Lettre 825 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 3 octobre 1691 [1]]

J’achève de vous lire [2], mon cher Monsieur, et suis ravi de voir que vous ayez fini par une pensée de Scaliger et de Cicéron [3]. C’est signe que vous ressemblez à ces grands hommes, et qu’en un besoin vous monstreriez toutes leurs forces, si vous aviez à combattre un ennemi d’importance. Vous estes véritablement contrà audaciam fortissimus et ab innocentia clementissimus [4] ; car Orkius méritoit la mort et cent coups après sa mort, et vous vous estes contenté seulement de le punir : haud jugulo se polluit isto Hæc tua sacra manus [5]. Je vous remercie tout de nouveau d’un si bon et bel ouvrage, et espère bien de le relire un de ces matins pour me régaler. Tout m’y paroist juste et d’un bon sens et rempli d’esprit et d’adresse, sur / tout ce que vous dites p. 223 et 224 [6]. Vous m’y avez espouventé, car on ne peut guères porter l’art conjecturel plus loin, ni se hazarder davantage sans se perdre. Il me sembloit lire quelque confession de Monsieur Crisante [7], tant j’y trouvois de veues, d’intentions, de desseins, etc. Je n’en ay pu revenir qu’après la lettre du beau frère de Martin [8] : vous estes un rude • topiqueur. Il n’y a qu’une petite chose que je voudrois qui ne fust pas dans vostre livre. C’est qu’il me semble que vous preniez pour estre de Balzac ce qui est originairem[en]t de Catule. Et puis en laissant malis, le phaleuque* de ce poëte est estropié. Il y a au texte : Quur me tot male perderent libellis [9].

Je suis bien aise que vous travaillez au Dict[ionnaire] de Furet[ière] [10]. Il y a, effectivement, bien des / mots oubliez, comme prestige, que j’y cherchois l’autre jour à la bibliotheque. J’y remarque une fausse citation au mot usure. On y allègue comme de Malherbe des vers qui sont de Chapelain [11]. Il y a trop souvent, ce me semble, « un tel dit agréablement ». Furet[ière] n’avoit qu’à citer tout plat, Corneille dans Le Cid, Malherbe dans ses stances. Il veut faire passer le mot de tendreur pour une nouveauté nécessaire. Je l’ay oui dire mille fois, et Bèze l’a mis dans les pseaumes [12]. Je voudrois bien qu’on fist passer blondeur, qui est un mot de l’évesque de Sées, Berthaut [13]. Je ne sçay, mon cher Monsieur, s’il ne faudroit point mettre au Dict[ionnaire] tous les vieux mots d’ Amiot, à cause de son Plutarque [14], qui a toujours esté en vogue chez les estrangers, et qui est mesme cité par les interprètes / latins, comme ayant [été] traduit sur les m[anu]s[crit]s grecs qu’il avoit.

A propos de gros et de petits livres et que j’ay chez moy ou à la bibliothèque, j’ay rapetassé mon musée [15] ; et si la 1 ère édition m’a valu la connoissance de Mr Huet [16], celle que je prépare me vaudra son estime. Epicure est achevé [17], ou autant vaut. J’ay commencé une assez grande Dissert[ation] sur l’Agamemnon d’Eschyle, et j’aurois pû la finir, sans l’avis qu’on m’a donné que Mr Spanheim travailloit sur ce poëte [18]. Je vous dis cecy, mon cher Monsieur, afin que si vous aviez quelque chose sur ces autheurs, vous eussiez la bonté de me les [ sic] communiquer.

Je vous souhaite le bon jour et suis toujours votre trés obligé serviteur. Du Rondel Ce 3 me octob[re].

Notes :

[1] L’année est déterminée par le fait que Du Rondel vient de terminer sa lecture de La Chimère de la cabale : voir sa lettre du 29 septembre 1691 (Lettre 824).

[2] Du Rondel vient d’achever sa lecture de La Chimère de la cabale, qu’il avait commencé à commenter dans sa lettre du 29 septembre (Lettre 824).

[3] Il ne s’agit pas de citations faites par Bayle dans son écrit polémique, mais des réflexions de Cicéron et de Scaliger que Du Rondel cite dans les phrases qui suivent et qui, à ses yeux, résument la position de Bayle vis-à-vis de Jurieu.

[4] Cicéron, Pro Sex. Roscio Amerino, 85 : « D’une très grande fermeté contre l’audace, d’une très grande clémence née de son désintéressement ».

[5] « [ta main sacrée] ne se pollua pas [du sang] de cette gorge » ; comparer Juvénal, Satires, viii.217-18 : nec Electræ jugulo se polluit [Oreste].

[6] Bayle, La Chimère de la cabale, p.223-224 ( OD, ii.768).

[7] Il s’agit sans doute d’une allusion à la tragédie de Jean Rotrou (1609-1650) intitulée Crisante (Paris 1640, 4°).

[8] Il s’agit d’une lettre du beau-frère du libraire-imprimeur parisien Martin, citée par Bayle dans sa réfutation des accusations de Jurieu concernant l’édition parisienne de l’ Avis aux réfugiés : voir Bayle, La Chimère de la Cabale, in fine, « Récapitulation », II, art. 6 ( OD, ii.786a-b) et Bayle, Nouvel avis au petit auteur des petits livrets, concernant ses lettres sur les différens de M. Jurieu et de Mr Bayle (Amsterdam 2 juin 1692, 122°), in fine ( OD, ii.810b), ainsi que la Lettre 815, n.3.

[9] « Pourquoi m’assassinaient-ils de tant de mauvais libelles ? », vers de Catulle, 14, 5, adapté. Voir aussi Lettre 864, note 25.

[10] Bayle avait fourni une préface pour la première édition, chez les frères Arnout et Reinier Leers, de Furetière, Dictionnaire universel, contenant tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts (La Haye, Rotterdam 1690, folio, 3 vol.), dont une nouvelle édition devait paraître par la suite par les soins de Basnage de Beauval (La Haye, Rotterdam 1701, folio, 3 vol.).

[11] Furetière, Dictionnaire, éd. 1690, art. « Usure » : « Diminution d’une chose par le temps, par le frottement des parties. [...] Usure se dit figurément en morale. Payer avec usure, c’est rendre un service qui vaut bien plus que celuy qu’on a receu. Lors que la reconnoissance excede le bienfait, on paye avec usure. Il se dit en mal, comme en bien. Malherbe a dit agreablement : « Quand la revolte dans son fort, / Par une affreuse et longue mort / Paya si cherement l’ usure de ses crimes. » Ces vers sont tirés de l’ Ode du cardinal de Richelieu de Jean Chapelain (Paris 1660, 4°).

[12] Clément Marot et Théodore de Bèze, Les Psaumes en vers français avec leurs mélodies. Fac-similé de l’édition genevoise de Michel Blanchier, 1562, éd. P. Pidoux (Genève 1986), p.476 ; Théodore de Bèze, Psaumes mis en vers français (1551 -1562) accompagnés de la version en prose de Loïs Budé, éd P. Pidoux (Genève 1984), p.262 : Psaume 144 (H), strophe 5, v.5-8 : « Nos fils, Seigneur, soyent ainsi que les plantes, / Dès leur tendreur robustes et puissantes : / Nos filles soyent des piliers hauts et droits, / Tels qu’on peut voir aux maisons des grands rois. »

[13] Jean Bertaut (1552-1611), évêque de Sées entre 1606 et 1611, fut également auteur de poésies. Il se lia avec Jacques Davy, le futur cardinal Du Perron (1566-1618), et c’est sans doute sur la recommandation de celui-ci que Bertaut fut chargé de l’éducation des deux fils du maréchal de Matignon. Sa réussite dans cette charge détermina Henri III à le choisir comme précepteur du comte d’Angoulême, fils naturel de Charles IX ; il le nomma ensuite secrétaire de son cabinet, puis son propre secrétaire et lecteur ordinaire. Après la mort d’Henri III, Bertaut sut plaire à Henri IV, qui le nomma en 1594 abbé d’Aunay-sur-Odon au diocèse de Bayeux. Il devint premier aumônier de la reine Marie de Médicis et obtint l’évêché de Sées en 1606 ou 1607. Lorsque Henri IV fut assassiné le 14 mai 1610, il fut très affecté par cet attentat ; il tomba malade et mourut l’année suivante. Il existe plusieurs éditions du Recueil des œuvres poétiques de Jean Bertaut (Paris 1601, 8° ; 2 e édition augmentée, Paris 1605, 8° ; dernière édition augmentée Paris 1620, 8°).

[14] Voir l’introduction de Bayle au Dictionnaire de Furetière :

[15] Jacques Du Rondel, Musæi de Herone et Leandro carmen, cum notis (Parisiis 1672, 8°). Apparemment, Du Rondel préparait une nouvelle édition de cette publication ancienne.

[16] Pierre-Daniel Huet, éveque d’Avranches, qui était une autorité pour tous les érudits de l’époque : voir Lettre 23, n.5.

[17] Du Rondel préparait une nouvelle édition de sa Vie d’Epicure (Paris 1679, 12°) : elle devait paraître en latin quelques années plus tard : De vita et moribus Epicuri (Amstelodami 1693, 12°)

[18] Le travail de Spanheim sur Eschyle est resté manuscrit, comme beaucoup de ses écrits consacrés à l’Antiquité. Dans le JS, de 1711, p.386, on trouve le récit de la mort du savant et la liste des manuscrits français ou latins « auxquels Spanheim avait eu le temps de mettre la dernière main » : parmi ceux-ci se trouve précisément celui sur Eschyle.

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