Lettre 828 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 8 d’oct[obre] 1691

J’ai recu en son tems, mon tres cher Monsieur, votre tres obligeante lettre du 28 aout dernier [1], et si je ne vous ai pas repondu plutost c’est à cause que j’attendois ce refugié que vous dites que vous m’avez recommandé [2]. Je ne l’ai point vu encore, ainsi sans attendre davantage que je puisse vous donner de ces nouvelles et vous marquer combien tout ce qui me vient de votre part m’est cher et precieux, je me donnerai l’honneur aujourd’hui de vous remercier de la part que vous prenez à mon affaire [3] avec cette bonne et genereuse amitié que vous m’avez toujours si cordialement temoignée. Je cherche par tout des commoditez* pour vous envoier un exemplaire de mes factums [4], mais je ne trouve personne qui aille d’ici vers vos quartiers*, et que j’en puisse charger, et il faudra necessairement que j’attende que notre libraire Mr Leers envoie à Geneve le 2 e vol[ume] des Sermons de Mr Du Bosc [5] qu’il a sous la presse presentement, et qu’il hate le plus qu’il peut. Vous recevrez alors ou plutot s’il m’est possible, la 2 e edition de La Cabale chimerique qui est augmentée considerablement, et un peu mieux digerée et arrangée [6], et la reponse que j’ai faite parlant au nom d’un ami aux deux factums de Mr J[urieu] dont l’un contenoit ses pretendues convictions sur la cabale de Geneve, l’autre ses pretendues convictions sur l’ Avis aux refugiez. La reponse à ces deux factums a pour titre La Chimere de la cabale de Roterdam demonstrée par les pretendues convictions que le s[ieu]r Jurieu a publiées etc. [7] et est precedée d’une fort longue preface qui contient en detail toutes les irregularitez et tous les sujets de mortification, et d’infamie pour lui que mon accusateur a • fait paroitre aux yeux du public dans toute cette affaire. Il est traitté comme / il le merite dans cet ouvrage, mais ce n’est rien en comparaison des coups qu’on lui donne dans 5 Entretiens qui viennent de paroitre sur le grand scandale causé par La Cabale chimerique [8], et qui sous la figure favorite de Socrate, sous une ironie continuelle le depeignent de ses vives couleurs, et justifient plusieurs choses qui me regardent. Mr de Beauval a publié une Lettre sur notre differend et puis une autre contre l’ Apologie de Mr J[urieu] l’une et l’autre de ces deux lettres sont parfaitement bien ecrites, et piquent* delicatement [9]. Il avoit menacé l’homme de faire son esprit et sa religion, mais la peur qu’il lui a faite a eté cause qu’il s’est vu recherché d’accommodement, et quoi que l’autre ait fait naitre etourdiment des difficultez sur l’entreveuë qui ont empeché l’entiere reconciliation, il a eté neanmoins conclu par les arbitres qu’ils n’ecriroient plus l’un contre l’autre.

L’affaire que Mr J[urieu] avoit suscitée à Mr Le Gendre cy-devant ministre de Roüen [10], et presentement l’un de nos ministres pensionnaires ici s’est enfin terminée sans l’eclat que Mr Le Gendre avoit envie de faire, en portant sa plainte à la cour de justice pour faire chatier Mr J[urieu] comme son calomniateur en crime d’Etat. Elle s’est dis-je, terminée à la confusion totale de Mr J[urieu] car 1 o Mr Le Gendre a obtenu un temoignage avantageux du consistoire pour sa doctrine, et pour sa conduite, 2 o il a obtenu l’aprobation d’une lettre qu’il avoit fait imprimer, et d’un sermon qu’il avoit preché à Amsterdam, et qu’il a depuis publié, malgré les oppositions de la partie, enfin il a falu que son accusateur ait consenti que le memoire qu’il avoit presenté au consistoire contre Mr Le Gendre ait eté laceré en sa presence et devant les arbitres. Les mortifications qu’il a essuiées au dernier synode, et la necessité où il se [voioit] / de preparer des apologies pour le prochain contre les plaintes que l’on fait de toutes parts au sujet de plusieurs doctrines scandaleuses dont ses ecrits sont pleins, et avec tout cela le chagrin de voir Mr Basnage son beaufrere recu pasteur ordinaire de cette Eglise [11], à quoi il s’est opposé le plus qu’il a peu, • n’ay[an]t desisté de son opposition que lors qu’il a vu qu’elle seroit inutile ; toutes ces choses l’ont tellement desolé qu’il en est malade de ses vapeurs depuis un mois. Mais laissons ce visionnaire ; j’ai toujours cru me souvenant du caractere de votre esprit, de votre bon gout, de votre bon discernement, que vous n’etiez pas du nombre des dupes à son occasion, et que vous aviez pénetré dans ses defauts par la lecture de ses ouvrages.

Je suis ravi du mariage de Mr votre fils le ministre [12], je lui souhaitte mille et mille benedictions, aussi bien qu’à votre chere épouse et à toute la famille.

Nous n’avons pas de grandes nouvelles ; et voila l’entrée au quartier d’hyver qui va les epuiser par icy ; nous attendons toujours des merveilles du Piedmont, d’autant plus qu’on debite que l’envoié du duc de Baviere à La Haye receut l’autre jour une lettre de son maitre du 24 du passé donnant avis qu’il avoit passé le Po sans difficulté, et qu’il alloit attaquer Mr de Catinat [13]. On espere aussi que cet hyver nous ameinera ou paix ou treve entre l’empereur et le Turc [14] ; les vaisseaux qui doivent rameiner S[a] M[ajesté] b[ritannique] en Anglet[erre] arriverent hier dans nos ports à ce qu’on m’a dit [15] ; le roy est encore en Gueldre où il prend le divertissement de la chasse ; ce qui se passa le 19 du passé entre notre arrieregarde et les Francois auroit causé quelque chagrin si l’on n’avoit apris que les Francois y ont perdu quantité de braves gens et d’officiers de marque, au lieu que nous n’en avons pas perdu beaucoup [16]. •

Je suis mon cher Monsieur tout à vous Bayle

Votre ami Mr Basnage de Flotomanville a publié ses Dissertationes sacræ in Baronius. Mr de Beauval en parle dans son dernier journal [17].

 

A Monsieur/ Monsieur Constant f[idele] m[inistre] d[u] s[aint]/ E[vangile] et professeur/ A Lausanne

Notes :

[1] Cette lettre du 28 août 1691 de Constant à Bayle ne nous est pas parvenue. La dernière lettre connue de Bayle à Constant est celle du 5 janvier 1691 (Lettre 781) ; seules trois lettres de Constant nous sont connues : celles du 18 janvier 1689 (Lettre 721), du 17 août 1694 et du 12 septembre 1697.

[2] Nous ne saurions identifier ce réfugié huguenot, qui n’est pas nommé dans la correspondance ultérieure connue entre Bayle et Constant.

[3] « mon affaire » : la bataille entre Bayle et Jurieu.

[4] Bayle, La Cabale chimérique, la Lettre sur les petites livres publiez contre la « Cabale chimérique », la Déclaration [...] touchant un petit écrit qui vient de paroître sous le titre « Courte revûë des maximes de morale, etc. », les Entretiens sur la « Cabale chimérique », et La Chimère de la cabale : voir en annexe la bibliographie chronologique de la bataille entre Bayle et Jurieu.

[5] Pierre Du Bosc, Sermons sur divers textes de l’Ecriture Sainte, seconde édition (Rotterdam 1692-1701, 8°, 4 vol.).

[6] Bayle, La Cabale chimérique, deuxième édition augmentée, publiée en juillet-août 1691.

[7] Bayle, La Chimère de la cabale, parue entre le 7 et le 9 septembre 1691.

[8] Bayle, Entretiens sur la « Cabale chimérique », publiés en même temps que La Chimère de la cabale, en septembre 1691.

[9] Sur les interventions de Basnage de Beauval, voir Lettres 781, n.6, 818, n.21, et 819, n.6.

[10] Philippe Le Gendre (1636-1725), auparavant pasteur à Rouen, arriva à Rotterdam fin 1685 ou début 1686 ; il épousa la fille de Pierre Du Bosc. Le dimanche 5 août 1691, il fit état des plaintes de Jurieu contre un de ses sermons ; le consistoire chercha à apaiser les rapports tendus entre les deux pasteurs, et réussit à les concilier le 23 septembre 1691. Un incident semblable devait avoir lieu en mai 1694. Voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706.

[11] Jacques Basnage, pasteur extraordinaire depuis janvier 1686, fut reçu pasteur ordinaire de l’Eglise wallonne de Rotterdam en août 1691, malgré l’opposition de Jurieu, qui, outre ses rancunes familiales, savait que son beau-frère était proche de Bayle : voir Lettres 802, n.9, et 831, n.3, et 857, n.14.

[12] Sur les trois fils de Constant, voir Lettre 707, n.6. Il s’agit ici du puîné, Frédéric, doyen de Bex.

[13] Maximilien-Emmanuel de Bavière (1662-1726), devenu électeur de Bavière à la mort de son père Ferdinand-Marie de Bavière (1636-1679), était le cousin de Victor-Amédée II de Savoie : sa mère, Adélaïde-Henriette de Savoie (1636-1676), était la sœur cadette du duc Charles-Emmanuel II de Savoie (1634-1675), père du duc régnant. Nommé commandant en chef des troupes impériales, Maximilien-Emmanuel entra dans Turin le 19 août avec 5 000 hommes. Voir La Vie du Prince Eugene de Savoie, maréchal de camp général des armées de l’Empereur, en Italie (La Haye 1702), p.114.

[14] La deuxième guerre austro-turque avait commencé en 1683 par le siège de Vienne, levé par les efforts de Charles V de Lorraine le 12 septembre 1683. A l’époque de la présente lettre, les Turcs avaient repris Nis puis Belgrade le 14 octobre 1690. Les Autrichiens surent réagir et triomphèrent des Turcs à la bataille de Slankamen le 19 août 1691. Cette victoire ne leur permit cependant pas de reprendre Belgrade. Il n’y eut pas de trêve avant le traité de Karlowitz du 26 janvier 1699 entre les Habsbourg, Venise, la Pologne et l’Empire ottoman.

[15] Le 29 octobre 1691, Guillaume retourna à Londres, où la séance du Parlement s’ouvrit le 1 er novembre : voir N. Japikse, Prins Willem III : de stadhouder-koning, ii.335.

[16] Voir la Gazette, ordinaire n° 48, nouvelle de Suze du 26 octobre 1691, et le Mercure galant, octobre 1691, p.300-310, novembre 1691, p.293-304. Dans sa correspondance, Bayle se pose en ennemi des forces françaises et favorable aux alliés, mais c’est une tout autre posture qu’il avait exprimée dans l’ Avis aux réfugiés.

[17] Samuel Basnage de Flottemanville venait de publier ses dissertations historiques et critiques contre Baronius sous le titre, De Rebus sacris et ecclesiasticis exercitationes historico-criticæ, in quibus cardinalis Baronii Annales, ab anno Christi XXXV, in quo Casaubonus desiit, expenduntur (Ultrajecti 1692, 4°). Basnage de Beauval mentionne cette publication dans l’ HOS, août 1691, art. I.

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