Lettre 823 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, vers le 25 septembre 1691 [1]] •

J’ay receu, le 21 e du courant, ce que vous avez eû la bonté de m’envoyer le 13 eme [2]. Quelle diligence* à M. van Eys [3] ! et que c’est prudemment fait à luy de choisir un charetier de Bolduc, au lieu du post wague* ! Tant y a, mon cher Monsieur ; j’ay vostre livre, et j’ay avecque luy tout ce que je pouvois souhaiter contre Jurieu. Le 1 er Entretien me paroist une bonne promulsis ad saliares dapes, pipere et sinapi sparsas [4]. Vous nous en régalez en effet dans le 2 e et le 3 me Entretien, surtout depuis la pag. 104 jusqu’à la 111 [5]. La 120 etc. est une très bonne chose, et je consens à la charge de P. Titrier [6]. Ce qui concerne M. de La Cons[eillère] [7] est encore très bon et très bien dit, et je vous en remercie ; car M. de la Cons[eillère] est un de mes vieux amis. Que vous diray je de la 179 [8] ? C’estoit un scrupule qui m’estoit venu d’abord en l’esprit, et je suis bien aise que vous m’en ayez tiré [9]. J’eusse voulu pourtant, que vous eussiez traité vostre homme plus indignement, et faire voir que le mespris seul / vous avoit empesché de le sac[c]ager :

Nunquam animam talem dextra hac, absiste moveri,

Amittes : habitet tecum et sit pectore in isto [10],

qui estoit ce que vous luy debviez dire. Cette page 179 plaira fort au jeune Brazi de Vésel [11]. Il m’advoua, l’autre jour, que cela l’avoit tourmenté aussi. Ce jeune homme vous admire.
Depuis la 217 [12] on ne peut mieux, nil prius neque fortius [13]. Puisse le monde vous faire enfin justice, comme à vostre illustre camarade de bronse [14] ; mais cela arrivera tost ou tard : Veritatem laborare inimicitis sæpe aiunt, extingui nunquàm [15]. La 98, 99 et 100 sont très bonnes, très judicieuses [16], comme j’aurois souhaité que vous les feissiez.

Il n’y a que deux choses où l’on pourra vous chicaner. C’est à la p. 139 [i]. Il est certain, Monsieur, que Jurieu a non seulement de l’onction, mais qu’il sent mesme le vieux oingt. Il a toutes les inclinations des anciens juifs, toutes leurs manières et toutes leurs visions. Promission, chiliasme, prophéties, gloire d’un Messie. Ce qu’il y a d’inconcevable à luy, et qui est pourtant vray, c’est qu’il veut / renchérir sur l’ancien duc de Clarence, et qu’il a résolu de se crever de baume dans une cuve de Galaad [17].

L’autre chose est touchant la destruction de nos ennemis. Assurément, Monsieur, vous vous estes trompé dans ce que vous dites p. 90, 92 etc [18]. Vous n’avez pas compris vostre docteur. C’est en qualité de législateur qu’il parle, et vous debvez sçavoir, ce me semble, qu’on ne s’abaisse point à des détails, quand on est une fois revestu de ce caractère, ou du moins quand on croit l’avoir. Il suf[f]it de s’expliquer en général, ou de prendre la plus considérable espèce ; et chacun est tenu de suppléer à ce qui n’est pas énoncé. Est il possible que vous n’ayez pas remarqué cette prétendue dignité dans vostre homme ? Je m’en apperceus une fois chez luy, lorsque dans sa bibliothèque, où nous nous promenions, un nommé Varnier [19] et moy, avecque luy, il nous parloit assez humainement, quand nous arrivions au bout ; mais que, dès qu’il venoit à se / regarder au miroir, qui estoit à l’entrée de la chambre, il prenoit un ton plus eslevé et nous parloit de haut en bas, comme à des petits garçons. Je reconus à la fin, que lors qu’il se contemploit, il apercevoit ces deux rayons si fameux et que cela le faisoit mosaïser incontinent. Si je l’eusse pu visiter plus souvent, je vous en pourrois dire plus de particularitez. Mais je ne l’ay jamais esté voir que quatre ou cinq fois en ma vie ; encore a-ce toujours esté pour affaire. Je ne luy ay jamais rendu qu’une visite. Il y avoit une antipathie naturelle entre nous deux.

Adieu, mon cher Monsieur. Je vous remercie très humblement de vostre bon livre.

Le bon homme S[aint] M[aurice] est devenu fier au dernier poinct, par l’honneur que vous luy avez fait de le citer dans vostre préface et dans le livre [20]. Que seroit ce, si vous l’aviez nommé ? Que seroit ce, si vous luy aviez promis une dédicace [21] ?

Mr Nisi [22] vous baise les mains et vous prie d’avoir soin de son affaire.

Je vais porter vostre lettre à Mars[illy] [23].

Notes :

[1] Du Rondel remercie Bayle de l’envoi des Entretiens sur « La Cabale chimérique », reçus « le 21 e du courant » ; or, cet ouvrage parut peu de jours avant La Chimère de la cabale, dont Du Rondel remercie Bayle dans sa lettre du 29 septembre 1691 (Lettre 824) ; on peut conclure que cette lettre date du 25 septembre environ.

[2] Du Rondel remercie Bayle de l’envoi des Entretiens sur le grand scandale causé par un livre intitulé « La Cabale chimérique », datés par l’« Avis du libraire » du 10 septembre 1691 (voir OD, ii.691-717) ; il les a reçus « le 21 e du courant ». La lettre d’accompagnement est perdue. Pour la compréhension de ce qui suit, il est utile de connaître la pagination de l’édition originale des Entretiens : 1 er entretien : p.1-48 ; 2 e entretien : p.48-68 ; 3 e entretien : p.73-111 ; 4 e entretien : p.111-222.

[3] Sur M. van Eys, neveu de Du Rondel, voir Lettre 402, n.13.

[4] « hors-d’œuvre d’un riche banquet saupoudré de poivre et de moutarde » : voir Horace, Odes, i.xxxvii.2.

[5] Bayle, Entretiens sur la « Cabale chimérique » (Cologne 1691, 12°), p.104-111, OD, ii.703a-704a : « Ph[ilodeme] Je ne trouve rien de solide dans ce petit morceau de la Cabale chimérique. Car encore que la réputation de M. Jurieu sous la qualité de prophète dépende de nos triomphes, il ne s’ensuit pas qu’on ne lui soi bien redevable des vœux qu’il fait pour notre prospérité. Croïez-vous qu’un général d’armée qui met toute son adresse en usage pour faire une heureuse campagne, ne songe pas autant à sa propre gloire, qu’au bien de la patrie. [...] Ag[athon] J’entre dans vos vûës, et ainsi j’ap[p]rouve de tout mon cœur que M. J[urieu] ne craigne rien tant que la paix. Car pendant que la guerre durera, on peut espérer mille révolutions : mais si la paix se fait sans que le royaume de France devienne protestant, M. J[urieu] avec toutes ses distinctions ne pourra persuader à personne qu’il ne se soit pas trompé. [...] ». Ce passage se poursuit jusqu’à la fin du troisième entretien.

[6] Bayle, Entretiens, quatrième entretien, p.120, OD, ii.705a : « Je lui fis avouer que l’auteur de la Cabale chimérique s’étoit trompé grossièrement, lorsqu’il avoit dit que si M. J[urieu] se faisoit papiste à Paris, on l’enverroit aussitôt à la Trap[p]e pour y faire pénitence. [...] il étoit néanmoins persuadé que la plupart des partisans que M. J[urieu] a en Angleterre, en Brandebourg, et en Suisse, aiment mieux lui faire la cour de loin et par lettres, que de l’avoir pour collègue ; et ainsi ils seront ravis qu’il vive et meure à Rotterdam, et qu’il leur envoïe de là par la poste l’esprit de persécution. Mais, ajouta-t-il, je ne puis goûter ce bannissement à l’abbaye de la Trappe. Les catholiques de France ont le goût trop bon, pour vouloir enfouïr les talents de M. J[urieu] dans cette affreuse solitude. Toutes les communautez religieuses s’empresseroient à qui mieux mieux pour l’avoir, afin de lui conférer la charge de Père titrier. Car que ne peut-on pas se promettre d’un homme qui a déterré une cabale étendüe du Midi au Nord, et qui en a pénétré les desseins, les opérations, les correspondances, les partages des rolles, les changemens de bat[t]eries, etc. sans qu’il y ait jamais eu une semblable cabale ? Je suis sûr, poursuivit mon homme avec un grand sang froid, que les jésuites ne laisseroient point échap[p]er cette proïe ». Le Père titrier était celui qui était chargé de veiller à la conservation des titres d’un monastère ou d’une communauté.

[7] Bayle, Entretiens, quatrième entretien, p.122-123 ( OD, ii.705b-707a) : « M. B[ayle] ne pouvant pas avoir oublié ces faits, et aïant soûtenu néanmoins que M. J[urieu] a eu grand tort d’accuser M. de La Conseillère de socinianisme, et que cette accusation est une preuve qu’il est un homme inquiet, mordant, qui aboïe à droit et à gauche [...] ». Voir aussi Lettre 808, n.24, et l’appendice à la lettre du 20 janvier 1692 (Lettre 852) : la déposition de Bayle en faveur de La Conseillère.

[8] Ibid., p.179, OD, ii.711b-712a : « Outre cela il ne s’agit point dans ce passage d’un homme idolatre de Louïs XIV comme M. J[urieu] represente M. B[ayle] et vivant dans une gêne continuelle par rap[p]ort à son idolatrie, comme le feroit M. B[ayle] s’il étoit tel que M. J[urieu] le dit. De plus, il s’agit dans le passage en question d’un homme qui se tient inébranlablement au parti où il a été élevé, et M. J[urieu] ne cesse dans tous ses libelles d’apprendre au public que M. Bayle qui est né protestant, a demeuré trois ans chez les jésuites. Ce n’est pas ici le lieu de dire que cela est très-faux, et qu’on se moque du monde, quand on ose publier, comme a fait un des amis de M. Jurieu, que ce fait été prouvé évidemment dans la pièce intitulée Courte revûe ; piece anonyme où l’on produit deux ridicules extraits de lettre, sans faire savoir ni à qui ni par qui elles ont été écrites : ce n’est point ici, dis-je, le lieu de remarquer ces choses ; mais vous voyez bien que votre homme se tuë de sa propre épée, pour me servir du proverbe des Latins. »

[9] Il s’agit apparemment de l’authenticité du témoignage de Jacques Sartre sur le séjour de Bayle à Toulouse chez les jésuites : voir Lettre 487, n.1, et 826, n.1.

[10] Virgile, Enéide, xi.408-9 : « N’aies pas peur, jamais tu ne perdras par cette main droite une vie comme la tienne : qu’elle habite en toi et reste dans ton lâche cœur. »

[11] Il s’agit certainement des explications de Bayle sur les circonstances du concours pour son poste à Sedan, puisque son concurrent Alexandre Brazi avait été favorisé par certains membres du jury : voir Lettre 112, n.4. Pierre Brazi avait été brièvement ministre à Maastricht avant de se rendre au Wesel.

[12] Entretiens, p.217, OD, ii.716a-b : « Ph. Je lui fis avoüer que de quelque côté que M. B[ayle] se tourne, il ne sauroit nous échap[p]er. Car comme nous avons tiré une preuve contre lui, de la colere qui a paru dans son stile, nous en eussions tiré une autre de sa modération, puis que s’il s’étoit servi d’un stile respectueux pour M. J[urieu], nous en eussions inferé qu’il le ménageoit, afin de le porter à ne pas pousser l’affaire. Si M. Bayle n’eût rien répondu, ou s’il se fût contenté d’une simple négative, nous eussions pris cela pour une marque de crime, comme nous prenons aujourd’hui pour une telle marque l’écrit qu’il a publié. S’il eût dit beaucoup de mal de l’ Avis, nous eussions pris cette conduite pour une affectation suspecte. Trop de précaution est une ruse, eussions-nous dit cent fois le jour. Mais parce qu’il ne s’est point déchaîné contre ce libelle, nous prétendons qu’il en faut conclure, qu’une tendresse paternelle lui a inspiré ce ménagement. »

[13] « Rien de mieux ni de plus fort ».

[14] Erasme, dont une statue en bronze avait été érigée en 1622 par la municipalité de Rotterdam : voir DHC, art. « Rotterdam », rem. B.

[15] Tite-Live, Ab urbe condita, XXII.xxxix.19. Tite-Live écrit laborare nimis plutôt que inimicitiis : « La vérité est souvent mise en danger par des ennemis [...] mais ne succombe jamais ».

[16] Entretiens, p.98-100, OD, ii.702b-703a : « Toutes les fois que j’en parle [de la maladie de M. Jurieu], j’en tire une forte preuve de son zele ardent pour la prosperité de l’Eglise et pour l’abaissement de la France. Ceux qui n’aiment pas ce grand serviteur de Dieu, reconnoissent néamoins cette vérité. Car vous vous souvenez bien que lors qu’ils entendoient dire qu’il usoit de certains remèdes, ils disoient par manière de plaisanterie et de pointe, qu’il ne lui falloit pour guérir qu’une bonne prise d’Irlande. [...] Je me souviens que lors qu’il eut cette grande maladie qui pensa nous le ravir, la nouvelle de l’heureux retour des vaudois en leur païs étoit encore toute fraîche, et je m’étonnai qu’un si favorable evenement pour son systeme n’eust point dissipé les causes de sa maladie. »

[i] Ibid., p.139, OD, ii.707a : « Ph. Notre conversation [entre Philodème et Bayle, le « cabaliste »] dura bien cinq grosses heures, et nous bâtimes [ sic] tant de païs, qu’il me seroit impossible de me souvenir de tout ce dont nous parlâmes. Je me souviens que de l’affaire de M. de La Conseillère nous sautâmes au parallèle que l’auteur de la Cabale chimérique fait entre lui et M. Arnaud. Je demandai là-dessus, en me servant des paroles d’un des champions de M. Jurieu, s’il n’y avoit point en Israël d’exemple de justes op[p]rimez, sans en aller chercher chez les Philistins. Ag. Cette pensée est non seulement ingenieuse, mais aussi pleine d’onction, et decoulante du baume de Galaad. Je m’imagine que votre cabaliste en plaisanta, et qu’il vous scandalisa par quelque réponse profane. Ph. Jugez-en vous-même. Il me répondit qu’il n’y avait au monde que M. Jurieu et les jésuites qui fussent capables d’inventer des cabales et des conspirations où il n’y en eut jamais, et d’en donner la direction à des gens qui ne sont rien moins que propres à des intrigues ; et qu’ainsi ce n’est point en Israël qu’on a pû trouver des persécutions semblables à celle que M. J[urieu] fait souffrir. » La comparaison que propose Bayle entre son cas et celui d’Antoine Arnauld se trouve dans l’Avant-Propos de La Cabale chimérique, OD, ii.637a.

[17] Sur le duc Georges de Clarence, noyé dans un tonneau de malvoisie en 1478, voir Lettre 20, n.8. Du Rondel prolonge la moquerie de Bayle en « langue de Canaan », où l’auteur des Entretiens recourt à une métaphore célèbre de l’Ancien Testament (Genèse 31, 21 ; Jérémie 8, 22 et 46, 11).

[18] Entretiens, p.90-92, OD, ii.701b-702a : « Ag. [...] Car au lieu que dans la page precedente il ne fait mention que des loix de la guerre, il marque expressément dans celle-ci les règles de la religion et de la morale. C’est donc ici qu’il faut prendre le dogme qu’il croit le plus certain ; et par conséquent, selon lui, le dogme qui n’excepte point l’assassinat est plus certain que celui qui l’excepte, vû qu’il prétend que le premier est fondé sur les règles de la religion et de la morale, et que le dernier n’est fondé que les loix de la guerre. Ph. Voilà du galimatias, et du plus guindé ; à votre place je n’aurois daigné y répondre un seul mot : je me serois contenté de dire, que puis que M. J[urieu] a excepté l’assassinat dans la page 113, on lui fait tort de le chicaner sur l’universalité qu’il donne à la maxime dans la page 114. [...] Ag. [...] sa doctrine est abominable et [...] plus on a de zèle pour l’honneur de notre Eglise, plus on se doit hâter de contredire vigoureusement ce théologien particulier. [...] S’il n’y a que l’assassinat d’interdit, il sera donc permis et de bonne guerre de faire empoisonner cet ennemi déclaré ; ou de lui supposer des desseins abominables, afin de hâter sa ruïne en le rendant odieux à ses propres sujets, et à tous les peuples de la terre. [...] Voilà, dit notre cabaliste, ce que M. Jurieu trouve fort permis et de bonne guerre ; voilà des moyens dont il veut que l’on se puisse servir légitimement pour procurer la destruction de ses ennemis. »

[19] Jean Varnier (1626-1697) fut pasteur à Vitry-le-François (Champagne) jusqu’à la Révocation ; il se réfugia aux Provinces-Unies, où il devint ministre de Groningue en 1686 : voir H. Bots, «  Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies  », p.66.

[20] Jacques Alpée de Saint-Maurice n’est pas cité dans la préface ni dans le corps du texte des Entretiens sur la « Cabale chimérique » ni dans l’une ou l’autre des œuvres polémiques de Bayle de cette époque. Cette allusion erronée est surprenante ; nous ne saurions l’expliquer.

[21] Allusion implicite à la promesse de Bayle de dédier son Projet d’un dictionnaire à Du Rondel : voir Lettres 771, n.4, et 864.

[22] Sur Nizet, avocat à Maastricht, voir Lettre 300, n.7.

[23] Du Rondel servait régulièrement d’intermédiaire entre Bayle et Marcilly : voir Lettres 494, n.2, et 819, n.8. Cette lettre, comme toutes les autres de cette époque adressées à Marcilly, est perdue.

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