Lettre 83 : Pierre Bayle à Jacques Basnage

A Paris ce mercredy 3 avril 1675

Je ne reçois jamais de vos lettres, mon cher Mons r , sans recevoir en meme tems des marques de votre amitié, mais d’une amitié qui s’avise de tout ce qui peut faire pour moi. La vieillesse de votre professeur [1] seroit une conjoncture favorable, si j’etois en etat de profiter de vos bons offices, mais, mon cher Mons r , j’ai à vous dire que depuis que je quittai Geneve, je n’ai fait autre chose qu’oublier, et le manque de culture a si fort appesanti mon esprit, que je ne sai si par un retour à l’etude je le pourrois remettre en train. Asseurement ce poste est cent fois meilleur que celui que je vas* occuper ; car enfin le caractere de précepteur est devenu si vil presque part tout qu’il n’est point de merite personnel qui puisse sauver un homme de cette més-estime generale. C’est pourquoi je ne me rejette dans ce bourbier qu’à mon corps deffendant. Je ne sai si monsieur de Beringen [2] ne seroit pas venu à trente pistoles au cas que je l’eusse chicané, mais mon honneteté naturelle et mon desinteressement, et le conseil de mes amis m’ayant porté à m’abandonner à sa discrétion et à lui protester que si peu qu’il me donneroit, me contenteroit, je n’aurai que deux cent francs. Il faudra faire la guerre à l’œil* et sans une délicatesse* importune, qui me contraint de ne me départir pas des loix de l’honneteté, j’aurois peu me dedire avec bien des avantages pour réparer ma mauvaise fortune. / Je suis un sot, me direz vous, Monsieur, de ne l’avoir pas fait. Il est vrai, et c’est la honte de paroitre inconstant qui fait toute ma sottise.

Nous avons ici le livre de Mons r Jurius [3] qui est fort estimé. Mons r Bulteau [4] m’en parlat avec eloge. C’est un tres-honnete homme, qui se souvient fort de vous, et nous avons parlé sur votre chapitre amplement. Ce que j’ecrivis à Lamberville [5] est si plein de ratures et de renvois, que vous n’en viendriez jamais à bout. Il n’y a que moi qui suis l’autheur de ces labirinthes, qui les puisse demeler ; par cette raison, Monsieur, vous ne verrez point cette composition champetre, à moins que vous soyez pour avoir la patience, que je vous la lise quand vous serez ici.

Votre paquet arriva lundy au soir seulement. Je l’allai retirer hier au matin et sur l’heure je remis au messager de Rouen, ce qui est pour Mons r votre pere (ecrivant une lettre d’avis à Mons r votre frere [6] par la poste) et au messager de Caen le paquet pour Mr Morin [7]. Le coche de Caen doit seulement partir dimanche. J’envoirai aujourd’hui les lettres qui sont pour Geneve, avec une copie de l’epitaphe de monsieur de Beaulieu [8]. Je l’ai trouvée fort bonne. Mandez moi mon cher Mons r , si c’est une production de votre esprit. Je n’ai pas eu le loisir d’y faire des remarques. A une autrefois. Pour le manuscrit j’en userai tout comme vous me marquez : je le lirai avec soin, et vous en dirai mon sentiment, moi indigne.

La critique du P[ere] Rapin [9] coute trente sols, / le Voyage d’Athenes [10] tout autant. Celui de Monsieur Tavernier [11] qui est in-quarto se vend un ecu. Il y a une Histoire de la republique romaine qui est fort bonne. C’est un avocat nommé La Fayole [12] qui l’a composé. Ce sont deux tomes in 12° et sans avoir ni la breveté de Florus ni la prolixité de Tite-Live, c’est un ouvrage qui donne suffisamment à connoitre l’histoire des Romains jusqu’aux empereurs, depuis lesquels Coeffeteau a composé une belle Histoire romaine [13]. Ce livre coute un ecu. On a fait une Critique de la Recherche de la verité [14] (qui a eté si estimée, et qui est de la facon du P[ere] Malabranche, pretre de l’Oratoire). On ne sait pas encore qui est l’autheur de cette critique : elle se vend vingt sols. L’ Apollon charlatan [15] est à peu pres de la grandeur de la Gazette. Je m’informerai où on le debite, et vous le ferai tenir. Le P[ere] Morin [16] pretre de l’Oratoire a fait imprimer un gros livre sur le sacrament de penitence, où il represente l’usage et la pratique de ce sacrement durant les 13 premiers siecles. Je ne sai s’il n’a point pris à partie monsieur Daillé qui a ecrit De pœnis et satisfactionibus humanis  [17]. L’ouvrage du P[ere] Morin est en latin. Monsieur de Hauteserre [18] professeur en droit à Thoulouse a fait imprimer chez Mons r Billaine [19] un gros livre en latin De origine rei monasticæ , où il traitte à fond et avec un grand savoir tout ce qui regarde la moinerie, et la fondation de leurs ordres, leurs regles etc. Je ne sai point le prix de ces deux ouvrages. Vous me demandez l’explication de quelque chose dont je vous ai / parlé, mais il m’est impossible, car je ne me souviens plus a ce que ce peut etre et l’endroit de votre lettre est par abbreviation, en sorte que je n’ai peu jamais le dechiffrer. Vous me ferez le plus grand plaisir du monde, mon cher Monsieur, de me donner souvent l’occasion de vous témoigner combien je suis tout à vous

Notes :

[1] Jacques Basnage, qui achevait alors ses études de théologie à Sedan, avait averti Bayle (dans une lettre qui ne nous est pas parvenue) que l’un des professeurs de philosophie du collège associé à l’Académie allait prendre sa retraite, étant presque nonagénaire. Il avait donc incité son ami à se présenter au concours qui devait s’ouvrir quelques mois plus tard pour pourvoir le poste ainsi libéré par Claude Pithoys (1587-1676). Minime dans sa jeunesse, Pithoys s’était converti au protestantisme en 1632. Les quelques ouvrages de Pithoys sont des raretés bibliographiques, mais il en existe une anthologie récente : P.J.S. Whitmore, A Seventeenth-century exposure of superstition. Select texts of Claude Pithoys (1587-1676) (La Haye 1972).

[2] Jean de Beringhen, sieur de Fléhedel (né vers 1612), secrétaire du Roi, Ancien de Charenton, avait engagé Bayle comme précepteur des deux plus jeunes de ses enfants : Frédéric, né en 1663, et Adolphe, né en 1666. De son mariage avec Marie de Menours, célébré en 1642, Jean de Beringhen avait eu de nombreux enfants, dont la majorité mourut en bas âge. A cette date, les quatre aînés étaient déjà mariés : Théodore (né en 1644) était conseiller au Parlement de Paris ; Marie (née en 1648) avait épousé François Le Coq, conseiller au Parlement ; Suzanne (née en 1650) était mariée à Jacques Nompar de Caumont, marquis de Boisse (qui, à la mort de son grand-père, en 1678, devint duc de La Force) ; Elisabeth (dont on ignore l’année de naissance) était femme de Pascal Le Coq des Forges. Jean et Théodore de Beringhen étaient des huguenots très convaincus, qui furent emprisonnés après la Révocation, car ils refusèrent d’abjurer ; ce qui fut aussi le cas de la duchesse de La Force, qui devait mourir en Angleterre en 1731. Quant à Jean et Théodore de Beringhen, il gagnèrent la Hollande, où Théodore publia anonymement un volume d’une piété fervente : Cinquante lettres d’exhortation et de consolation sur les souffrances de ces derniers tems (La Haye 1704, 8°).

[3] Sur l’ Apologie pour la morale des reformés de Jurieu, voir Lettre 69, n.7.

[4] Il s’agit probablement de Charles Bulteau (1627-1710), un Rouennais érudit et bibliophile, conseiller et secrétaire du Roi. Voir Gabriel Martin, Bibliotheca bultelliana (Paris 1711, 2 vol. 8°). Ce Bulteau était encore protestant en 1675, mais il a certainement abjuré par la suite.

[5] Il s’agit probablement de cette longue épître : Lettre 65, écrite par Bayle de Lamberville à Minutoli, et évoquée aussi dans la Lettre 81, p.92.

[6] Le père de Jacques Basnage : Henri Basnage de Franquesnay. Le frère à qui Bayle envoie par la poste une lettre d’avis est certainement Henri Basnage de Beauval (1656-1710) : il allait être reçu avocat fort jeune, dès l’année suivante. Bayle, se trouvant à Paris, accélerait les envois faits depuis Sedan par Jacques Basnage à destination de Rouen, en les retirant de la messagerie de Sedan pour les porter à celle de Normandie. Les messageries fonctionnaient indépendamment des postes. Sur Henri Basnage de Beauval, voir H. Bots (éd.), Henri Basnage de Beauval (1656-1710) en de « Histoire des ouvrages des savans » (1687-1709) (Amsterdam, Maarssen, 1972, 2 vol.).

[7] Etienne Morin (1625-1700), savant orientaliste, était alors pasteur à Caen. Il deviendra pasteur et professeur à Amsterdam après la Révocation et sera alors un des correspondants de Bayle.

[8] Louis Le Blanc de Beaulieu venait de mourir, le 27 février, à Sedan. Jacques Basnage composa son épitaphe : voir Lettre 84.

[9] Sur les Remarques de Vavasseur, voir Lettre 79, n.23.

[10] Il s’agit probablement d’ Athènes ancienne et nouvelle par Guillet de Saint-Georges : voir Lettre 74, n.16 ; mais il pourrait aussi s’agir de l’ouvrage de Jacques-Paul Babin (1634-1699), S.J., Relation de l’état présent de la ville d’Athènes, ancienne capitale de la Grèce, avec un abrégé de son histoire et de ses antiquités (Lyon 1674, 12°). L’abrégé est l’œuvre du médecin protestant Jacob Spon (1647-1685). Voir Jacob Spon, un humaniste lyonnais du siècle, éd. R. Etienne et J.-Cl. Mossière, Publications de la bibliothèque Salomon Reinach, Université Lumière Lyon II, 6 (Lyon 1993).

[11] Sur cet ouvrage de Tavernier, voir Lettre 81, n.41.

[12] Pierre Moret, sieur de La Fayolle (1630 ?- ?), était alors contrôleur général des finances à Montauban : Histoire de la république romaine (Paris 1675, 2 vol. 12°) ; ce livre sera recensé dans JS, le 17 février 1676.

[13] Nicolas Coëffeteau (1574-1623), dominicain, évêque de Marseille quand il mourut, Histoire romaine, contenant tout ce qui s’est passé de plus mémorable depuis le commencement de l’empire d’Auguste, jusqu’à celui de Constantin le Grand, avec l’épitome de Florus depuis la fondation de Rome jusqu’à la fin de l’empire d’Auguste (Paris 1623, folio), souvent rééditée.

[14] Simon Foucher (1644-1696) était chanoine honoraire de la Sainte Chapelle de Dijon : La Critique de la « Recherche de la verité » où l’on examine en même tems une partie des principes de M. Descartes, Lettre par un academicien (Paris 1675, 16°) ne concerne que le premier tome de l’ouvrage de Malebranche paru en 1674. Le terme « académicien » est pris au sens philosophique. L’oratorien répondra dans De la Recherche de la vérité, tome III, concernant plusieurs éclaircissemens sur les principales difficultés des précédens volumes (Paris 1678, 8°). Voir H. Gouhier, « La première polémique de Malebranche », Revue d’histoire de la philosophie, 1 (1927), p.23-48, 168-91 ; A. McKenna, De Pascal à Voltaire : le rôle des « Pensées » de Pascal dans l’histoire des idées entre 1670 et 1734 (Oxford 1990, 2 vol.), p.307-16, et R.A. Watson, The Downfall of cartesianism 1673-1712 : a study of epistemological issues in late seventeenth-century France (The Hague 1966), p.13-28, 40-63, 123-42.

[15] [ Jean Barbier d’Aucour], Apollon vendeur de Mithridate (Paris 1675), dont il existe une copie manuscrite, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 3307, p.105-108 ; voir R. Picard, La Carrière de Jean Racine (Paris 1961), p.681. D’après Picard, cette compilation des principales critiques des pièces de Racine parut « à la fin de juin ou au début de juillet 1675 » (p.254) ; pourtant, cette lettre nous apprend qu’elle circulait déjà à la fin de mars ou au début d’avril. Il se peut que Bayle cite correctement le titre de l’édition princeps de ce pamphlet, car c’est ainsi qu’il apparaît dans le recueil de Richard Simon, publié sous le pseudonyme de M. de Sainjore, Bibliothèque critique, ou recueil de diverses pièces critiques, dont la plupart ne sont point imprimées (Amsterdam 1708-1710, 12°, 4 vol.), ii.523-37.

[16] Jean Morin (1591-1659), oratorien, orientaliste et érudit de premier plan : Commentarius historicus de disciplina in administratione sacramenti pœnitentiæ tredecim primis seculis in Ecclesia occidentali et huc usque in Orientali observata (Parisiis 1651, folio).

[17] Jean Daillé, De pœnis et satisfactionibus humanis, libri VII (Amstelodami 1649, 4°).

[18] Antoine Dadin de Auteserre (ou Dadin de Hauteserre, par une francisation erronée de son nom latin) (1602-1682) était depuis 1648 professeur de Droit à Toulouse. Juriste de grande autorité, il avait fourni à Colbert en 1664 les matériaux qui allaient étayer les thèses françaises sur les droits de la reine Marie-Thérèse avant la Guerre de Dévolution. Il s’agit ici de son Asceticon, sive originum rei monasticæ libri decem (Parisiis 1674, 4°), ouvrage dédié à Lamoignon et recensé dans le JS du 11 mai 1676.

[19] Louis Billaine était libraire et éditeur parisien ; sur lui, voir H.-J. Martin, Livre, pouvoirs et société à Paris (Genève 1969), p.711-12.

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