant l’amour du prochain, où l’on traite incidemment cette question curieuse, s’il faut haïr Mr. Jurieu (s.l. 1694, 8°), p.30-31.

[14] Marchand traduit : « ils se dirent l’un à l’autre des choses bien vives au consistoire ».

[15] Bayle, Déclaration de Mr Bayle, professeur en philosophie et en histoire à Rotterdam, touchant un petit écrit qui vient de paroître sous le titre de « Courte revûë des maximes de morale, etc. » (s.l.n.d., 12°), publiée fin juillet 1691 ( OD, ii.687-690).

[16] Voir les actes du consistoire du 4 juin 1691, cités ci-dessus, n.9. A cette date, le pensionnaire (magistrat) de la ville de Rotterdam fut Samuel Beyer de jonge (le jeune) (1657-1729) : voir NNBW, i.333.

[17] Bayle, Déclaration, citée ci-dessus, n.15.

[18] Jurieu, Nouvelles Convictions contre l’auteur de l’« Avis aux réfugiez » ; avec la nullité de ses justifications ; par un ami de Mr. Jurieu, I re partie, et Derniere conviction contre le s[ieu]r Bayle, [...], au sujet de l’« Avis aux réfugiez », pour servir de Factum sur la plainte portée aux puissances de l’Etat (s.l.n.d., 4°).

[19] Bayle, La Chimère de la cabale de Rotterdam : voir ci-dessus, n.7.

[20] Voir le commentaire de Jurieu concernant le privilège de la deuxième édition de l’ Avis aux réfugiés, Nouvelles convictions [ Dernière conviction], OD, v-2, p.375-376, art. 7, et la réfutation de Bayle, La Chimère de la cabale, OD, ii.774-779.

[21] Il s’agit sans doute de l’ouvrage de Henri Basnage de Beauval, Lettre sur les différens de Mr Jurieu et de Mr Bayle (s.l. 1691, 8°).

[22] Charles Comperat (?-1709), pasteur de 1673 à 1685 à Châtillon-sur-Loing, où il était le collègue de Paul Lenfant, le père de Jacques, s’était réfugié en Hollande et avait été déclaré appelable en 1686 à Rotterdam. Il allait devenir second pasteur de Dordrecht en 1705 : voir S. Mours, « Les pasteurs à la Révocation », BSHPF, 114 (1968), p.89 ; H. Bots, «  Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies  », p.32. On ignore les raisons et les dates du voyage que Comperat fit à Berlin.

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