Lettre 830 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

A Rotterdam le 29 d’oct[obre] 1691

Je n’ai pas manqué, Monsieur, de faire savoir à Mr de Witt ce qui le concernoit dans votre derniere lettre [1] ; il m’a repondu qu’il etoit fort surpris que vous n’eussiez pas recu sa reponse laquelle il vous avoit envoiée depuis 5 sepmaines par le moien de Mr Graevius. Il craint que Mr Graevius qui n’est pas le plus exact du monde (ce sont ses termes) ne vous l’ait pas fait tenir aussi tot qu’il l’a euë, et pour n’etre plus dans le dependence d’autrui en fait de vous ecrire, il me demande votre adresse. Cela fait Monsieur, qu’afin de la lui donner je vous la demande, et alors je suis seur qu’encore qu’il tienne un peu du defaut dont il accuse Mr Graevius, et que ses amours, et les amis qui viennent voir sa bibliotheque et ses raretez ou antiquailles, lui derobent beaucoup de tems, il vous repondra en droiture* exactement. Il me marque qu’il vous a repondu amplement, et sans laisser aucun article, et que depuis l’avis que je lui ai donné, il a sollicité Mr Graevius.

Nous attendons avec impatience vos Sirenes [2] dont le chant sera sans doute aussi agreable, mais sans aucun danger, que celui des sirenes d’ Homere et de Virgile. Pax optima rerum quas homini novisse datum est, pax una triumphis innumeris potior [3], puisse elle venir bientot rouvrir le commerce*, et ranimer la Republique des Lettres qui languit ici beaucoup plus qu’en France.

Je saluë tres humblement Mr Collet, et suis ravi que l’on fasse justice à ses ouvrages [4]. Nous n’avons point encore icy la Vie de Mr Descartes [5], laquelle rejouira sans doutte tous les partisans, et mortifiera un peu les adversaires qu’il a à Utrecht. On a reimprimé en ce pays la Vie de Cromwel par Mr Raguenet [6], et celle de Mr Constant par le P[ère] d’Orleans [7]. Avez vous Monsieur quelque recueil de tous les savans bourguig[non]s, où on put voir s’il est vrai que Petrus Castellanus vulgo Pierre [Cas]tel soit né à Langres comme presque tout le monde le dit, mais Gall[…] qui a fait sa vie le fait naitre ailleurs [8].

Je suis Monsieur tout à vous Bayle

A Monsieur / Monsieur l’abbé / Nicaise

Notes :

[1] Sur le jeune Johan de Witt, qui avait été nommé secrétaire de la municipalité de Dordrecht en 1688, voir Lettre 504, n.1. La lettre de Nicaise à Bayle faisant état de cette interruption dans la correspondance entre Nicaise et De Witt ne nous est pas parvenue.

[2] Claude Nicaise, Les sirènes, ou discours sur leur forme et figure (Paris 1691, 4°).

[3] Silius Italicus, Punica, XI, 592-4 : « La paix est le bien le plus cher qu’il ait été donné à l’homme de connaître ; une seule paix est préférable à d’innombrables triomphes. »

[4] Il s’agit sans doute du Dijonnais Philibert Collet, avec qui Bayle avait échangé des lettres : voir Lettres 709, n.6, 748, n.8, 9 et 10.

[5] Adrien Baillet, La Vie de Monsieur Des-Cartes (Paris 1691, 12°, 2 vol.).

[6] François Raguenet, Histoire d’Olivier Cromwell, ouvrage mentionné déjà : Lettre 827, n.11.

[7] Pierre Joseph d’Orléans, S.J. (1641-1698), Histoire de M. Constance, premier ministre du roi de Siam, et de la dernière révolution de cet état (Tours 1690, 12°).

[8] Puisqu’il est question de sa naissance à Langres, il s’agit sans doute ici de Pierre Du Chastel (?-1552), auteur de l’oraison funèbre de François I er (1547). Il ne doit pas être confondu avec Pierre van de Casteele (vers 1580-1632), auteur des Vitæ illustrium medicorum qui toto orbe, ad hæc usque tempora floruerunt [...] (Antverpiæ 1618, 8°).

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