Lettre 856 : Pierre Bayle à David Constant de Rebecque

A Rotterdam le 18 de fevrier 1692

Notre illustre ami de Geneve, mon tres cher Monsieur, m’avoit apris ce que vous lui aviez ecrit pour moi, lors que j’ai eu la satisfaction de recevoir votre agreable lettre du 26 e du passé [1]. Je ne puis vous temoigner à quel point je suis sensible à toutes les marques de votre genereuse et tendre affection, et je voudrois que vous pussiez voir par les effects ma parfaite reconnoissance.

Je vois par cette lettre que les espions de notre homme ne l’avoient pas trompé comme ils font si souvent, lors qu’ils lui avoient fait savoir que Mr Merlat se declaroit pour lui dans l’accusation touchant l’ Avis aux refugiez. Il vous a avoüé qu’il declare dans un « Avis au lecteur », que les preuves de Mr J[urieu] lui paroissent fortes [2]. Je ne sai pas de quoi lui peut servir une telle declaration ; elle ne rendra point la reponse plus fructueuse, ni plus edifiante, au contraire elle ne servira qu’à fomenter nos divisions, et à rejoüir les papistes, qui sont ravis que nos plumes s’exercent les unes contre les autres et qu’on puisse croire qu’il y a des gens parmi nous qui voiant l’excez de nos libelles, se croient obligez de nous les reprocher sous la fiction d’un personnage emprunté [3]. Il est certain qu’il est de notre interet de regarder l’ Avis aux refugiez comme la production d’un papiste, ou d’un de ces protestans de France qui veulent joüir en repos des douceurs de leur patrie, et qui enragent de voir que ceux qui • en sont sortis, ne fassent pas tout ce qu’ils peuvent par des manieres complaisantes et respectueuses afin d’etre rapellez. L’imputer à un protestant francois etabli en Hollande, qu’est ce autre chose que dire que l’excez des satyres, et des discours seditieux dont il a les oreilles rebatues tous les jours lui a fait perdre patience. Cela ne fletrit il point et ne deshonore t’il point ces refugiez ? Et n’est ce pas pour cela que les papistes de Paris ont une joye merveilleuse qu’on m’impute ce me[c]h[ant] livre ? Je souhaitte que vos prieres o[b]tiennent de Mr Merlat la sup[ression] / de ce qu’il a mis dans son avertissement sur notre querelle, et si vous le jugez à propos, vous lui pouvez dire que je l’en suplie, et lui en aurai de l’obligation, et que si nonobstant vos prieres et les miennes il n’en veut rien faire, je serai obligé d’aprendre au public qu’il ne se conoit point en preuves et que tout homme de bon gout qui aura comparé meurement les pretendues convictions de ma partie avec mes reponses jugera que jamais accusateur ne • s’est embarrassé dans plus de faussetez, et de contradictions, et de puerilitez que le mien. Mr Merlat se doit souvenir de la regle audiatur et altera pars [4] ; il juge sans avoir lu que les factums de Mr J[urieu ;] que n’attend il à juger qu’il ait lu La Chimere demonstrée [5], ouvrage où tous les factums contre moi sont abymez, et où on a montré avec la derniere evidence que les preuves pretendues de ma partie ne peuvent etre bonnes qu’apres qu’il aura • prouvé plus de cent choses qu’on lui a articulées, et qui sont ou tres fausses, ou absurdes, ou impossibles à prouver. Il y a 6 mois que ce defi et cette tablature sont imprimez ; y a t’il pu repliquer la moindre chose, et son champion l’auteur du Philosophe degradé [6] a t’il pu le tirer d’aucun mauvais pas, n’a t’il point encore plus embarrassé son client, comme on lui a fait voir dans l’ Avis au petit auteur que j’aprens par les lettres de Mr Minutoly etre parvenu en vos • quartiers* [7]. Tout le monde est persuadé ici que l’auteur des Petits livrets est le petit homme mal bati que vous avez nommé [8].

Au reste mon tres cher Monsieur, je me remets entierement à votre prudence touchant ce que je viens de vous dire de Mr Merlat. Si vous ne croïez pas que je le doive prier et puis menacer, ne faites ni l’un ni l’autre. S’il savoit le mepris que Mr J[urieu] a toujours temoigné contre lui, et qu’il n’a peut etre point de plus grand ennemi que Mr J[urieu] il songeroit moins à lui complaire, qu’à repousser les insultes qu’il en a recues dans les Pastorales [9]. Je ne dis pas • cela pour l’irriter contre ma partie, ou pour l’exciter à la vengeance ; / au contraire je serois faché que les contestations par ecrit entre nos ministres augmentassent. Nos communs ennemis en triomphent trop. Au reste je suis bien faché que vous n’aiez pas encore recu les ecrits que j’ai publiez dans ce procez ; il y a long tems que le paquet est parti, mais il faut user de tant de detours, que les balles ne peuvent arriver en Suisse qu’apres plusieurs mois.

Mad[am]e d’Windsor [10] est digne des regrets de tous les honnetes gens. La nouvelle que vous m’aprenez de sa mort me touche beaucoup, car j’honorois et j’admirois le merite excellent qui brilloit en elle.

Nous n’avons point ici de nouvelles qui meritent de vous etre mandées*. Le sieur Beker[,] Frison de naissance, et ministre d’Amsterdam a publié un ecrit où il met de l’eau dans son vin [11] ; le livre qu’il avoit publié pour montrer que tout ce que l’on dit du pouvoir du diable sur les hommes, ne sont que contes de vieilles, (ce qui l’avoit engagé à donner des explications à divers textes de l’Ecriture par le moien des quelles on pourroit tout eluder, et faire dire à ce divin livre tout ce qu’on voudroit) a causé un grand scandale, les consistoires, les classes, et les synodes preparoient leurs foudres ; les magistrats ne s’y vouloient point opposer, ainsi l’auteur a trouvé plus à propos de donner une espece de retractation, où il promet de faire oter de son livre tout ce qui a choqué ses freres.

Mr Daillon ministre refugié en Angleterre explique et adoucit aussi à ce qu’on m’a dit, un sentiment fort particulier qu’il avoit publié dans un sermon, savoir qu’il n’y a qu’un mauvais ange [12], il adoucit dis-je cela de peur d’encourir les censures canoniques.

Mr de La Placette ministre bearnois refugié à Coppenhage vient de publier de Nouveaux essais de morale qui sont fort estimez [13]. Ce sont des sermons qu’il a depoüillez du stile oratoire pour les habiller en discours ou dissertations. Cet ouvrage aura d’autres parties.

Sans avoir leu votre harengue sur la femme de Lot [14] je conclus à l’impression ; la beauté des precedentes, et le[s] conclusions de notre ami de Geneve me sont une caution seure de succez[.] /

Je saluë de tout mon cœur Mademoiselle Constant [15]. Plust à Dieu etre assez heureux pour me trouver quelquefois dans vos conversations comme jadis à Copet ! Quel renouvellement et quel rajeunissement ne seroit ce pas pour moi ! La defuncte demoiselle Falque a suivi quoi qu’assez de loin le sort de la defuncte demoiselle • Marcombe [16] ; je ne sai si la premiere avoit passé par ici depuis que / j’y suis, Madame la baronne de Frisen y a bien passé allant voir son epoux à Londres [17] ; le s[ieu]r Villet qui etoit à Geneve le grand doyen des proposans, et qui est ministre à La Brielle [18] eut l’honneur de l’y voir, elle eut la bonté de lui parler de moi. M rs Basnage vous asseurent de leurs tres humb[les] services.

Adieu mon tres cher Mr je suis tout à vous. Bayle

A Monsieur/ Monsieur Constant pasteur et/ professeur/ A Lausanne

Notes :

[1] La lettre de Minutoli (« notre illustre ami de Genève ») où il aurait donné à Bayle des nouvelles de David Constant et la lettre de celui-ci du 26 janvier 1692 ne nous sont pas parvenues.

[2] Bayle avait souligné dans l’ Avis aux réfugiés la volte-face d’ Elie Merlat sur la question du pouvoir absolu du souverain : voir Lettre 835, n.3. Il s’agit maintenant de sa soumission à l’égard de Jurieu sur la question de l’attribution à Bayle de l’ Avis aux réfugiés.

[3] L’ironie de Bayle est évidente à la lumière des travaux de G. Mori, qui établissent avec certitude l’attribution de l’ Avis aux réfugiés à Bayle lui-même : voir son édition critique de cet ouvrage (Paris 2007).

[4] « il faut écouter aussi l’autre partie ».

[5] Bayle, La Chimère de la cabale : voir Lettre 808, n.7, et 818, n.7.

[6] Jean Robethon, Le Philosophe dégradé : voir Lettre 835, n.6.

[7] Cette lettre de Minutoli est perdue : aucune lettre de Minutoli ne nous est parvenue depuis celle du mois de décembre 1690. Il s’agit, bien entendu, du pamphlet de Bayle, Avis au petit auteur des petits livrets, sur son « Philosophe dégradé », adressé à Jean Robethon ( OD, ii.788-796).

[8] Sur Jean Robethon, voir Lettre 835, n.6.

[9] Bayle se réfère au commentaire très hostile de Jurieu dans ses Lettres pastorales (3 e année, lettres XV, XVI, XVII et XVIII, Rotterdam avril-mai 1689, 4°) sur la doctrine du « pouvoir absolu » du souverain, qui était celle de l’auteur de la Réponse du nouveau converti (Bayle lui-même) et celle d’ Elie Merlat dans son Traité de 1685 : voir Lettre 728, n.12.

[10] Sur Louise de Frotté, veuve de Windsor, qui venait de mourir à Genève, voir Lettre 123, n.9. Vers cette même date, Jean-Alphonse Turrettini apprend cette même nouvelle à Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt : voir C. Pitassi, Inventaire Turrettini, n° 390.

[11] Sur Balthazar Bekker, voir Lettre 835, n.11. Cette nouvelle publication, Articulen tot Satisfactie aan de Eerw. Classis van Amsterdam (Leeuwarden 1692, 4°), constituait une tentative manquée de sauver son poste de ministre. Sur le fond, Bekker n’était disposé à faire aucune concession à ses adversaires.

[12] Nous trouvons ici la solution d’un problème posé par une formule de Des Coutures dans sa lettre du mois de juillet 1688 (Lettre 717 ; voir aussi Lettre 719, n.5), où il évoquait l’affirmation de « vostre ministre qu’il n’y a qu’un diable » : il s’agit donc de Benjamin de Daillon, ancien ministre de La Rochefoucauld, ensuite pasteur à Londres et puis à Catterlough en Irlande, dans son Examen de l’oppression des réformez en France, où l’on justifie l’innocence de leur religion avec l’explication de la doctrine des démons, où l’on prouve qu’il n’y a qu’un Diable, dont on examine le pouvoir (Amsterdam 1687, 12°). Le second sermon dans cet ouvrage s’intitule, en effet : La Révolte de la foi, ou la doctrine des démons. Sermon sur I Timothée, 4, 1 : « Quelques-uns se révoltèrent de la foi, s’adonnant aux esprits abuseurs, et aux doctrines des démons », et il est suivi par des Réponces à diverses difficultez touchant l’explication du passage I Tim. 4, 1, où Daillon soutient que l’Ecriture ne parle jamais du diable que comme un être unique et que par conséquent « il n’y a qu’un seul diable ». Son frère, Jacques de Daillon portait le titre de comte du Lude : il se réfugia en Angleterre sous le règne de Charles II, fut ordonné prêtre selon le rite anglican et fut pourvu d’un bénéfice dans le Buckinghamshire. En 1693, il parla favorablement de Jacques II dans un sermon et, mis en accusation, refusa de prêter serment à Guillaume III. Privé de son bénéfice, il se retira en tant que non-jureur à Londres, où il mourut en 1726. Il publia en 1721 un ouvrage intitulé The Ax laid to the root of popery : or, a strong preservative against the Romish missionaries [...] With plain and easy reflections upon the articles of faith of the Church of Rome, sufficient to render the creed of pope Pius IV incredible (London 1721, 8°), et, en 1723, un ouvrage sur la doctrine de son frère sous le titre Δαιμονολογια, or, a treatise of spirits. Wherein several places of Scripture are expounded, against the vulgar errors concerning witchcraft, apparitions, etc. To which is added, an appendix, containing some reflections on Mr Boulton’s answer to Dr Hutchinson’s historical essay ; entitled « The Possibility and reality of magick, sorcery and witchcraft demonstrated » (London 1723, 8°).

[13] En effet, l’ouvrage devait comporter quatre volumes : Jean de La Placette (1639-1718), Nouveaux essais de morale (Amsterdam 1692-1697, 12°, 4 vol.). L’auteur avait été initialement pasteur d’Orthez à partir de 1660, puis de Nay en 1664 ; enfin, s’étant réfugié en Suède après la Révocation, il devint ministre de l’Eglise réformée de Copenhague à partir de 1686 ; il devait mourir à Utrecht en 1697.

[14] On connaît un discours de Constant sur le passage de la mer Rouge, qui date de deux ans auparavant : Transitus per Mare rubrum, oratio publice Lausannæ recitata 7. maii, 1690, ubi Academiæ solennia habebantur (Lausannæ 1690, 4°), 31 p., mais non pas celui-ci sur la femme de Lot.

[15] Marie Colladon, épouse de David Constant : voir Lettre 761, n.4.

[16] Sur M lle Falque et sur sa mort en 1679, voir Lettres 28, n.6, 171, n.19, et 716, n.11. Sur Louise Marcombes, dame de compagnie de la comtesse de Dohna, voir Lettres 102, n.1, 124 et 716, n.14.

[17] Sur Amélie de Dohna, comtesse de Frise, voir Lettres 23, n.2, et 547, n.1. Nous n’avons pas trouvé trace dans la correspondance de Bayle de sa visite à Rotterdam en route pour Londres, mais Henri Basnage de Beauval, écrivant de La Haye, mentionne la visite de Henri, comte de Frise, l’époux d’Amélie de Dohna, en route pour Paris, au mois de mai 1691 : H. Bots et L. van Lieshout, Contribution à la connaissance des réseaux d’information au début du XVIII e siècle. Henri Basnage de Beauval et sa correspondance à propos de l’« Histoire des ouvrages des savans » (1687-1709) (Amsterdam, Maarssen 1984), lettre n° 16 du 11 mai 1691. Vers cette date, en effet, le comte de Frise, après avoir servi un temps dans l’armée de Guillaume III en Angleterre, rejoignait l’armée de l’ électeur de Saxe en 1692, avant de retourner en Angleterre par la suite. Il devait être nommé envoyé d’Angleterre à Berlin en 1699.

[18] Etienne Villet (†1701), pasteur de Mérindol depuis 1676, réfugié aux Provinces-Unies à la Révocation, exerçait son ministère à La Brille depuis 1686 ; voir H. Bots, « Les pasteurs français au Refuge des Provinces-Unies », p.67 ; Stelling-Michaud, vi.167. Il se peut que Villet ait écrit à Bayle pour lui faire état de sa rencontre avec Amélie de Dohna, comtesse de Friese, à Londres mais sa lettre ne nous est pas parvenue.

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