Lettre 86 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Paris,] le 16 avril 1675
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere]

Enfin me voicy dans la capitale. Je vous avois deja fait savoir que je serois obligé d’attendre à entrer dans la condition* de ches Mr de B. [1] que sa maison fut evacuée de plusieurs hotes qui en occupoient la meilleure partie. Je l’ay attendu en effet un mois entier, apres quoi j’ay pris possession. Je ne vous puis pas dire si je serai bien, car il y a si peu de tems que j’y suis que je n’y connois pas encore l’air du bureau*. Ce qu’il y a de plus vrai c’est que je ne suis pas encore dans mon centre*, et je ne croi pas que je doive l’attendre qu’en l’autre monde. Cela veut dire qu’il y a par tout 7 lieues de mechant chemin, et tout le mieux que je puis conjecturer des personnes entre les mains desquelles je suis tombé, c’est qu’il ne faut les menager que faute de mieux. Il y aura bien de la peine et peu de profit. Au reste co[mm]e ce sont de gens qui font fracas par une certaine adresse de faire de la depense lors qu’elle est pour paroitre, se menageant* quant au reste, quand ils ne sont pas sous les yeux du public, on jugea du dedans par le dehors, on creut qu’il etoit d’une bienseance indispensable à moi de m’habiller un peu honorablement, je l’ay fait, et comme tout est cher icy j’ay depensé furieusement. Joint que m’y etans trouvé en Careme la depense de bouche m’a couté un tiers plus qu’elle n’auroit fait en un autre tems, pour vous dire si je suis chanceux à rencontrer les choses à ma poste*. Tant y a que je suis à present aussi avancé comme je l’etois à la republique [2], 2 ou 3 ecus font tout mon avoir aussi bien icy que là. D’en attendre de vos quartiers*, helas il faudroit etre visionnaire ! Ce seroit chercher les poissons sur les montagnes et sur les arbres, où ils n’ont eté que dans le renversement general du monde abymé dans le deluge. Il ne seroit pas besoin d’un moindre renversement de ciel et de terre pour trouver de l’argent apud vos [3]. Ce qui me console c’est que je suis parti de la republique acquitté de toutes mes dettes, et qu’icy je n’ai eté à charge à personne pas d’une maille. Si je n’ay pas de l’argent, du moins ai je le plaisir de ne devoir rien./ Ce n’est pas un grand plaisir pour de certaines gens, car combien peu s’en trouve t’il qui ne se retirent avec 20 ecus de l’un[,] 30 de l’autre et sic de cæteris [4]. P[ou]r moi je hais l’emprunter plus que la mort. Au reste notre tailleur [5] est le plus officieux, le plus genereux et le plus caressant homme du monde. J’ai receu de lui et de madame sa femme tant de courtoisies et tant de bons offices que je ne vous les saurois exprimer ni conter. On ne peut pas porter l’honneteté plus avant qu’il ne la porte. Faisons de concert tout notre possible pour nous revancher*. Je voudrois qu’il fut moins obligeant car comme je n’aime pas à avoir de l’obligation, je suis faché de demeurer en reste si souvent en son endroit*. Je n’ay veu Mr Milhau [6] qu’une fois, car il est tous les jours obsedé de gens du pays. Il me fit toutes les amitiez possibles, et me fit promettre que quand je vous ecrirois je vous asseurerois vous et m[on] f[rere] de ses services et de son obeissance. Je vous ecrivis au commencement du mois de mars, un asses gros paquet [7]. Je partis quelques jours apres pour venir en cette ville. Je n’ay point perdu du tems pour me faire tirer*, cependant voila un mois ecoulé avant que je remette le portrait à la messagerie de Thoulouze [8]. Dieu veuille q[ue] cette mienne representation puisse donne[r] de la joye à m[a] t[res] b[onne] m[ere]. La nouvelle que j’ay receüe de sa grande et perilleuse maladie m’a affligé demesurement, et si le recit de la derniere lettre josephienne [9] n’eut fini par ces agreables mots ou autres equivalens, à present elle est hors de danger par la grace de Dieu, je n’eusse peu durer nulle part. Le bon Dieu la veuille relever par son bras puissant et sa main forte [10] et vous conserver l’un à l’autre et tous deux à la famille encore plusieurs années. Ainsi soit il.

Pour le coup* m[on] f[rere] n’aura rien de moi, je lui ferai pour une autre occasion une espece de journal où il ver[r]a quelque chose d’asses agreable. / 

Je repondrai aussi à la josephienne. L’esperance qu’on avoit de la paix s’evanouit de jour en jour. Le Roy a dit n’a pas long tems à son deshabiller qu’il ne tenoit pas à luy, mais à l’ empereur [11]. Et cela a beaucoup d’apparence, car la politique de la maison d’Autriche n’est pas po[ur] accepter la paix sinon lors que ses ennemis sont si bas qu’ils recoivent la condition qu’on leur veut imposer. D’ailleurs l’ empereur ne hazarde rien du sien en continuant la guerre, au contraire il profitera du bonheur et du malheur de ses armes. Si ses troupes sont victorieuses ce sera pour son comte, si elles sont battues, ce seront les etats de l’empire qui en porteront la peine. Or il est de l’interet de la maison d’Autriche que l’Allemagne soit bas percé, car l’authorité de l’ empereur en devient plus forte. Ainsi point de paix. Il y a garnison francoise dans la citadelle de Liege [12], ce qui est un coup de partie* po[ur] la France.

Notes :

[1] La lettre antérieure à laquelle Bayle fait allusion ici ne nous est pas parvenue et elle pourrait bien n’être jamais arrivée au Carla. C’est l’hôtel du prince Henri, Place royale (actuellement Place des Vosges) qui servait de résidence à la famille de Jean de Beringhen. Voir aussi Lettre 83, n.2.

[2] « chez vous » : il y a une pointe d’amertume dans cette remarque.

[3] La république est celle de Genève.

[4] « et ainsi de suite ».

[5] Il s’agit toujours de Ribaute, appelé aussi « M. Carla ».

[6] Sur Millau, voir Lettre 66, n.9. La graphie « ll » du nord de la Loire correspondait à « lh » en Languedoc et dans tout le Midi : on écrivait donc indifféremment « Millau » ou « Milhau ».

[7] Ce paquet contenait apparemment les Lettres 72 à 80.

[8] Bayle n’a pu expédier le portrait qu’une fois arrivé à Paris : voir Lettre 80, p.89 et n.8.

[9] Cette lettre de Joseph Bayle, que Pierre désigne par un néologisme plaisant, ne nous est pas parvenue.

[10] C’est une allusion au Ps 89,14, dans la traduction de Théodore de Bèze, en usage au siècle.

[11] Léopold , empereur depuis 1658, avait déclaré la guerre à la France à l’automne 1673 et ses armées étaient entrées en campagne au printemps suivant : voir Lettre 55, n.6. De ce fait, le véritable enjeu de la guerre n’était plus la Hollande, comme en 1672, mais bien la situation créée en Allemagne par les traités de Westphalie en 1648 : l ’empereur souhaitait accroître son prestige et, surtout, son poids politique dans le Saint Empire, ce qui supposait que l’influence de Louis XIV y reculât. Bayle se fait ici l’écho de la Gazette, p. ex. n° 33, nouvelle du 9 avril 1675.

[12] L’évêché de Liège faisait partie des Etats de l’électeur de Cologne – à cette date, Maximilien-Henri de Bavière, allié de la France, en vertu d’un traité signé à Bruhl le 2 janvier 1672 : voir Lettres 84, n.5, et 102, n.51.

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