Lettre 835 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Rotterdam, le 3 de decembre, 1691

Quand les injustes et perfides persécutions de Mr Jurieu ne m’auroient procuré que l’interruption de l’agréable commerce* qui s’étoit rétabli entre nous, mon très cher Monsieur, je les compterois pour un grand malheur ; et c’est une cruelle mortification pour moi de me voir privé si long-tems de vos cheres nouvelles. Je vous écrivis le 8 d’octobre dernier [1], et vous appris que la réplique aux prétendues convictions du dénonciateur paroissoit depuis quelques jours, sous le titre de La Chimere de la cabale de Rotterdam démontrée [2]. /

Je viens d’apprendre que Mr Merlat appuie dans sa réponse à l’ Avis aux Refugiés les accusations du dénonciateur contre moi [3]. Il faut qu’on l’aie écrit de Suisse à Mr Jurieu ; car, ce sont ses amis, qui le débitent ici, et qui en tirent avantage. Je ne sai dequoi s’avise Mr Merlat, après tant d’injures qu’il a essuiées de la part de cet ennemi du genre humain [4]. Il faut que ce que l’on débite de lui soit vrai ; savoir, qu’il n’a ni regle, ni systême, et que tout va de travers dans son ame : car, hargneux comme on le représente, il devroit être sensible aux affronts que le s[ieu]r Jurieu lui a faits, s’il étoit capable d’agir uniformement. Car, de dire qu’il lui pardonne, à cause de l’Evangile ; il ne le persuadera point, s’il ne fait le même à tous ceux qui l’offensent.

Depuis la publication de La Chimere démontrée, il y a eu un assez profond silence ici sur notre affaire. La maladie de l’accusateur [5], qui l’a empêché de criailler, y a contribué, sans doute. L’un de ses amis vient de réveiller en quelque façon le chat qui dormoit, par une quatrieme petite méchante production de sa plume contre moi, laquelle il intitule Le Philosophe dégradé [6]. Je voulois y répondre, en plaisantant sur ses impertinences ; mais, mes meilleurs amis ne me le conseillent pas. Il a la malhonnêteté de vous porter un coup de dent, comme si vos intentions / avoient été mauvaises dans ce projet de paix : le fou qu’il est, il veut renchérir sur l’accusateur, qui vous a rendu justice [7] !

Mais, au reste, Mr Goudet n’a-t-il pas encore publié son apologie [8] ? Il le doit principalement pour l’amour de lui ; car, sur l’extrait publié par Mr Jurieu, on le croit aux gages de la France ; et on criminalise terriblement son commerce avec Madame de Maintenon. Il doit aussi se justifier pour l’amour de vous, et de moi, sur qui la malice de la cabale dénonciatrice fait retomber le mal qu’elle suppose dans la conduite de l’auteur du Projet.

Il va paroitre un livre latin contre Le Systême de l’Eglise de notre homme, qui s’intitule Janua cœlorum, etc [9]. Il n’y répondra jamais rien qui vaille ; car, toutes les objections, qu’on lui fait, sont fondées sur des passages clairs et formels de ses livres. C’est un petit in 4, d’une vintaine de feuilles, assez menu caractere. Mr Witsius, professeur en théologie à Utrecht, vient / de publier un in 4, intitulé Miscellanea sacra [10], où il y a plusieurs choses contre Mr Le Clerc, touchant les auteurs des livres du Vieux Testament, et leur inspiration.

Vous avez ouï parler, sans doute, d’un ministre d’Amsterdam, nommé Bekker, qui a publié en flamand un gros livre, pour prouver qu’il n’y a point de diables, qui aient aucun pouvoir sur la terre [11]. Les synodes ont justement pris l’alarme de cela ; l’affaire fait grand bruit ; les magistrats d’Amsterdam en doivent prendre connoissance. Plusieurs, dit-on, ont donné dans les réveries de cet homme. La réponse de Mr Seckendorf au Luthéranisme de Maimbourg / a été imprimé in folio, en deux bons volumes [12]. L’ouvrage est curieux par l’assemblage de plusieurs pieces authentiques, que l’auteur a tirées de diverses archives ; mais, la longueur rebute.

Je vous supplie, mon cher Monsieur, d’assurer Monsieur Constant [13], notre bon ami, de mes très humbles services, et de savoir de lui ce qui me peut concerner dans la réponse de Mr Merlat à l’ Avis aux réfugiés ; et, en cas que vous jugiez l’un ou l’autre qu’il me peut être important d’en être instruit de bonne heure, je ne doute point que votre amitié ne vous fasse volontiers prendre la peine de m’en donner avis.

Quant aux extraits que vous m’aviez promis de la controverse de Mr Turretin [14], je vous ai fait savoir qu’ils ne m’étoient pas nécessaires. Je souhaiterois seulement de savoir si le livre de Junius Brutus a été attribué à Théodore de Beze [15], par des gens, qui aient écrit, ou de son vivant, ou peu après sa mort ; et si votre mémoire, ou celle de vos amis, vous / fournit quelque fait certain là-dessus, je vous supplie de me l’indiquer au plutot.

On m’a dit que Mr d’Ablancourt est mal par un accident facheux* [16]. Le libraire, qui contrefaisoit à Amsterdam les libelles du s[ieu]r Le Noble, est en prison ; et le marchand, qui lui en avoit fait venir un exemplaire de Paris, a été mis à l’amende [17].

Je suis, mon cher Monsieur, tout à vous, etc.

Notes :

[1] Lettre 826.

[2] Bayle, La Chimère de la cabale : voir Lettre 826, n.1.

[3] Sur les positions antérieures d’ Elie Merlat dans son Traité du pouvoir absolu des souverains, pour servir d’instruction, de consolation et d’apologie aux Eglises réformées de France qui sont affligées (Cologne 1685, 12°), voir H. Bost et D. Poton, « Elie Merlat ou la fin d’un monde », in Ces Messieurs de la R.P.R. Histoires et écritures de huguenots, XVII e-XVIII e siècle (Paris 2001), p.149-174. Sur sa réponse inédite à l’ Avis aux réfugiés, dont il est ici question, voir D. Poton, « Elie Merlat et l’obéissance au roi : la Bible, rien que la Bible ? » in A. Joblin (dir.), Elie assemble le peuple. Protestantisme, théologie et politique (XVI e-XVII e-XVIII e siècles) (Paris 2010), qui propose en outre une édition de la biographie de Merlat par Etienne Pallardy. Dans cette biographie manuscrite, Pallardy indique que son collègue et ami, dont il avait sollicité l’opinion au sujet de l’ Avis aux réfugiés, lui avait répondu qu’« il croioit avoir de fortes preuves pour faire voir que Mr Baile en étoit l’auteur » et qu’il avait écrit une réponse à cet ouvrage (« Mémoires touchant la vie de Mons r [Elie] Merlat, ministre [à Saintes] et professeur dans Lausanne, faits par Mons r Estienne Pallardy, ministre [à Coulonges, près Angoulême], réfugié à Delft en Hollande, son intime ami, l’année 1711, transcrits de l’original manuscrit par Jean Merlat, 3 e fils de feu M re Elie Merlat … le 20 e mars 1712 », f° 20 : BSHPF ms 238). Cette réponse ne fut jamais publiée, Merlat n’ayant pu obtenir des Messieurs de Berne la permission de la faire imprimer. Le manuscrit – « transcrit de l’original par Jean Merlat et achevé le 12 e aoust 1705 à Lausanne » – intitulé La Balance juste ou Réponce à l’autheur de l’« Avis aux réfugiés », en est conservé à la Bibliothèque universitaire de Lausanne (fonds Merlat). Le texte, muni d’une introduction et d’une « entrée », est composé de douze entretiens entre un « Parisien », avocat catholique, et un « Lausannois », protestant français réfugié. Merlat y présente l’ Avis aux réfugiés comme « un ouvrage conceu et enfanté contre les protestants en général et contre les français réformés en particulier » et juge « qu’il renouvelle toutes les vieilles accusations portées contre eux depuis plus d’un siècle […], qu’il passe enfin jusqu’à insinuer que ceux qu’il décrit seroyent s’ils le pouvoyent “effroyables meurtriers de rois, ouvriers de couteaux et de flammes” comme a parlé un poète français sur un autre sujet ». C’est « le factum flatté du procès de S.M.T.C. contre tous les princes ligués, ou le plaidoyer de la France couverte du catholicisme pour son grand dessein contre les protestans et contre l’Europe entière ». Le pasteur de Lausanne se fait un devoir d’y répondre puisqu’il a été nommé parmi les « approbateurs de la catastrophe » et que l’auteur de l’ Avis « tâche de [l]e tourner en ridicule et en prévaricateur à cette occasion ». Il sait que d’autres répliques existent, dont celle de « Mr Jurieux [s]on très honoré confrère ». Dans La Chimère de la cabale, II e chef ( OD, ii.732b), Bayle annonce la préparation par Merlat d’une réfutation de l’ Avis aux réfugiés.

[4] A la suite de la publication de son sermon sur le discernement des esprits (voir Lettre 728, n. 11-12), Merlat a été traité « de fol et d’impie » par Jurieu. Etienne Pallardy fournit à ce sujet quelques informations qui sont tout à l’honneur de son collègue et ami : « Mr Merlat fut surpris de ces injures, mais il ne s’en émut pas, sachant que Mr Jurieu s’etoit fait comme une habitude de dire des invectives à ceux qui osoient combattre ses sentimens. Il regarda ces expressions de Mr Jurieu comme les paroles d’un homme qui ne maîtrise pas sa passion et qui, sans réfléchir sur la sainteté de son caractére, viole les devoirs de la charité, qui par conséquent merite qu’on le plaigne et qu’on lui fasse grace ; de sorte que, bien loin de lui rendre le change, au lieu de répondre à Mr Jurieu par quelque écrit public plein d’invective, il se contentat de lui écrire des lettres particulières, d’un stile vif à la verité, non pas pour se disculper, mais pour le convaincre qu’il avoit tort. Ces lettres luy furent renduës en main propre, on ne sait point de quel air il les reçût, mais la verité est qu’il n’y fit aucune réponse. » Voir « Mémoires touchant la vie de Mons r Merlat », f°19.

[5] Sur cette maladie de Jurieu, voir le récit de Bayle dans sa lettre à David Constant du 8 octobre 1691 (Lettre 828), passage repris par Des Maizeaux, Vie de M. Bayle, p.LXII : « Les mortifications qu’il a essuiées au dernier synode, et la necessité où il se [voioit] de preparer des apologies pour le prochain contre les plaintes que l’on fait de toutes parts au sujet de plusieurs doctrines scandaleuses dont ses ecrits sont pleins, et avec tout cela le chagrin de voir Mr Basnage son beaufrere recu pasteur ordinaire de cette Eglise, à quoi il s’est opposé le plus qu’il a peu, n’ay[an]t desisté de son opposition que lors qu’il a vu qu’elle seroit inutile ; toutes ces choses l’ont tellement desolé qu’il en est malade de ses vapeurs depuis un mois. »

[6] Jean Robethon, Le Philosophe dégradé, ou réponse à « La Chimere de la Cabale de Rotterdam » (Amsterdam, Jacques Le Jeune [Rotterdam, A. Acher], 1692, 12°). Jean Robethon (?-1722) fut très vraisemblablement le fils d’un avocat au conseil du roi, ancien de Charenton ; réfugié aux Provinces-Unies, le fils devait accomplir une carrière de fonctionnaire au service du stathouder Guillaume III d’Orange, puis de Georges-Guillaume, duc de Brunswick-Lunebourg, à la cour de Celle en Westphalie, puis de Georges-Louis de Brunswick-Lunebourg, électeur de Hanovre en 1698, qu’il suivit lorsque celui-ci devint le roi George I er d’Angleterre en 1714. Voir Des Maizeaux, Vie de M. Bayle, p.lix ; E. Labrousse, « Introduction historique », OD, i.xl ; H. Bost, Pierre Bayle, p.347-348, 618, n.56.

[7] Dans sa réponse à Minutoli du 11 juin 1691 (Lettre 807), Jurieu avait en effet concédé – du bout des lèvres – la bonne foi du professeur de Genève dans la diffusion du projet de paix de Goudet.

[8] Goudet n’a jamais fait paraître de texte destiné à le justifier vis-à-vis des accusations portées par Jurieu contre lui. Dans l’« Avis important au public » qui précède son Examen d’un libelle contre la religion, contre l’Estat, contre la Révolution d’Angleterre (La Haye, 1691, 12°), Jurieu mêle la « cabale de Rotterdam » – l’ Avis aux réfugiés – et celle de Genève – le projet de paix de Goudet – (voir H. Bost, Pierre Bayle, p.336). Dans le complot genevois, explique-t-il, on s’efforce de servir les intérêts de la France, qui serait prête à rendre à l’Empire Fribourg et Philipsbourg rasés : « Le Résident à Genève [ Charles-François d’Iberville] et la cabale avaient aussi mis qu’on donnerait Strasbourg à l’électeur palatin. Mais le Roy et Madame de Maintenon ont corrigé cet article et déclaré qu’on avait l’intention de retenir Strasbourg dans l’état où il est. » (p.22). Plus loin Jurieu précise : « Au reste, afin que l’on ne s’imagine pas que l’histoire de ce livre soit un roman, voici ce que l’on en sait par la bouche de l’auteur même et par la déclaration d’un homme important qu’on a voulu engager dans cette affaire : Je déclare qu’au mois de janvier passé de l’année 1691, le sieur G. me vint un jour porter de petits livres qu’il disait avoir composés pour donner une idée de la paix générale. Et après plusieurs choses qu’il me dit pour justifier tout ce qui avançait, il ajouta qu’il avait envoyé le livre en manuscrit à Paris, que Madame de Maintenon l’avait lu de mot à mot au roi, qu’il ne le faisait imprimer que par ordre de la cour et que le Résident du roi qui est à Genève le corrigeait avec M. L. P. S. D. G. avant qu’il vît le jour. Il dit encore que la France faisait son dernier effort, qu’elle demandait la paix à deux genoux et que si j’y pouvais quelque chose surtout envers le … je serais un jour grand seigneur. Il ajouta que le roi avait corrigé ce qui lui avait déplu, qu’on lui avait dit qu’on rendrait les places sur le Rhin hormis Strasbourg, et que pour Pignerol on ne le voulait rendre que rasé. Il me fit voir quelques lettres de Madame de Maintenon qu’il ne voulut pas lire hormis deux ou trois lignes, mais il me lut tout du long celles du Résident. » (p.35-36).

[9] Bayle (sous le pseudonyme de Carus Larebonius), Janua Cœlorum referata cunctis Religionibus (Amstelodami 1692, 4°) : voir Lettre 831, n.4. Ce pamphlet polémique de Bayle, où il mettait en cause l’ouvrage de Jurieu Le Vray Système de l’Eglise et la véritable analyse de la foi (Dordrecht 1686, 8°), est annoncé également dans La Cabale chimérique, chap. IV, ( OD, ii.662a).

[10] Herman Witsius, Miscellaneorum Sacrorum Libri IV, in quibus Varia Historiam Biblicam spectantia fusè explicantur (Trajecti ad Rhenum 1692, 4°).

[11] Balthazar Bekker, De Betoverde Weereld (Leeuwarden 1691, 12°) ; l’ouvrage devait être traduit en français sous le titre : Le Monde Enchanté, ou Examen des communs sentimens touchant les esprits, leur nature, leur pouvoir, leur administration, et leurs opérations (Amsterdam 1694, 12°, 4 vol.). Sur l’auteur, sa philosophie et son influence, voir les lettres de Ph. van Limborch à Locke du 27 juillet 1691 et du 1 r avril 1692 (éd. E.S. de Beer, n° 1409 et 1485), J.I. Israel, The Dutch Republic. Its rise, greatness and fall, 1477-1806 (Oxford 1995), p.925-931 ; du même, Radical Enlightenment. Philosophy and the making of modernity, 1650-1750 (Oxford 2001), p.377-405 ; A. Fix, « Balthasar Bekker and the crisis of Cartesianism », History of European Ideas, 17 (1993), p.575-588 ; du même, « Bekker and Spinoza », in W. van Bunge et W. Klever (dir.), Disguised and overt Spinozism around 1700 (Leiden 1996), p.23-40 ; B. Becker, Die bezauberte Welt : oder eine gründliche Untersuchung des allgemeinen Aberglaubens, éd. W. van Bunge (Stuttgart 1996), introduction, p.7-61 ; M. Wielema, The March of the libertines. Spinozists and the Dutch reformed church (Hilversum 2004), ch. 2 « Casting out the devil. The popular appeal of Balthazar Bekker’s The World bewitched », p.53-78.

[12] Veit Ludwig von Seckendorf (1626-1692), Commentarius historicus et apologeticus de Lutheranismo sive de Reformatione adversus Maimburgium [...] (Leipsicii 1688, 4°) ; augmenté d’un supplément en 1689, et enfin, réimprimé avec diverses augmentations et les pièces justificatives (Leipsicii 1692, folio, 3 vol.).

[13] David Constant, professeur à Lausanne, suivait la bataille autour du projet de paix et de l’ Avis aux réfugiés : voir Lettre 828.

[14] Sur cette controverse entre François Turrettini et un chanoine d’Annecy, voir Lettre 820, n.24.

[15] Bayle préparait toujours sa Dissertation sur [...] Junius Brutus, qui devait paraître prochainement dans le Projet et fragmens d’un dictionnaire critique : voir Lettre 864, n.2.

[16] Jean-Jacques Frémont d’Ablancourt, né en 1625, exilé en Hollande après la Révocation, avait été pensionné par le prince d’Orange qui l’avait nommé historiographe. Il devait mourir en novembre 1693.

[17] Eustache Le Noble, baron de Tennelière (1643-1711), Les Amours d’Anne d’Autriche epouse de Louïs XIII. Avec Monsieur le C.D.R. le veritable pere de Louis XIV aujourd’hui roi de France […] (Cologne, Pierre Marteau [Amsterdam, Abraham Wolfgang] 1693, 12°).

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