Lettre 819 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 22 aout 1691 [1]]

Il y a minutie et minutie, et je croy que vous le sçavez fort bien, mon cher Monsieur. Mais de celles que j’estime, et où je prends intérest, il n’y en a pas une qui n’ait droit de me plaire et qui ne m’occupe autant que toute autre chose de conséquence. Ce qui m’a mis en cette humeur, c’est qu’à Saumur [2] j’appris mille curiositez dans l’ Hypobolimæus de Scioppius [3]. Je ne doute point que je n’en trouve dans vostre response aux Factum d’Orkius [4] ; car vous avez plus d’esprit que Scioppius, et vous estes plus honneste homme que luy. Envoyez moy donc, mon cher Monsieur, vostre ouvrage, et joignez y, s’il vous plaist, la Lettre enjouée et railleuse contre Bazin Limeville [5], car je croy avoir la première du brave Mr de Beauval [6], si tant est qu’elle commence : C’est avec une extrême répugnance. / Mon nepveu me l’apporta l’autre jour. Elle est effectivement très bonne et très bien tournée, et il y a toujours cette vivacité naturelle et ces agrémens aisez qui distinguent tant Mr de Beauval. Vous ferez, s’il vous plaist, un pacquet de tout cela, et l’adresserez à Mr Van Eys à Rolduc [7], pour nostre post-wague*.

Je croy que vous voudrez bien me donner une de vos responses pour Mr de Marsilly [8]. Il m’est venu voir, et durant tout son séjour nous n’avons fait que parler de vous et de l’Horace de Mr Dacier [9], qu’il avoit apporté avecque luy. Il m’a dit que M lle Dacier avoit traduit deux ou trois tragédies grecques [10]. Comme je ne les ay point veues, vous m’obligeriez fort, au cas que cela se trouve à trois pas de chez vous, de me les achepter et les envoyer dans le pacquet. Je vous rendray l’argent.

Mes baisemains, s’il vous plaist, / à Mr de Beauval et Mr Basnage, qui debvroit, ce me semble, m’avoir envoyé sa Lettre chrysostomique [11], quand ce ne seroit que pour me bien remettre avecque la démagogie, que je n’aymay, que je n’ayme et que je n’aymeray jamais bien, c’est à dire, pour la plus part du temps. J’ay leû le Dialogue du duc d’Alençon [12], manuscript, et je conclus à la suppression ; mais on ne voulut pas me croire. Tant pis pour l’autheur, que je ne connois pourtant point ; car ce fust Lessart le libraire [13] qui vint me l’apporter un beau matin. Je n’y trouvay ni stile ni pensées, ni aucun de ces engagemens* qui nous portent quelques fois jusqu’à nous hazarder à des folio formà Atlante. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de faire rayer tout ce qu’on y disoit contre la reyne Elisabeth, qui estoit fort énorme [14].

Je croy avoir connu Mr Le Senne [15] ; et autant / qu’il m’en souvient, il avoit de l’esprit et debvoit un jour en avoir davantage, parce qu’il estudioit beaucoup. Je ne connoy point du tout Mr Bernard [16], et quoy qu’il puisse avoir du mérite, je suis bien trompé, si la Bibliothèque universelle, chancelante depuis quelques années, ne tombe bien tost en ruine.

Felix qui potuit libri nutante ruina,

Quo jaceat jam scire loco [17] !

C’est à dire, que je souhaite un fort bon établissement en utopie à Mr Le Clerc. La Philosophie de Maistre Silvain [18] est arrivée samedy dernier. Je n’en suis pas fasché, car comme nos leçons vont recommencer, je ne pourray le lire. Il y a long temps que Mr de Grand-Champ me menace d’une lettre [19]. Dites luy que je l’en défie.

Je suis toujours, mon cher Monsieur, vostre, etc.

J’ay donné vostre lettre à M. de S[ain]t M[aurice] [20].

Ce 22 aoust.

Notes :

[1] L’année de la lettre est déterminée par les allusions à la guerre de pamphlets entre Bayle et Jurieu et à la récente contribution de Basnage de Beauval à cette polémique par sa Lettre sur les différends de M. Jurieu et de M. Bayle (s.l. [1691], 8°).

[2] Jacques Du Rondel, né en 1636 à Fère-en-Tardenois, près de Château-Thierry, avait fait ses études à Saumur vers 1660 ; cette année-là, d’ailleurs, il avait été suspendu quatre mois et dut présenter ses excuses au recteur pour avoir participé à la composition d’un écrit satirique – en collaboration, entre autres, avec le fils de Pierre Allix. Il y avait certainement suivi les cours de Tanneguy Le Fèvre. Rappelons que Du Rondel avait quelque dix-sept ans de plus que Jacques Basnage (né en 1653), lui aussi ancien étudiant de Saumur.

[3] Caspar Schoppe, Scaliger Hypobolimæus hoc est Elenchus epistolæ Josephi Burdonis pseudoscaligeri de vetustate et splendore gentis Scaligeræ : quo præter crimen falsi et corruptarum litterarum regiarum quod Thrasoni isti impingitur, instar quingenta eiusdem mendacia deteguntur et coarguuntur (Moguntiæ 1607, 4°).

[4] Bayle, La Chimère de la cabale : voir Lettres 808, n.7, et 818, n.7.

[5] L’ouvrage de Bayle, La Cabale chimérique, avait été attaqué par Robethon (ou éventuellement Jean Jennet) dans sa Lettre écrite à M. B[ayle] prof[esseur] en phil[osophie] et en hist[oire] à Rotterdam sur sa « Cabale chimérique » (Amsterdam 1691, 12°). Or, dans sa Lettre écrite à M. S*** touchant l’auteur des « Remarques générales sur la “Cabale chimérique” » (s.l.n.d. [Amsterdam juillet-août 1691], 12°), Basnage de Beauval avait attribué cette attaque à Jean Bazin de Limeville : voir Lettres 808, n.1.

[6] Henri Basnage de Beauval, Copie d’une lettre écrite à M. S*** touchant l’auteur des « Remarques générales sur la “Cabale chimérique” » (s.l.n.d. [Amsterdam juillet-août 1691], 12°). Pour les autres écrits de Basnage de Beauval dans ce contexte, voir Lettre 820, n.11.

[7] Rolduc était une abbaye à Kerkrade, près Aix-la-Chapelle, fondée en 1104. A cette époque l’abbaye était soupçonnée de tendances jansénistes : voir J. Offermans, De abdij Kloosterrade-Rolduc (1104-1830) (Rotterdam 2003), ch. 11. Sur M. van Eys, neveu de Jacques Du Rondel, voir Lettres 402, n.13, et 691, p.335.

[8] Pierre Salbert de Marcilly (ou Marsilly), officier au service des Etats, qui était revenu à Maastricht après un séjour au Surinam : voir Lettre 232, n.9.

[9] André Dacier, Remarques critiques sur les œuvres d’Horace, avec une nouvelle traduction (Paris 1681-1689, 12°, 10 vol.).

[10] C’est à André Dacier et non pas à son épouse, Anne Le Fèvre, qu’est attribuée la traduction en question : L’« Œdipe » et l’« Electre » de Sophocle, traduits du grec en françois avec des remarques (Paris 1692, 4°).

[11] Jacques Basnage, Divi Chrysostomi epistola ad Cæsarium monachum, juxta exemplar cl. v. E. Bigotii. Cui adjunctæ sunt tres epistolicæ dissertationes : I. De Apollinaris hæresi ; II. De variis Athansio supposititiis operibus ; III. Adversus Simonium (Rotterdam 1687, 8° ; 2 e éd. Rotterdam 1694, 8°), recensée dans les NRL, novembre 1686, cat. 1.

[12] Nous n’avons pas trouvé trace de cet écrit, sans doute un pamphlet, intitulé Dialogue du duc d’Alençon.

[13] Jonathan Delessart tenait une librairie au Vrijthoff à Maastricht. On sait qu’il imprima deux livres en 1690 et 1702 : Du Rondel confirme dans sa lettre du 19 décembre (Lettre 842) que Jonathan Delessart fut l’imprimeur de la réfutation par G. Nizet de l’ Avis aux réfugiés. En 1706, Jacques Delessart imprima un livre à Maastricht : voir E. Heynen, « Maastrichtse drukken (1552-1816). Een bescheiden aanzet tot een Maastrichtse bibliografie », Publications de la Société historique et archéologique dans le Limbourg, 83 (1947), p.44, 48, 50 ; A.M. Ledeboer, Alfabetische lijst der boekdrukkers, boekverkoopers en uitgevers in Noord-Nederland sedert de uitvinding van de boekdrukkunst tot den aanvang der negentiende eeuw (Utrecht 1876), p.145 (qui ne mentionne que Jonathan Delessart).

[14] Il s’agit sans doute, à en juger d’après l’allusion suivante à la reine Elisabeth, d’un des Dialogues des morts de Fontenelle (Paris 1683, 12°) : dialogue entre Elisabeth d’Angleterre et le duc d’Alençon sur le peu de solidité des plaisirs.

[15] Malgré l’orthographe du nom, il s’agit peut-être de Charles Le Cène, disciple de Pajon, qui avait collaboré avec Jean Le Clerc : voir Lettres 324, n.16, et 359, n.8.

[16] Sur Jacques Bernard, qui collaborait avec son cousin Jean Le Clerc à la rédaction de la BUH, voir Lettres 589, n.12, et 629, n.6.

[17] « Heureux celui qui, la ruine menaçant le livre, a pu savoir en quel état il se trouve maintenant » : parodie du vers célèbre de Virgile, felix qui potuit rerum cognoscere causas.

[18] Pierre-Sylvain Regis, Système de philosophie contenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale (Paris 1690, 4°, 3 vol.) ; sur l’auteur, voir Lettres 140, n.13, 322, n.11, et 495, n.15 ; sur cet ouvrage, voir le compte rendu dans le JS du 11 septembre 1690.

[19] Guillaume Carué de Grand-Champ (†1700), pasteur extraordinaire de Rotterdam. Voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.29.

[20] Sur Jacques Alpée de Saint-Maurice, ancien professeur de théologie et pasteur à Sedan, qui remplissait ces mêmes fonctions à Maastricht, voir Lettres 114, n.9, et 797, n.4.

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