Lettre 82 : Pierre Bayle à Louis Tronchin

[Paris, le 22 mars 1675]

Apres toutes les marques d’une bienveuillance singuliere que j’ay receues de vous ; je ne trouve pas que ce soit assez fait à moi que de vous honnorer, que d’admirer vos grands et riches talens, que de publier votre merite, que de souhaitter passionnement de vous temoigner par mon obeissance, l’impression que votre bonté et la connoissance de votre savoir ont faitte dans mon esprit. Il faut encore Monsieur, ne vous donner pas occasion de penser que je sois insensible à toutes ces choses ; / c’est pour cela que je me donne l’honneur de vous ecrire, afin Monsieur que vous ne puissiez point entrer en doutte si je conserve le souvenir des obligations que vous vous etes aquises sur moi, et si je revere avec admiration les rares qualitez que vous possedez. Je m’en suis souvent entretenu avec tout ce que j’ay veu de personnes lettrées ; et sur tout avec Mr Le Moine qui est tres particulierement informé de ce que vous valez Monsieur, et du fruit inestimable que l’on retire de vos leçons. J’ay fait mille vœux pour obtenir du ciel le retablissement parfait de votre santé, qui vous permettant de remplir les fonctions de votre charge, il en redondera* sur votre Academie un nouvel eclat de reputation, et de grandes utilitez pour tous ceux qui la / frequentent. Mr Choüet vous pourra dire Monsieur ce que je crois devenir en cette ville, car il y a long tems que je luy fis savoir qu’un de mes amis m’y avoit menagé* un etablissement [1]. Si Dieu veut y mettre sa benediction il pourroit etre de quelque durée.

Je ne vois pas que nos ministres ayent rien sous la presse. Mr Claude n’a pas commencé l’examen du dernier ouvrage de Mr Arnaud qui est la discussion des Peres des 6 premiers siecles [2], et il m’a dit qu’il n’y travailleroit point qu’il n’eut achevé une autre besogne où il est occupé presentement. Je n’en sai pas davantage. Mr Bruguier a de la besogne taillée, car Mr Arnaud vient de faire imprimer une replique contre la Reponse qu’il avoit opposée à la morale renversée par les calvinistes [3]. Il s’est amusé à bien citer de nos autheurs. / Quoi que je sois dans la capitale, je ne sai presque point de nouvelles. Cette saison est comme un entr’acte de tragedie, c’est un grand calme qui est pour etre suivi d’un furieux remue-menage. Car tout se prepare pour quelque chose de signalé. La reveuë des trouppes se fait incessamment. Les magazines qui sont sur la frontiere de Picardie seroient capables de faire subsister l’armée [4] quand bien* la terre ne produiroit rien cet eté cy. Les peuples voudroient la paix cependant, et on commence à sentir tout de bon les facheuses suittes de la guerre. On se console un peu sur ce que les ennemis quelq[ue] bonne mine qu’ils fassent, s’en trouvent peut etre encore plus mal qu’on ne fait icy. Si vous me jugez capable Monsieur de vous rendre mes services en cette ville, je vous supplie de vous adresser à moi. Je le tiendrois à un bonheur incomparable, etant avec un tres profond respet

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur

Bayle
A Paris le 22 mars 1675

Notes :

[1] La Lettre de Bayle à Jean-Robert Chouet ne nous est pas parvenue. Bayle fait allusion au poste de précepteur qu’il allait occuper chez les Beringhen : voir Lettre 83, n.2 ; ce poste lui avait été « ménagé » par le tailleur Ribaute : voir Lettre 80, n.4.

[2] Bayle fait allusion ici au deuxième tome de La Perpétuité de la foy de l’Eglise catholique touchant l’Eucharistie, contenant les preuves de la doctrine de l’Eglise tirées de l’Ecriture et des Pères des six premiers siècles (Paris 1672, 4°), où les auteurs, Arnauld et Nicole, annoncent « le dessein qu’on y a d’examiner la matière de l’Eucharistie par l’Ecriture et par les Pères des six premiers siècles » : la réplique de Claude n’a jamais vu le jour. L’« autre besogne », évoquée plus loin, pourrait bien être la préparation de son fils Isaac au ministère pastoral, occasion de la rédaction d’un Traité de la composition d’un sermon, paru dans Les Œuvres posthumes (Amsterdam 1688-89, 8°, 5 vol.), i.167-492. En effet, dans la préface (non paginée) qu’il rédigea pour les Œuvres, Isaac Claude indique que cet ouvrage fut composé à son intention.

[3] Sur la Response sommaire de Bruguier à Arnauld et sur la réplique qui est en fait due à Nicole, voir Lettres 74, n.12, et 133, n.30.

[4] Nous n’avons pas trouvé de commentaire à ce sujet dans la Gazette ; voir, cependant, le n° 22, nouvelle datée de Charleville du 5 mars 1675, sur la préparation d’un « convoi de grains et de farines ».

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