Lettre 864 : Pierre Bayle à Jacques Du Rondel

[Rotterdam, le 5 mai 1692]

Monsieur,

Vous serez sans doute* surpris de la résolution que je viens de prendre [1]. Je me suis mis en tête de compiler le plus gros recueil qu’il me sera possible des fautes qui se rencontrent dans les dictionaires, et de ne me pas renfermer dans ces espaces, quelque vastes qu’ils soient, mais de faire aussi des courses sur toutes sortes d’auteurs, quand l’occasion s’en présentera [2]. Quoi, direz-vous, un tel dont on attendoit toute autre chose, et beaucoup plûtôt un ouvrage de raisonnement, qu’un ouvrage de compilation, va / s’engâger à une entreprise où il faudra faire plus de depense de corps que d’esprit ; c’est une très-fausse démarche. Il veut corriger les dictionaires ; c’est tout ce que luy auroient pu prescrire ses plus malicieux ennemis, s’ils avoient eu sur sa destinée le même pouvoir qu’avoit Eurysthée sur celle d’ Hercule [3] ; c’est pis qu’aller combattre les monstres ; c’est vouloir extirper les têtes de l’Hydre ; c’est du moins vouloir nettoier les étables d’Augias ; c’est enfin la pénitence que l’on eût dû imposer à ces brouïllons, qui ont abusé de leur loisir et de la credulité des peuples, pour annoncer au nom et en l’autorité de l’Apocalypse toutes sortes de chimeres [4], jussit quod splendida bilis [5] . Je le plains : que ne laissoit-il cette occupation à ces robustes savans, qui peuvent étudier seize heures par jour sans prejudice de leur santé, infatigables en citations, et en toutes autres fonctions de copiste, bien plus propres à faire savoir au public les choses de fait, que celles de droit ?

 

I. Raisons et but de cette entreprise.

Si vous le prenez ainsi, Monsieur, craignez que vôtre amitié pour moi ne vous séduise, et corrigez vôtre erreur par l’aveu sincere que je vous fais, que je ne me sens capable que de très-peu de chose, de quelque côté que je me voulusse tourner. J’avoüe qu’en travaillant à cecy j’ap[p]lique mes petites forces par leur foible, au lieu de choisir l’endroit par où elles se pourroient produire avec le moins de desavantage. Mais en verité ce n’est pas la peine de choisir, lorsque l’on est convaincu comme je le suis, que la différence / de son fort et de son foible est presque insensible. D’ ailleurs* je vous dirai franchement, que si j’avois voulu tourner ma plume du côté que vous me croiez le plus avantageux, je me serois vû dans la necessité, ou de deplaire à certaines gens que la prudence ne veut pas que l’on irrite, ou de me déplaire à moi-même [6]. Or vous savez bien qu’en fait de compositions, il ne faut jamais forcer son génie, et vous n’ignorez pas qu’on peut s’appliquer en divers sens la reponse judicieuse d’un ancien Grec. Et puis, qu’est-ce que de ne se pas produire par son beau côté ? C’est à faire à ne recevoir pas les loüanges que l’on auroit remportées peut-être. Je dis peut-être, car le caprice des hommes et le hazard dominent là d’une étrange sorte. Mais, ôtons le peut-être : que seroit-ce après tout, sinon une privation de loüange, c’est-à-dire un rien pour un homme qui ne s’est jamais reglé, et qui se regle à present moins que jamais sur ce principe ? Je voudrois que cet ancien poëte, qui avoit si bien commencé à montrer le vuide des choses humaines, eût poussé sa pensée jusques à dire cornea mihi fibra est [7] : vous verriez ici l’application qu’on se feroit des trois vers qu’il nous eût laissez en ce cas-là. Que si d’une part je n’ignore pas que mon entreprise demande beaucoup de forces de corps, je fais réflexion de l’autre que la patience naturelle, jointe à l’habitude de ne se mêler que de ses livres, de sortir peu de son cabinet, et de fuir comme la peste les / manieres de ces esprits brouillons dont j’ay parlé, qui cherchent à se fourrer par tout, et jusques dans les affaires d’Etat [8], peut sup[p]léer bien des choses.

Pour ces savans dont l’érudition dans les matieres de fait est proportionnée à l’application infatigable, que leur temperament robuste leur a permise, je vous déclare, Monsieur, que je ne pretens pas avoir empieté sur leurs droits, et qu’au contraire je ne me propose que de leur fournir un essai, ou une ébauche qui puisse en determiner quelques-uns à perfectionner ce plan, et à grossir de plusieurs volumes ce Dictionaire critique. Je consens de bon cœur qu’on dise de moy à cet égard, ce qui fut dit à Varron [9] sur les matieres de philosophie, qu’il en avoit dit assez pour en faire naître l’envie, mais non pas pour en donner la connoissance. Je veux même a[c]quiescer / à ceux qui diront, que le public me feroit plus de faveur que de justice, si l’on me traitoit selon la régle qu’ Aristote approuve dans quelcun de ses ecrits [10] ; et je fais fort sincerement la même declaration que cet habile homme qui nous a donné l’ Histoire de la Société Roiale [11]. « Pour réponse, dit-il, j’alleguerai à mon égard, que ce que j’ay à dire, bien loin d’empêcher les labeurs d’autruy qui pourroient em- / bellir un si digne sujet, n’est advancé en aucune autre façon que comme les édifices les plus superbes ont accoutumé du commencement d’être representez par quelque peu d’ ombres, et petits modelles, lesquels on n’a pas intention d’égaler à la principale structure, mais seulement pour montrer en raccourcy, de quels materiaux, de combien de depense, et par combien de mains, on la peut élever par après. » Je travaille dans le même esprit ; je ne me propose que d’indiquer un dessein à ceux qui auront la capacité d’en fournir l’execution : et afin qu’ils puissent mettre la main à l’œuvre d’autant plûtôt, je me hâterai le plus qu’il me sera possible de publier mon ébauche, qui ne contiendra qu’un in folio.

 

II. Qu’il y a beaucoup de fautes dans les livres.

La matiere pour des éditions plus amples ne leur manquera point ; car si ce sujet me peut fournir de quoy dresser un bon volume, malgré les autres occupations indispensables qui entre-coupent tout mon tems, et malgré la disette de livres où je suis réduit, que ne feront point des gens de beaucoup d’érudition, et de grand loisir, et à portée d’une grande bibliotheque, lorsqu’il voudront travailler à des recueils de cette nature ? Ce seront des courses d’où ils reviendront toujours chargez de butin, et il n’y a point de prince, quelque soin qu’il prenne de faire tendre des toiles, et d’ordonner tout ce qu’il faut pour une fameuse partie de chasse, qui puisse être plus certain de la prise d’un très-grand nombre de bêtes, qu’un savant critique qui va à la chasse des erreurs, doit être assûré qu’il en découvrira beaucoup. Ce seroit quelque chose de curieux, s’il arrivoit à cet ou- / vrage ce qui est arrivé à celui qu’ un docte Suisse intitula Le Theatre de la vie humaine, et qu’on a tant de fois augmenté, qu’enfin il comprend huit gros volumes in folio [12]. Ne doutez point que les fautes des auteurs ne puissent former un entassement aussi massif que celuy-là ; et à votre avis, Monsieur, un Théatre de ces fautes en autant de gros volumes seroit-il moins divertissant et moins instructif que celuy de la vie humaine ? Vous m’apprendrez quand il vous plaira si le livre intitulé Les Chasseurs, qui contenoit le catalogue des larcins de Theopompus [13], étoit fondé quant au titre sur la comparaison, ou sur la métaphore de la chasse dont je viens de me servir ; vous me l’apprendrez, dis-je, quand il vous plaira, n’y ayant personne qui ait deterré comme vous les particularitez les plus cachées de l’Antiquité.

On conviendra facilement qu’il y a une infinité de fautes dans les livres, si l’on considere que les écrits des plus grands hommes n’en sont pas exempts, et que le moindre critique y en découvre beaucoup. Combien de fois rencontre-t-on dans les sommaires, et dans les tables des livres les plus médiocres, Scaliger notatus, hallucinatio Scaligeri [i], et choses semblables ? Mr Morus s’est imaginé qu’il y avoit là une mauvaise affectation d’auteur glorieux, et cherchant à faire parler de luy [14]. Cela peut être ; mais aucun habile homme ne niera, qu’on ne puisse justement reprendre Scaliger en une infinité de choses. Il n’en faut point d’autre preuve que les ouvrages de Mr / de Saumaise, où l’on voit à tout moment Scaliger surpris en faute. Il est vray qu’on ne le nomme pas, et qu’on le désigne par l’éloge magnifique de vir magnus, vir summus [i] ; mais toutes ces grandes honnêtetez* n’affoiblissent point la réalité de la faute, lors que la censure est bien fondée. Mr de Saumaise, qui n’avoit pas les mêmes raisons de ménager ainsi les autres savans, en irrita quelques-uns, qui exercerent sur ses écrits une impitoyable critique. Il se defendit, et les attaqua à son tour. La partie fut principalement liée entre lui et le jésüite Denys Petau [15], et tellement liée qu’ils n’ont gueres cessé de se bat[t]re qu’en mourant. On peut assûrer que c’étoient deux athletes dignes l’un de l’autre, et que jamais gladiateurs ne furent mieux appariez que ces deux-là ; car il ne seroit point juste de s’en rap[p]orter à ce qu’en ont dit des gens qui étoient juge et partie. C’étoient les deux plus savans hommes de France, et ils auroient pu non seulement éclairer leur siecle ; mais aussi luy faire beaucoup d’honneur par leurs longues contestations, si à la honte de la lit[t]erature, ils ne les avoient infectées de l’aigreur excessive de leur bile, qui leur dictoit presque autant d’injures que de paroles. Tous les autres antagonistes de Mr de Saumaise n’ont pas été capables de luy rendre précisément coup pour coup, je veux dire de découvrir autant de fautes dans ses écrits, qu’il en découvroit dans les leurs ; mais ils ne laissoient pas de luy montrer qu’il se trompoit assez souvent. Qui pourroit douter après cela, que la moisson de cette sorte de fautes ne soit grande ? Où n’en trouvera-t-on pas, puisqu’on en trouve dans les productions des Scaligers et des Sau- / maises ? et qui ne se consoleroit de ses erreurs par cette raison ?

Penetrant comme vous êtes, vous n’avez pas besoin d’être averti que j’ai proposé l’exemple de ces deux grands hommes, non pas tant afin de raisonner du plus au moins, qu’afin de donner quelque sorte de consolation aux auteurs du second rang, et à ceux qui comme moy sont du plus petit. La consolation pourra être plus efficace, que le raisonnement ne seroit juste, car il est certain que les auteurs du premier rang, sont quelquefois ceux à qui il échap[p]e le plus de fautes, soit à cause qu’ils sont trop hardis dans leurs decisions, et qu’ils aiment trop les routes nouvelles, soit à cause qu’ils se laissent saisir tôt ou tard à la vanité de se distinguer par la multitude de leurs ouvrages, soit pour plusieurs autres raisons qu’il me seroit facile d’étaler, si je voulois qu’on y recon[n]ût quelcun : mais il n’est pas moins certain, que cela n’empêche pas que ces exemples ne soient consolans. On se laisse plus toucher en fait de consolation à des pensées populaires et specieuses, qu’aux raisonnemens les plus conformes aux regles de la logique. Disons donc que les Scaligers et les Saumaises doivent faire à l’égard des autres auteurs ce que fit Carthage à l’égard des autres peuples. Post Carthaginem vinci neminem puduit, personne n’eut honte d’être vaincu, après que Carthage eut été vaincüe.

Je pourrois joindre Baronius [16] à ces deux celebres auteurs. C’est assûrément un grand homme : ceux qui l’ont examiné, pour écrire contre luy, sont peut-être ceux qui l’admirent le plus. Cependant, combien de fautes y a-t-il dans ses annales ? On ne les compte point / par centaines, mais par milliers ; il s’est trompé non seulement par interêt de parti, par prevention ultramontaine, mais aussi en mille choses qui ne servent de rien aux pretensions de la Cour de Rome. On l’a fait voir toutes les fois qu’on l’a attaqué, et tout fraîchement le public en a pu être convaincu d’une maniere solide. Il semble que Baronius ait pris plaisir à se tromper, et qu’il ait repandu tout exprès les mensonges dans son ouvrage, tant ils y sont semez épais.

 

III. Qu’il faut neanmoins bien travailler pour en faire une bonne compilation.

Je n’ai pas peur que vous conclüiez de là, qu’il n’est rien de plus aisé que de compiler des fautes, et qu’on n’a pas même besoin de beaucoup de tems pour ces sortes de compilations, puisqu’on n’a qu’à copier les censures que les auteurs ont faites les uns des autres ; je n’ay pas peur, dis-je, qu’un homme aussi éclairé que vous me propose ce raisonnement. Vous savez trop bien, Monsieur, qu’il n’y a point de procés où il soit plus nécessaire d’entendre les deux parties que dans ceux qui s’élevent entre les gens doctes ; fou qui se fie aux remarques de l’agresseur : la prudence veut que l’on attende ce qui leur sera repondu, et ce qu’il repliquera. Je n’en demande pas davantage ; je say que la patience des lecteurs ne va pas ordinairement si loin : mais pour un dessein com- / me celuy-ci ce n’est pas trop à l’égard de bien des choses, que de comparer ensemble quatre écrits publiez successivement, deux par la personne attaquée, et deux par la personne attaquante, et j’ose même dire que sur certains faits cela n’est pas suffisant. On m’accordera qu’il y a bien des censeurs, qui font plus de fautes qu’ils n’en corrigent ; on m’avoüera pour le moins, que les plus savans donnent lieu d’être censurez à leur tour. C’est ce qu’on a reproché à Casaubon, par rap[p]ort à sa critique de Baronius. Les uns lui ont fait ce reproche assez doucement : les autres d’une maniere fort outrée, quoy que l’on ne puisse disconvenir de je ne say quelle fatalité, qui fut cause que cette critique, très-bonne et très-savante d’ailleurs, fit plus de tort que de bien à la reputation de celui qui la composa. Mais enfin je ne voudrois que cet exemple, pour montrer qu’après avoir lu la critique d’un ouvrage, il faut suspendre son jugement jusques à ce que l’on ait vû ce que l’auteur critiqué ou ses amis auront à dire. Ceux qui prennent pour faute tout ce qui est censuré par l’aggresseur, et pour vray tout ce qu’il ne combat pas, voyent souvent par la suite qu’ils ont été la dupe de cet écrivain ; car on leur montre qu’il a condamné de bonnes choses, et qu’il n’a point condamné ce qui étoit condamnable, et / que de son côté il a commis beaucoup de bévües. Un auteur très-sensible d’ailleurs à la censure, prendra le party de se critiquer luy-même, lorsqu’il croira faire dépit à ses censeurs, en leur montrant qu’ils ont ignoré que telles et telles choses devoient être censurées. Je vous en alleguerois des exemples, si je ne savois qu’ils vous sont assez con[n]us, avec la reflexion qui en resulte naturellement ; c’est que l’homme aime mieux se faire du mal pourveu qu’il en fasse à son ennemi, que se procurer un bien qui tourneroit au profit de son ennemi. Or comme ce qui est arrivé au censeur est aussi quelquefois le sort de l’apologiste, c’est-à-dire qu’ils ne voyent l’un et l’autre qu’une partie des manquemens de leur adversaire, et qu’ils font des fautes chacun à son tour, on voit la necessité qu’il y a de les suivre dans tout le progrez de leur dispute, lors qu’on veut faire le recueil que j’entreprens : car il ne doit être composé que de fautes averées et certaines, comme sont par exemple celles sur quoy les auteurs qui ont été critiquez passent condamnation, ou formellement ou par leur silence, et celles sur quoy on les réduit enfin à ne se defendre que par des absurditez notoires. Sans que pour cela je doute qu’il n’y ait des fautes, que l’on réduit à la conviction dès la prémiere critique ; de sorte, Monsieur, que si je voulois reprendre la métaphore de la chasse, dont je me suis déja servi, je devrois dire qu’à la vérité ceux qui cherchent les fautes des auteurs, trouvent bien quelquefois la béte toute tuée, ou aux abois, mais qu’ils la trouvent aussi quelquefois qui donne le change, ou qui esquive le coup, ou même qui se defend encore vigoureusement quoy que percée de cent traits. Les / chicanes, que la vanité et la mauvaise honte inspirent aux écrivains critiquez, ne rendent que trop juste l’application de la métaphore. Cependant cela nous montre qu’il ne suffit pas de savoir copier, pour aller heureusement à cette chasse, et que l’abondance des materiaux n’empêche pas que la construction de l’édifice ne coûte beaucoup. Passons plus avant, et disons que de tous les dictionaires il n’y en a point de plus difficile que celuy-cy. Quand on travaille aux autres, on rencontre dans les precedens une infinité de choses toutes preparées, qui ne coûtent que le prendre, et une infinité d’autres qu’il ne faut que changer un peu. Tout ce qu’on y trouve de bon est de bonne prise, mais tout cela est inutile pour moi. Ce que j’y trouve de mauvais est la seule chose qui me puisse servir, pourvu que je la sache rectifier.

 

IV. Utilité d’une telle compilation.

Vous avez vû une reflexion que m’a fournie la lecture de quelques-unes de ces disputes, qui contiennent reponse, replique, duplique, etc. en voici une autre sortie de la même source. Après avoir lu la critique d’un ouvrage, on se croit desabusé de plusieurs faits faux, que l’on avoit pris pour vrais en le lisant. On passe donc de l’affirmation à la négation ; mais si l’on vient à lire une bonne reponse à cette critique, on ne manque gueres à l’égard de certaines choses de revenir à sa premiere affirmation, pendant que d’autre côté on passe à la négation de certaines choses, qu’on avoit crues sur la foy de cette critique. On éprouve une semblable revolution, quand on vient à lire une bonne replique à la réponse. Or cela n’est-il pas capable de jetter la plus grande partie des lecteurs dans une defiance continelle ? Qu’y a-t-il qui ne puisse devenir / suspect de fausseté, à ceux qui n’ont pas en main la clef des sources ? Si un auteur avance des choses sans citer d’où il les prend, on a lieu de croire qu’il n’en parle que par oüï-dire ; s’il cite, on craint qu’il ne rap[p]orte mal le passage, ou qu’il ne l’entende mal, puisqu’on ne manque gueres d’ap[p]rendre par la lecture d’une critique, qu’il y a beaucoup de pareilles fautes dans le livre critiqué. Que faire donc, Monsieur, pour ôter tous ces sujets de défiance, y ayant un si grand nombre de livres qui n’ont jamais été refutez, et un si grand nombre de lecteurs qui n’ont pas les livres où est contenue la suite des disputes lit[t]éraires ? Ne seroit-il pas à souhaitter qu’il y eût au monde un dictionaire critique auquel on pût avoir recours, pour être assûré si ce que l’on trouve dans les autres dictionaires, et dans toute sorte d’autres livres est véritable ? Ce seroit la pierre de touche des autres livres, et vous con[n]oissez un homme un peu précieux dans son langage, qui ne manqueroit pas d’appeller l’ouvrage en question, la Chambre des assûrances de la République des Lettres.

Vous voyez là en gros l’idée de mon projet. J’ay dessein de composer un dictionaire, qui, outre les omissions considerables des autres, contiendra un recueil des faussetez qui concernent chaque article. Et vous voyez bien, Monsieur, que si par exemple j’étois venu à bout de recüeillir, sous le mot Seneque, tout ce qui s’est dit de faux de cet illustre philosophe, on n’auroit qu’à consulter cet article pour savoir ce que l’on devroit croire, de ce qu’on liroit concernant Seneque dans quelque livre que ce fût : car si c’étoit une fausseté, elle seroit marquée dans le recueil, et / dès qu’on ne verroit pas dans ce recueil un fait sur le pied de fausseté, on le pourroit tenir pour veritable. Cela suffit pour montrer que si ce dessein étoit bien executé, il en resulteroit un ouvrage très-utile, et très-commode à toutes sortes de lecteurs. Je sens bien, ce me semble, ce qu’il faudroit faire pour executer parfaitement cette entreprise, mais je sens encore mieux que je ne suis point capable de l’executer. C’est pourquoy je me borne à ne produire qu’une ébauche, laissant aux personnes qui ont la capacité requise le soin de la continuation, en cas qu’on juge que ce Projet, rectifié par-tout où il sera necessaire, merite d’occuper la plume des habiles gens.

 

V. Pourquoi on publie par avance ces fragmens, et quel est leur caractere.

Mais comme j’ay d’abord prevû que mon ébauche auroit assez d’étenduë, pour m’engager à un très-penible travail, et que d’ailleurs je me defie beaucoup de la maniere dont j’executerai ce projet, savez-vous, Monsieur, la résolution que j’ay prise assez brusquement, c’est de hazarder quelques morceaux de mon ébauche, et de les envoyer comme des enfans perdus bat[t]re l’estrade, sonder les guez, et prendre langue des ennemis. S’ils font une mauvaise rencontre, et s’ils ne me rap[p]ortent pas de bonnes nouvelles, je prendrai stoïquement le party de me donner du repos ; si la chose tourne d’une autre maniere, je poursuivrai mon dessein. Voilà ce qui m’engage à debuter par ce petit avant-coureur. Quelque destinée qu’il ait, il me fournira l’avantage de vous donner des marques publiques de l’estime et de l’amitié singulieres que j’ay pour vous : et si quelque chose est capable de me faire trouver fâcheux le mauvais succez qu’il aura peut-être, ce sera / de considérer qu’il n’aura pas été digne de vous être dedié.

Je vous ferai cependant une petite confidence ; c’est que bien loin d’avoir choisi pour la construction de ce prelude, les fragmens les moins mauvais du Dictionaire critique, j’ay choisi ceux qui m’étoient les plus suspects. La raison de ma conduite n’est pas mal-aisée à deviner ; puisque le sens commun mene là, que pour jouer au plus sûr dans l’horoscope qu’on veut faire d’un livre à venir, en pressentant le goût du public, il vaut mieux que l’échantillon qu’on montre soit pris du mauvais endroit de la piece, que s’il étoit pris du bon. Outre cela quand on souhaitte de profiter des avis de ses lecteurs, pour se mieux conduire dans l’execution d’un projet, il faut exposer principalement aux yeux du public les parties dont la bonté est la plus douteuse. J’ay donc choisi les morceaux dont je me défiois le plus, ou qui contenoient chacun en son espece les irregularitez les plus sensibles, comme vous diriez une longue queuë de remarques, une digression qui ressemble à une dissertation en forme, etc. Je loüe la simplicité d’un plan : j’admire que l’execution en soit simple et degagée : je fais consister en cela l’idée de la perfection : mais si je veux passer de cette theorie à la pratique, j’avoüe que j’ay de la peine à me regler sur cette idée de perfection. Le mêlange de plusieurs formes, un peu de bigarrûre, pas tant d’uniformité sont assez mon fait [17].

Je pense que ce faux goût est un effet de ma paresse : je voudrois que le même livre satisfît ma curiosité sur toutes les choses ausquelles il me fait penser, et / je n’aime point à être obligé de passer de livre en livre pour la satisfaire. Comme il est assez naturel de juger des autres par soy-même, il me semble qu’on fait beaucoup de plaisir à un lecteur, lors qu’on lui épargne la peine de sortir de sa place, et de chercher dans un autre livre certains petits éclaircissemens qu’il peut souhaitter. Vous allez craindre dès ce moment que je n’aille remplir de parentheses tout cet ouvrage ; mais rassûrez-vous ; je laisserai le texte degagé de mille observations accessoires, en faveur de ceux qui n’aiment pas les interruptions, et je renvoyerai aux marges, et à la fin de chaque article ces observations-là, en faveur de ceux qui veulent savoir sur le champ les dependances et les rap[p]orts, qui lient les choses les unes aux autres. Pour delasser les lecteurs, on aura soin que de tems en tems ils trouvent des endroits un peu enjouez ; on aura, dis-je ce soin sans se trop servir du privilege que ces sortes d’ouvrages donnent de s’exprimer naturellement : rien n’est plus necessaire que ces endroits dans un dictionaire ; car c’est un ouvrage sec et ennuyant de sa nature. Plût à Dieu que ce fussent tous ses méchans côtez ; mais il s’y en trouve de plus rebutans, puisqu’il n’y a point d’ouvrage dont on juge sur d’aussi mauvais principes que de celuy-là. Vous ne voyez que des lecteurs qui se plaignent d’y trouver des choses communes. Que voudroient-ils donc ? Que tout y fût d’un savoir exquis, et qu’on n’y mît rien que ce qu’ils ignorent ? Mais en ce cas-là ce ne seroit point un livre tel qu’il doit être, c’est-à-dire à l’usage et à la portée de tout le monde.

Je m’en rap[p]orte à vous, Monsieur, qui pouvez juger en maître de tout ce qui regarde les livres. / Seroit-il raisonnable d’éloigner de ce dictionaire la censure d’une faute, sous pretexte que cette faute n’est pas capable de tromper les grands docteurs, quelque repanduë qu’elle soit dans les ouvrages d’une infinité d’écrivains ? Sans doute vous ne serez pas de cet avis : toute fausseté qui est repanduë dans plusieurs livres peut tromper beaucoup de gens ; et c’est une raison suffisante pour la marquer dans un dictionaire critique. Sur ce pied-là, on y peut marquer les fautes des premieres éditions, quoy qu’elles ayent été corrigées dans les secondes ; car combien y a-t-il de gens, qui se servent toute leur vie de la premiere édition, sans jamais consulter les autres ?

Ne devrois-je pas craindre, en vous marquant de cette façon le caractere de cet ouvrage, que vous ne me demandiez, si c’est ainsi que je m’a[c]quitte de mes obligations auprès de vous, et si je n’ay pas honte de vous dedier un livre chargé des pechez du pays latin, et un ramas des ordures de la Republique des Lettres. • Je suis autant convaincu qu’homme du monde qu’il ne / faudroit vous dédier qu’un recueil de pensées fines, et de raretez d’érudition ; et qu’afin que le présent fût digne de vous, il devroit ressembler parfaitement aux écrits que vous avez publiez : ne suis-je donc pas bien coupable, puisque je m’éloigne si étrangement* de ce modele, et que sans sujet, et même dans des circonstances tout-à-fait differentes, je recours à l’expedient de Catulle, j’effectuë sa menace ?

Ad librariorum

Curram scrinia, Cæsios, Aquinos, /

Suffenum, omnia colligam venena,

Ac te his suppliciis remunerabor [18].

On en dira ce qu’on voudra, je suis sûr, quand j’y pense bien, que si mon recueil n’est pas digne de vous être dedié, ce n’est point par la raison que j’ay alleguée. Je le croirois un present beaucoup plus passable, s’il étoit composé d’un plus grand nombre de mensonges ; et je ne desespererois pas de lui faire avoir un jour toute vôtre approbation, si j’avois, par rap[p]ort aux faussetez qui sont dans les livres, le bon nés dont un poëte de vos amis se glorifie à d’autres égards.

Il seroit tems de finir cette longue épitre ; mais j’ay quelques difficultez à éclaircir, qui m’arrêteront encore quelque tems.

 

VI. Reponse à quelques difficultez. La I re que cet ouvrage peut faire des ennemis.

Premierement, Monsieur, on pourra prendre pour une insigne temérité la licence que je me donne, de mettre en monceaux les faussetez qui sont repanduës dans divers livres : n’est-ce pas se vouloir faire de gayeté de cœur une infinité d’ennemis ? Quand on censure les Anciens, on s’attire sur les bras le grand nombre de partisans qu’ils ont parmi les Modernes ; et quand on censure ceux-cy, on s’expose ou à leur propre ressentiment, s’ils vivent encore, ou à celuy de leur famille, s’ils sont decedez. Or ce n’est pas un petit ressentiment que celui de Messieurs les auteurs : ils passent pour extremement sensibles, mal-endurans, et vindicatifs, et l’on diroit que leur parenté se croit obligée à perpétuer après leur mort, l’amour aveugle qu’ils ont euë pour les productions de leur esprit. Quant à l’interêt que plusieurs Modernes prennent à la réputation des Anciens, je ne sau- / rois mieux le représenter que par le passage que je cite, où La Mothe Le Vayer se fâche contre Balzac, qui avoit critiqué une réponse de Pompée.

Pour répondre à cette difficulté, je dis, Monsieur, que je n’envisage point mon entreprise comme perilleuse de ce côté-là. On pourroit donc avoir lieu de m’apostropher de cette façon,

Periculosæ plenum opus aleæ

Tractas, et incedis per ignes

Suppositos cineri doloso [19] .

sans qu’à proprement parlant on pût m’ap[p]eller temeraire. Je ne me represente pas les auteurs sous l’idée desavantageuse, dont les medisans se servent pour les caracteriser ; je me les figure trop raisonnables pour prendre en mauvaise part, qu’en faveur du bien public on fasse savoir qu’ils n’ont pas toûjours eu raison. Je declare qu’en faisant cela je n’ai nul dessein de diminuer la gloire qu’ils ont acquise, et que je m’abstiendrai soigneusement, part tout où l’honnêteté le demandera, de tous les termes desobligeans qui regarderoient leur personne, ou le gros de leur ouvrage. Quelques petites fautes répanduës par-cy par-là dans un livre n’en font pas la destinée, ne lui ôtent point son juste prix, ne font point perdre à l’auteur les loüanges qui lui sont dûës. L’injustice et la malignité du genre humain, quelque grandes qu’elles soient, ne sont pourtant pas encore montées jus- / ques au point, que la plüpart des lecteurs ne donnent des loüanges à un bon livre, nonobstant les petites fautes dont il peut être parsemé. Cette belle maxime d’un poëte de la Cour d’ Auguste subsistera toujours,
Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis

Offendar maculis, quas aut incuria fudit

Aut humana parum cavit natura.

Sur-tout on pardonne les fautes, même nombreuses, à ceux qui font de gros dictionaires : c’est pour eux principalement qu’il faut alleguer la maxime, Opere in longo fas est obrepere somnum, et c’est dans cette confiance que je ferai moins de scrupule de les critiquer ; car je serois très-fâché de diminuer la consideration que l’on doit avoir pour eux. Le public leur est infiniment obligé des instructions qu’ils luy ont données à la sueür de leur front, et avec la peine la plus assommante, qui puisse être prise pour une production de plume. Je renvoie mon lecteur à la préface de Mr Morus que j’ai déjà citée, où il montre que les fautes de Scaliger, de Saumaise, et de Baronius ne les doivent pas depouiller de la gloire qu’ils se sont acquise [20]. Vous voyez, Monsieur, à quoi se réduisent mes excuses : je n’ay point dessein de faire tort au merite des auteurs, ni de m’éloigner à leur égard des loix de l’honnêteté : et j’ay si bonne opinion de leur modestie, et de leur zéle pour l’instruction du public, que je ne croy pas qu’ils se fâchent de la liberté qu’on prendra, de marquer en quoy ils se sont trompez. La plûpart du tems ce ne sera point moy qui / découvrirai leurs fautes : je ne ferai que rap[p]orter ce que d’autres en auront dit. Je me fais une religion de ne m’ap[p]roprier jamais ce que j’emprunte d’autrui ; de sorte qu’on pourra être très-assûré, que quand je marque une faute sans citer quelcun qui l’ait remarquée, c’est que je ne say pas qu’elle ait déjà été renduë publique. Après tout je ne croy point qu’on doive exiger, que j’aye plus / d’indulgence pour mon prochain que pour moy-même, et l’on verra que je ne m’épargnerai pas. Enfin, il faut que l’on considere, que l’interêt du public doit l’emporter sur celuy des particuliers, et qu’un auteur ne merite point de complaisance, lorsqu’il est assez injuste pour aimer mieux que ses fautes demeurent cachées, que de voir le public desabusé.

Je ne say si c’est que je juge des autres par moy-même, mais il me semble que ceux dont je rapporte honnêtement* quelques meprises ne s’en irriteront pas. Cela fait que j’en rap[p]orte qui touchent des gens pour qui j’ay une estime extraordinaire, et qui me font l’honneur de m’aimer. Ceux que j’épargnerai auront quelque sujet de s’en plaindre, parce que ce sera un signe que je ne les croy pas capables d’entendre raison, ou en état de soutenir la moindre perte. Ce dernier motif n’est pas toûjours entierement à rejetter ; car s’il y a des auteurs dont il faille couvrir les fautes, ce sont principalement les pauvres auteurs, qu’on auroit bientôt dépouillez jusqu’à la chemise, pour peu qu’on se jettât sur leur fripperie : et s’il y a des auteurs dont il faille decouvrir les fautes, ce sont principalement les plus grands et les plus celebres ; puisqu’outre que leurs erreurs sont infiniment plus conta- / gieuses que celles d’un écrivain ordinaire, ils ont de grandes ressources de reputation, et des tresors de gloire si abondans, que cent naufrages ne sauroient les incommoder. C’est ce qui fait qu’il n’y a gueres de gens qui se retractent avec moins de peine, ou qui supportent de meilleure grace la censure, que ceux qui ont le plus justement a[c]quis le titre de grand auteur. Preparez-vous, Monsieur, à vous voir dans ce Dictionaire, s’il vous est échap[p]é quelque méprise ; mais je n’espere pas de vous pouvoir donner cette marque de la bonne opinion que j’ay de vous. Vos lumieres sont trop exactes et trop vives, pour ne chasser pas de vos écrits toute sorte de fausseté ; et d’ailleurs vous avez tellement ap[p]rofondi l’étude des antiquitez grecques et romaines, que vous n’en avez tiré que des choses rares ; de sorte qu’il faudroit être je ne say combien de fois plus habile que je ne suis, pour voir si vous êtes tombé dans quelque erreur. Si l’on n’est pas content de ces reponses, j’y ajoûte d’un côté, que l’instruction du public merite bien qu’on se sacrifie à la mauvaise humeur de quelques particuliers ; et de l’autre, que je ne donnerai que trop de lieu de se venger aux auteurs que je critique. Je consens de bon cœur que la pareille me soit renduë, ou par eux-mêmes, ou par leurs descendans. On me fera plaisir de me corriger, et de me fournir des lumieres ; j’en sup[p]lie tous mes lecteurs. Je tâcherai de ne point faire de fautes ; mais je suis bien sûr que je n’en ferai que trop. On ne pourra donc pas faire / contre moi la plainte qu’on fait contre les censeurs qui ne font rien imprimer de crainte des représailles.

 

VII. La 2 e, qu’il censurera de legeres fautes.

En second lieu l’on trouvera fort étrange, que je m’amuse à censurer de petites choses, où le manque d’exactitude est comme insensible. J’ay mes raisons pour cela, Monsieur, j’ay bien prévu ce qu’on en diroit, et que le minutissimarum rerum minutissimus sciscitator [21] ne me seroit pas épargné : j’ay jugé neanmoins qu’il fal[l]oit mepriser ces railleries, et remarquer jusqu’aux moindres fautes, car plus on critique de choses avec raison, plus on montre combien il est difficile d’être parfaitement exact. Or en portant si haut l’idée de la parfaite exactitude, on engage les auteurs à être plus sur leurs gardes, et à examiner tout avec un extréme soin. L’homme n’est que trop accoutumé à demeurer au deçà des regles ; il faut donc les reculer le plus qu’on peut, si l’on veut qu’il joigne de près le point de la perfection. Outre cela cet ouvrage pouvant servir à ceux qui voudront composer un dictionaire historique bien correct, à / quoy il seroit très-nécessaire qu’on travaillât, j’ay dû descendre dans le détail avec quelque sorte de précision, et si l’on veut même, avec un peu de chicanerie. Ce n’est point par inclination que je vetille, c’est par choix, et l’on m’en devroit tenir compte, puisque c’est en quelque maniere se sacrifier à l’utilité de son prochain. On prend une route qui n’est pas celle de la loüange, et on le fait pour ramener les autres à la veritable justesse : n’est-ce pas un grand sacrifice ? Il n’y a pas beaucoup de gens qui en veuillent faire de semblables, je m’en rap[p]orte à Quintilien.

Je dirai quelque chose cy dessous, qui pourra servir de sup[p]lément à l’examen de cette seconde difficulté.

 

VIII. La 3 e, qu’il contiendra des discussions inutiles.

En troisiéme lieu, on pourra me reprocher, que je me donne une peine bien inutile ; car qu’avons-nous à faire, dira-t-on, de savoir si un Cassius Longinus a été confondu avec un autre ; s’il a été puni du dernier supplice, ou seulement exilé ; le public se soucie bien de cela ; qu’importe que Scaliger se soit fâché, ou ne se soit pas faché contre Erasme, pour en avoir été traitté de soldat, et ainsi du reste ? J’aurois cent choses à repondre, et je sens bien à la multitude de pensées qui se présente tout à l’heure* à mon esprit, que je pourrois faire sur ce sujet une longue dissertation, qui peut-être seroit souffrable ; mais comme il est tems de finir, je me réduis à peu de remarques ; le reste pourra venir une autre fois et plus à propos ; ou n’est peut-être pas necessaire, chacun le pouvant trou- / ver aisément, ou par sa propre meditation, ou dans les livres.

Je dis donc, Monsieur, que cette objection, qui seroit peut-être fort solide absolument parlant, et sans nul rapport à tems et à lieux, ne vaut rien quand on la rap[p]orte au siecle, et à la partie du monde où nous vivons. Si l’homme étoit parfaitement raisonnable, il ne s’occuperoit que du soin de son salut éternel ; une seule chose lui seroit nécessaire, comme nôtre Seigneur le dit à Marthe, Porro unum est necessarium [22]. Qui ne sait aussi la bonne et sage maxime, De peu de biens nature se contente ? Qui peut douter que si nous nous contenions dans les bornes de la necessité naturelle, il ne fal[l]ût abolir comme des choses superflues presque tous les arts ? Mais enfin on ne peut plus traitter avec l’homme sur ce pied-là ; il est de tems immemorial en possession de chercher les commoditez de la vie, et toute sorte d’agrémens et de plaisirs. Entre autres choses non necessaires dont il a plu aux Europeans de s’occuper, ils ont voulu entendre la langue latine et la langue grecque, ou pour le moins ce qui est contenu dans les livres qui nous restent en ces deux langues ; et ils ne se sont pas contentez de savoir en gros ce qu’il y a dans ces livres, ils ont voulu examiner si tout y étoit certain, et si l’on ne pourroit pas éclaircir ce en quoi un ancien auteur contredit l’autre ; et quand ils ont pu developper* ces difficultez, et celles de toutes sortes d’histoires, ils ont senti un plaisir fort doux, ils ont bien diverti leurs lecteurs, et il se sont attiré de grands éloges, quoy qu’au reste ces éclaircissemens ne fussent d’aucun usage pour diminuer la cherté des vivres, ni pour resister / au froid et au chaud, à la pluie et à la grêle. On ne doit donc pas m’imputer la temerité impertinente, de vouloir étaler comme une marchandise de grand prix, une chose rejettée de tout le monde comme inutile ; car je ne fais que me régler sur le goût que je trouve tout établi depuis long tems. Qu’on n’ait pas raison, ou qu’on en ait, de se plaire à n’être pas dans l’erreur sur aucun point de géographie, de chronologie, d’histoire, cela ne m’importe, je ne suis responsable de rien ; c’est assez pour moi que le public veüille connoître exactement toutes les faussetez qui courent, et qu’il fasse cas de ces découvertes.

Et qu’on ne me dise pas que nôtre siécle, revenu et gueri de l’esprit critique qui regnoit dans le precedent, ne regarde que comme des pedanteries, les écrits de ceux qui corrigent les faussetez de fait, concernant ou l’histoire particuliere des grands hommes, ou le nom des villes, ou telles autres choses ; car il est certain à tout prendre, qu’on n’a jamais eu plus d’attachement qu’aujourd’huy à ces sortes d’éclaircissemens. Pour un chercheur d’experiences physiques, pour un mathematicien, vous trouvez cent personnes qui étudient à fond l’histoire avec toutes ses dependances ; et jamais la science de l’antiquariat, je veux dire l’étude des medailles, des inscriptions, des bas-reliefs, etc. n’avoit été cultivée comme elle l’est presentement. A quoy aboutit-elle ? A mieux établir le tems où certains faits particuliers sont arrivéz ; à empêcher qu’on ne prenne une ville ou une personne pour une autre ; à fortifier des conjectures sur certains rites des Anciens ; et à cent autres curiositez, dont le public n’a que faire, selon les dedaigneuses / maximes qui font le sujet de cette troisiéme difficulté : maximes qui n’ont pas empêché un grand homme, aussi consommé dans les affaires d’Etat, que dans l’étude des belles-lettres, de publier un gros livre sur l’excellence et sur l’utilité des medailles [23].

Vous êtes, Monsieur, l’homme du monde le mieux persuadé de l’impertinence de ces maximes : elles ne vont pas à moins qu’à la ruïne de tous les beaux arts, et de presque toutes les sciences qui polissent et qui élevent le plus l’esprit. Il ne nous resteroit selon ces beaux raisonnemens que l’usage des arts mechaniques, et autant de geométrie qu’il en faut pour perfectionner la navigation, le charroi, l’agriculture, et la fortification des places. Pour tous professeurs on n’auroit presque que des ingénieurs, qui ne feroient qu’inventer de nouveaux moiens de faire perir beaucoup de monde. Il faut avoüer que le public a un très-grand interêt à toutes ces choses, puisque c’est par là qu’on peut faire regner commodément l’abondance dans les villes, et soutenir bien la guerre, soit defensivement, soit offensivement. Il faut avoüer d’autre côté, n’en déplaise à Ciceron, que toutes les beautez de la peinture, de la sculpture, de l’architecture ne servent qu’au plaisir des yeux, et à donner une agréable admiration aux connoisseurs. Les productions grossieres de tous ces arts suffisent à remplir les besoins de l’homme : on peut être logé sûrement et commodément sans l’aide de l’ordre corinthien, ou de l’ordre composite, sans frises, sans corniches, sans architraves. Encore moins est-il nécessaire pour les commoditez de la vie, de savoir tout ce qui se dit ou de l’incommensurabilité des asymptotes, des / quarrez magiques, ou de la duplication du cube, etc. Les Turcs au milieu de l’ignorance crasse où ils vivent, ne sont pas moins robustes, et ne dépensent pas moins gaîment dix mille livres de rente quand ils les ont, que les chrétiens ; et ce gouverneur de Neuhausel, qui se plaignoit après la levée du siege de Vienne de la mauvaise foy des François, qui avoient donné passage par leur pays au roi de Pologne, ne joüissoit pas moins doucement de l’autorité de sa charge, que s’il avoit été mieux versé dans l’histoire et dans la geographie. De sorte que si l’on étoit reçu à mépriser un ouvrage, dès qu’il ne traite pas de pane lucrando [24], ou qu’il ne sert de rien πρὸ” τὰ ἄλφιτα [25], comme disoient vos bons amis les anciens Grecs, ou enfin dès que le public s’en peut passer, il n’y a que peu de livres qui ne fussent méprisables, et qui ne méritassent la brusquerie que vous avez luë sans doute dans la Vie de Malherbe [26]. Mr de Meziriac accompagné de 2 ou 3 de ses amis lui avoit ap[p]orté son commentaire sur Diophante : ces amis louoient extraordinairement ce livre comme fort utile au public ; Malherbe leur demanda s’il feroit amender le pain. Une autre fois il approuva qu’il n’y eût des récompenses, que pour ceux qui servoient le roi dans les armées et dans les affaires, et dit qu’un bon poëte n’étoit pas plus utile à l’Etat qu’un bon joüeur de quilles [27] .

Il faut donc malgré qu’on en ait que l’on m’accorde, qu’il y a une infinité de productions de l’esprit humain qui sont estimées, non pas à cause de leur necessité, mais à cause qu’elles nous divertissent ; et sur ce pied-là n’est-il pas juste de remarquer les faussetez / des auteurs, puisqu’il y tant de gens qui se plaisent à savoir la vérité, jusques dans les choses où leur fortune est la moins intéressée ?

N’est-il pas certain qu’un cordonnier, qu’un mûnier, qu’un jardinier, sont infiniment plus necessaires à un Etat, que les plus habiles peintres ou sculpteurs ; qu’un Michel Ange, ou qu’un Cavalier Bernin ? N’est-il pas vrai que le plus chetif masson est plus necessaire dans une ville, que le plus excellent chronologue, ou astronome, qu’un Joseph Scaliger, ou qu’un Copernic ? On fait neanmoins infiniment plus de cas du travail des ces grands hommes, dont on se pourroit fort bien passer, que du travail absolument nécessaire de ces artisans. Tant il est vray qu’il y a des choses dont on ne regle le prix, que par rapport à un honnête* divertissement, ou à un simple ornement de l’ame.

 

IX. Les mêmes raisons qui prouvent l’utilité des autres sciences, prouvent l’utilité des recherches critiques.

En cet endroit, Monsieur, vous ne manquerez pas de prevoir, que les ennemis des belles-lettres inventeront cent exceptions. Ne pouvant nier que leurs maximes ne tendent à ressusciter la barbarie à tous égards, ils étaleront les utilitez qui naissent de certaines sciences : mais ils n’y gagneront rien ; car dès là qu’ils mettront au nombre des choses utiles celles dont il sort des utilitez, soit par resultance, soit par émanation (permettez-moy de me servir de cette vieille rubrique de l’Ecole, puisqu’elle embrasse si bien les deux sortes / d’utilitez accessoires, qui peuvent venir ici en ligne de compte), ils se verront obligez d’y comprendre les belles-lettres et la critique. Je me pourrai servir contre eux de toutes leurs observations. En voicy un petit essai.

Si on me dit que les theoremes les plus abstraits de l’algebre sont très-utiles à la vie, parce qu’ils rendent l’esprit de l’homme plus propre à perfectionner certains arts, je dirai aussi que la recherche scrupuleuse de tous les faits historiques, est capable de produire de très-grands biens. J’oserois assûrer que le ridicule entêtement des premiers critiques, qui s’acharnerent sur des bagatelles, par exemple sur la question s’il faut dire Virgilius, ou Vergilius, a été par accident fort utile : ils inspirerent par-là une extreme veneration pour l’Antiquité ; ils disposerent les esprits à examiner soigneusement la conduite de l’ancienne Grece, et de l’ancienne Rome, ils donnerent ainsi lieu à profiter de ces grands exemples. Et que croyez-vous, Monsieur, que puisse faire sur les auditeurs disposez de cette sorte, une grave et majestueuse sentence tirée de Tite Live, ou de Tacite, et debitée comme aiant autrefois servi à porter le Sénat romain d’un certain côté[?] Je ne feindrai point de dire qu’elle est capable de sauver un Etat, et que peut-être elle en a sauvé plus d’un. Le president d’une assemblée recite ces mots latins avec emphase ; il fait impression sur les esprits par le respect qu’on a pour le nom Romain : chacun se retire converti ; chacun inspire dans son quartier* les sentiments d’obeïssance ; et voilà une guerre civile étouffée dans son berceau. Malherbe n’y entendoit rien, quand il disoit qu’un poëte n’est pas plus utile à l’Etat / qu’un bon joueur de quilles ; car sans étaler ici tout le bien qu’un poëte peut faire, ne croyez-vous pas, Monsieur, qu’il est souvent arrivé, qu’un de ces hommes qu’on appelle coqs de paroisse, a ruïné par un quatrain de Pibrac [28] prononcé avec emphase toutes les machines d’un declamateur factieux ? Et dans le domestique, croyez-vous que ces sentences dorées, dont Moliere fait recommander la lecture, soient toûjours sans aucun effet ? Je veux croire qu’elles le sont très-souvent, mais non pas qu’elles le soient toûjours, et qu’Horace n’ait parlé que d’un profit en idée dans les vers que je mets en marge.

On me dira, peut-être, que ce qui semble le plus abstrait et le plus infructueux dans les mathématiques ap[p]orte du moins cet avantage, qu’il nous conduit à des véritez dont on ne sauroit douter, au lieu que les discussions historiques, et les recherches des faits humains nous laissent toûjours dans les tenebres, et toûjours quelques semences de nouvelles contestations. Mais qu’il y a peu de prudence à toucher à cette corde ! Je soûtiens que les veritez historiques peuvent être poussées à un degré de certitude plus indubitable, que ne l’est le degré de certitude à quoy l’on fait parvenir les veritez geometriques ; bien entendu que l’on considerera ces deux sortes de veritez selon le genre de certitude qui leur est propre [29]. Je m’explique. Dans les disputes qui s’élevent entre les historiens, pour savoir si un certain prince a regné avant ou après un autre, on suppose de chaque / côté qu’un fait a toute la réalité, et toute l’existence dont il est capable hors de notre entendement, pourveu qu’il ne soit pas de la nature de ceux qui sont rap[p]ortez par l’ Arioste, ou par les autres conteurs de fictions, et l’on n’a nul égard aux difficultez dont les pyrrhoniens se servent, pour faire douter si les choses qui nous paroissent exister, existent reellement hors de notre esprit. Ainsi un fait historique se trouve dans le plus haut degré de certitude qui luy doive convenir, dès que l’on a pu prouver son existence apparente* : car on ne demande que cela pour cette sorte de veritez, et ce seroit nier le principe commun des disputans, et passer d’un genre de chose à un autre, que de demander que l’on prouvât, non seulement qu’il a paru à toute l’Europe qu’il se donna une sanglante bataille à Senef [30] l’an 1674, mais aussi que les objets sont tels hors de nôtre esprit, qu’ils nous paroissent. On est donc délivré des importunes chicaneries que les pyrrhoniens appellent moyens de l’époque, et quoy qu’on ne puisse rejetter le pyrrhonisme historique par rap[p]ort à une infinité de faits, il est sûr qu’il y en a beaucoup d’autres, que l’on peut prouver avec une pleine certitude : de sorte que les recherches historiques ne sont point sans fruit de ce côté-là. On montre certainement la fausseté de plusieurs choses, l’incertitude de plusieurs autres, et la verité de plusieurs autres, et voilà des demonstrations qui peuvent servir à un plus grand nombre de gens que celles des geometres ; car peu de gens ont du goût pour celles-cy, ou trouvent lieu de les ap[p]liquer à la reformation des mœurs ; mais on m’avoüera, Monsieur, qu’une infinité de personnes peuvent profiter / moralement parlant de la lecture d’un gros recueil de faussetez historiques bien averées ; quand ce ne seroit que pour devenir plus circonspects à juger de leur prochain, et plus capables d’eviter les pieges que la satire et la flat[t]erie tendent de toutes parts au pauvre lecteur. Or n’est-ce rien que de corriger la mauvaise inclination que nous avons à faire des jugemens temeraires ? N’est-ce rien que d’ap[p]rendre à ne pas croire legerement ce qui s’imprime ? N’est-ce pas le nerf de la prudence que d’être difficile à croire ?

En-vain chercheroit-on ces utilitez morales dans un recueil de quintessences d’algebre. D’ailleurs, n’en deplaise à Messieurs les mathematiciens, il ne leur est pas aussi aisé d’arriver à la certitude qu’il leur faut, qu’il est aisé aux historiens d’arriver à la certitude qui leur suffit. Jamais on n’objectera rien qui vaille contre cette verité de fait, que Cesar a bat[t]u Pompée ; et dans quelque sorte de principes qu’on veüille passer en disputant, on ne trouvera gueres de choses plus inebranlables que cette proposition, César et Pompée ont existé et n’ont pas été une simple modification de l’ame de ceux qui ont écrit leur vie : mais pour ce qui est de l’objet des mathématiques, il est non seulement très mal-aisé de prouver qu’il existe hors de nôtre esprit, il est encore fort aisé de prouver qu’il ne peut être qu’une idée de nôtre ame [31]. En effet l’existence d’un cercle quarré hors de nous ne paroit gueres plus impossible, que l’existence hors de nous pareillement du cercle dont les geometres nous donnent tant de belles demonstrations ; je veux dire d’un cercle de la circonféren- / ce duquel on puisse tirer au centre autant de lignes droites, qu’il y a de points dans la circonference. On sent manifestement que le centre, qui n’est qu’un point, ne peut pas être le sujet commun où se terminent autant de lignes différentes, qu’il y a de points dans la circonférence. On sent manifestement que le centre qui n’est qu’un point, ne peut pas être le sujet commun où se terminent autant de lignes differentes, qu’il y a de points dans la circonference. En un mot l’objet des mathematiques étant des points absolument indivisibles, des lignes sans largeur ni profondeur, des superficies sans profondeur, il est assez évident qu’il ne sauroit exister hors de nôtre imagination. Ainsi, il est metaphysiquement plus certain, que Ciceron a existé hors de l’entendement de tout autre homme, qu’il n’est certain que l’objet des mathématiques existe hors de nôtre entendement [32]. Je laisse à part ce que le savant Mr Huet a representé à ces Messieurs, pour leur apprendre à ne pas tant mepriser les veritez historiques [33].

Les profondeurs abstraites des mathématiques, dira-t-on, donnent de grandes idées de l’infinité de Dieu. Soit : mais croit-on qu’il ne puisse pas résulter un grand bien moral d’un dictionaire critique ? L’oracle qui ne peut mentir assûre que la science enfle [34], il n’y a donc rien sur quoi il soit plus important de mortifier l’orgueil de l’homme. Qui dit orgueil dit le défaut le plus éloigné de la veritable vertu, et le plus diametralement opposé à l’esprit évangelique. Or que sauroit-on imaginer de plus propre, à bien faire comprendre à l’homme le néant et la vanité des sciences, et la foiblesse de son esprit, que de lui montrer à tas et à piles les faussetez de fait dont les livres sont remplis ? Une infinité de gens de lettres, les esprits les plus pénétrans / et les plus sublimes, ont pris à tâche pendant plusieurs années d’éclaircir l’Antiquité. Cette tâche de M rs les critiques, aiant pour objet les actions de quelques hommes, devoit être plus facile que celle des philosophes, qui a pour objet les actions de Dieu : cependant les critiques ont donné tant de preuves de l’infirmité humaine, qu’on peut composer de gros volumes de leurs faussetez. Ces volumes peuvent donc mortifier l’homme du côté de sa plus grande vanité, c’est-à-dire du côté de la science. Ce sont autant de trophées ou autant d’arcs de triomphe erigez à l’ignorance et à la foiblesse humaine.

Cela étant vous voyez, Monsieur, que les plus petites faussetez auront icy leur usage, puis que par cela même qu’on rassemblera un grand nombre de mensonges sur chaque sujet, on ap[p]rendra mieux à l’homme à con[n]oître sa foiblesse, et on lui montrera mieux la varieté prodigieuse dont ses erreurs sont susceptibles. On luy fera mieux sentir qu’il est le joüet de la malice et de l’ignorance ; que l’une le prend quand l’autre le quitte : que s’il est assez éclairé pour con[n]oître le mensonge, il est assez mechant pour le debiter contre sa conscience ; ou que s’il n’est pas assez mechant pour debiter ainsi le mensonge, il est assez rempli de tenebres pour ne pas voir la verité. En mon particulier quand je songe que peut-être je me ferai une occupation fort serieuse toute ma vie, de ramasser des materiaux de cette sorte d’arcs de triomphe, je me sens tout penetré de la conviction de mon neant. Ce me sera une leçon continuelle de mépris de moy-même. Il n’y a point de sermon, / non pas même celui du Prédicateur, ou de l’Ecclésiaste par excellence, qui me puisse plus fermement tenir col[l]é à cette grande maxime [35], J’ai regardé tout ce qui se faisoit sous le soleil, et voila tout est vanité et rongement d’esprit. Voilà comment je suis entêté de mon ouvrage. J’en dirai plus de mal en moy-même que personne, et j’en estime plus cette circonstance que tout le reste.

J’allois finir sur cette belle moralité, lorsque je me suis souvenu que je n’ai pas fait savoir, que j’userai de la même liberté et de la même honneteté envers les auteurs, de quelque nation et de quelque religion, qu’ils soient. Je le declare donc ici. Il n’y a rien de plus ridicule qu’un dictionaire où l’on fait le controversiste. C’est un des plus grands défauts de celui de Mr Moreri ; on y trouve cent endroits qui semblent être détachez d’un vrai sermon de croisade. Pour moi, je ne dis point avec Annibal, hostem qui feriet erit mihi Carthaginiensis, mais plûtôt, que tous ceux qui s’écarteront de la verité me seront également étrangers. Vous connoissez des gens qui en gronderont, et qui s’en réjoüiront neanmoins dans le fond de l’ame, parce que cela leur fournira des pretextes de medire, et de faire les zelez, deux choses qui vont toûjours de compagnie chez eux. Mais encore que nous ne soyons pas en grand commerce de complaisance, j’irai toûjours mon grand chemin quoy qu’ils puissent dire, et je ne leur envierai point les os qu’ils trouveront là à ronger. Voici la raison du procedé que je veux suivre. /

Ce Dictionaire ne regardant point les erreurs de droit, la partialité y seroit incomparablement plus inexcusable que dans les dictionaires historiques ; car on est obligé dans ceux-ci de rapporter mille choses qui sont vraies au jugement de quelques-uns, et fausses au jugement de quelques autres : on doit donc supposer une grande difference de principes dans les lecteurs, et se figurer qu’entre les mains des uns on sera en pays ennemi, et qu’entre les mains des autres on sera en pays ami ; il est donc juste de proportionner à cela son stile, et sa maniere de decider. Mais quand on ne se propose que de recueillir les erreurs de fait, on suppose avec raison les mêmes principes dans tous ses lecteurs, et qu’il n’y aura point d’homme qui ne reçoive pour faux, ce qu’on luy debitera comme tel ; car les preuves d’une fausseté de fait ne sont pas les prejugez d’une nation, ou d’une religion particuliere, ce sont des maximes communes à tous les hommes. Vous voyez par là, Monsieur, que les faussetez philosophiques ou theologiques n’entrent point dans le plan de mon ouvrage : il est pourtant vray que les livres, où l’on en dispute, pourroient fournir une espece de faussetez de fait, qui ne seroit pas peut-être la moins utile au lecteur.

Il arrive presque toûjours, que les disputes par écrit sur quelque dogme degenerent en differens personels, et ne roulent presque plus sur la question, si un passage de l’adversaire a été bien ou mal cité, bien ou mal interpreté. Le public abandonne là les disputans, et comme l’a dit depuis un bel-esprit, c’est alors que les parties sont obligées de se quitter, faute de lecteurs et de libraires. Qui au- / roit la patience de faire l’analyse de ces differens personels, trouveroit une grande moisson de fautes qui seroit du ressort de ce dictionaire ; beaucoup de fausses citations, ou de fausses interpretations : or ce sont des erreurs de fait. Vous m’avoüerez, Monsieur, qu’il n’y auroit point de logique comparable à celle-là, pour enseigner la justesse du raisonnement. Sans compter cette grande utilité morale, c’est qu’on découvriroit en même tems une infinité de filouteries, ou en tout cas l’imperfection de nôtre ame ; car ce qui ne viendroit pas de mauvaise foy, viendroit d’ébloüissement ou de petitesse d’esprit.

Il est fâcheux* que ce genre de filouterie joüisse de l’impunité autant qu’il en joüit, par le peu de soin que se donnent les lecteurs de comparer ensemble les reponses et les repliques. Mais si quelcun prenoit la peine de marquer en peu de mots le progrés d’une dispute, il seroit cause que l’on con[n]oîtroit toutes les obliquitez du chicaneur, et qu’on les detesteroit [36].

Pardonnez-moi, Monsieur, une si longue épitre dedicatoire, et hâtez-vous d’enrichir la Republique des Lettres des savans ouvrages qu’on attend de vous. Vôtre modestie et nôtre amité me défendent d’en faire l’éloge ; mais je voudrois bien que le public pût vous en donner bien-tôt les loüanges que vous en recevrez quand ils paroîtront.

Je suis avec toute sorte d’attachement, Monsieur, vôtre très-humble et très-obeïssant serviteur. •

Notes :

[1] Cette lettre introductive intitulée Projet d’un « Diction[n]aire critique » à Mr Du Rondel, professeur aux Belles Lettres à Maestricht avait été promise à Du Rondel depuis quelque temps déjà : voir Lettre 771, n.4. Le Projet comporte un texte principal et de nombreuses notes marginales, dont certaines seront transformées ultérieurement en « Remarques » sur le modèle des articles du DHC. Ne pouvant rivaliser avec la mise en page de Reinier Leers, nous présentons les notes marginales comme des notes critiques ; afin d’éviter de multiplier les notes sur un même passage, nous faisons suivre la note marginale de notre commentaire ou de la traduction des citations latines.

[2] L’ambition de Bayle vise donc non seulement un recueil des erreurs – essentiellement de Moreri – comme on l’affirme souvent, mais bien d’un dictionnaire constitué de « courses sur toutes sortes d’auteurs », suivant les caprices de ses lectures et des fichiers constitués au cours des années : voir aussi Lettres 65, n.72, 754, n.12, et 836, n.12. Le Projet s’accompagne dans la première édition des Fragmens suivants : « Achille », « Achillea, isle du Pont Euxin », « Arnauld (Antoine) », « Arragon (Jeanne d’) », « Balbus (L. Cornelius) », « Brutus (Etienne Junius Brutus) », « Cassius » (comprenant : « Cassius Viscellinus (Spurius) », « Cassius Longinus (Lucius) », « Cassius Longinus (Caius) », « Cassius Severus (Titus) », « Cassius Hemina (Lucius) », « Cassius Longinus (Caius) »), « Digression concernant les libelles diffamatoires », « Catius », « Comenius (Jean Amos) », « Erasme », « Guebriant (la maréchalle de) », « Hippomanes », « Jour », « Loges (Madame Des) », « Seymour (Anne, Marguerite et Jeanne) », « Touchet (Marie) », « Zeuxis », ainsi que d’une série d’« Additions, corrections, et éclaircissemens ». Le 27 juillet 1692, Basnage de Beauval écrit à Leibniz : « Je ne sçai si le Projet du dictionnaire critique de M. Bayle est parvenu jusqu’à vous. Ce fragment qu’il a donné pour sonder les jugements du public est de 400 pages in 8°. Il y a une infinité de remarques curieuses, et il merite bien votre curiosité. Il travaille présentement à digerer et à ranger ses materiaux pour en composer un in folio. » (Leibniz, Philosophische Schriften, iii.82-83).

[3] Eurysthée et Hercule naquirent le même jour, mais Junon avança par fraude la naissance d’Eurysthée, de sorte qu’Hercule lui fut soumis et dut accomplir, par son ordre, les douze travaux célèbres.

[4] Remarque ironique qui vise Jurieu, « esprit brouillon » qui a annoncé au peuple réformé « l’accomplissement des prophéties » de l’Apocalypse.

[5] Horace, Satires, II.iii.141 : « ce que prescrit sa magnifique colère ».

[6] Bayle explique son dessein par la difficulté qu’il y aurait eu pour lui de composer un ouvrage de philosophie où il puisse dire son véritable sentiment sans se mettre en danger de « déplaire à certaines gens que la prudence ne veut pas que l’on irrite » : il était, en effet, en pleine bataille avec Jurieu sur l’attribution de l’ Avis aux réfugiés et le bouillant théologien faisait tout pour porter l’affaire devant les autorités civiles : voir Lettre 817, n.1.

[7] « mon cœur est dur comme de la corne », formule adaptée de Perse, Satires, i.47, qui dit le contraire.

[8] Nouvelle allusion à Jurieu et aux « affaires d’Etat » constituées par la « cabale chimérique » : voir ci-dessus n.4 et 6.

[9] Varron (Marcus Terentius Varro) (116-27 av. J.C.), écrivain et savant romain, auteur de plus de six cents livres, dont une cinquantaine ont survécu. Voir les éditions récentes : Economie rurale, trad. J. Heurgon et C. Guiraud (Paris, 2 e éd. 2003) ; La Langue latine, trad. P. Flobert (Paris 2 e éd. 2003), et l’étude de J. Pépin, « La “théologie tripartite” de Varron. Essai de reconstitution et recherche de ses sources », Revue des études augustiniennes, 2 (1956), ii.265-294.

[10] Voir ci-dessus, note critique i.

[11] Voir Thomas Sprat, The History of the Royal Society (London 1667, 8° ; fac-similé éd. J.I. Cope et H. Whitmore, London 1959 ; éd. J.I. Cope et H.W. Jones, St. Louis 1958), et la traduction française : L’Histoire de la Société royale de Londres establie pour l’enrichissement de la science naturelle (Genève 1669, 8°).

[12] Théodore Zwinger l’ancien (1533-1588), médecin et savant suisse, natif de Bâle. Elève de Thomas Platter, il se rendit à Lyon, où il fut prote chez les frères Bering, imprimeurs à Lyon, et ensuite à Paris, où il fut un élève de Ramus. De retour à Bâle en 1553, il repartit en Italie, où il suivit des cours de médecine à Padoue. De retour à Bâle en 1559, il fut élu à la chaire de langue grecque de l’académie et mourut à Bâle lors d’une épidémie de la peste en 1588. Parmi de nombreux ouvrages, il est l’auteur du Theatrum vitæ humanæ (Bâle 1565, 1571, 1586, 1596 et 1604, folio, 5 vol.), compilation d’anecdotes et de faits historiques qui connut en effet de très nombreuses éditions. Voir

[13] Pour le livre des Chasseurs qui contenait les larcins de Théopompe, voir DHC, art. « Théopompe », rem. M, note marginale 83, où on apprend qu’il s’agit du livre des Ιγηνευται, « investigateurs » ou « chercheurs ». Seul le titre du livre est connu.

[i] Scaliger notatus, « Scaliger critiqué » ; hallucinatio Scaligeri, « bévue de Scaliger ».

[14] Alexandre Morus, pasteur à Charenton en 1659 : voir Lettre 10, n.38. Bayle lui consacre un article dans le DHC et y donne le détail de sa querelle avec John Milton, mais il ne revient pas sur le fait allégué ici et ne consacre pas d’article à Joseph Juste Scaliger.

[i] vir magnus, vir summus : « grand homme », « homme accompli ».

[15] Denis Pétau (1583-1652), S.J., professeur de théologie positive et bibliothécaire du roi, auteur exceptionnellement prolifique qui s’en prit à l’édition de Tertullien par Claude Saumaise, ce qui entraîna une querelle interminable et très acrimonieuse. Bayle consacre un article du DHC à Pétau, et y fait le récit de sa « guerre très-longue et très-violente » avec Saumaise (rem. A).

[16] Cesare Baronio (Baronius) (1538-1607), oratorien, cardinal en 1596, historien de l’Eglise, auteur des Annales ecclesiastici, dirigés contre les Centuries de Magdebourg, couvrant l’histoire chrétienne des premiers temps jusqu’en 1198. La première édition des Annales fut celle d’Anvers (Antverpiæ 1597-1612, folio, 12 vol.) et l’œuvre fut publiée en entier à Lucques en 1738-1757 en trente-huit volumes. Sébastien Le Nain de Tillemont fondit ses grands travaux historiques sur ceux de Baronius : voir Lettre 340, n.18. Bayle a aussi signalé à plusieurs reprises les travaux critiques de Samuel Basnage de Flottemanville sur les Annales de Baronius : voir Lettres 505, n.1, et 828, n.17.

[17] Excellente expression de l’esthétique de Bayle, formée par la fréquentation des auteurs de l’esthétique galante : Molière, La Fontaine, Pellisson, à l’époque de son séjour à Genève et à Coppet. Voir A. Viala (dir.), L’Esthétique galante (Toulouse 1989) ; du même, L’Esthétique galante. Essai historique sur une catégorie culturelle, de ses origines jusqu’à la Révolution (Paris 2008) ; A. McKenna, « Pierre Bayle, un mineur en écriture ? », in C. Bahier-Porte et R. Jomand-Baudry (dir.), Ecrire en mineur au XVIII e siècle (Paris 2009), p.277-292.

[18] Catulle, xiv.18 : « je cours aux rayons des libraires : œuvres de Césius, d’Aquinius, de Suffenus, je fais collection de tous ces poisons poétiques, et je te rends supplice pour supplice. »

[19] Horace, Odes, II.i.8 : « tu entreprends une tâche pleine de périls, marchant sur des feux mal recouverts d’une cendre trompeuse ».

[20] Voir ci-dessus, note critique l.

[21] Ammien Marcellin, Rerum gestarum libri, XXII.xvi.16 : « l’investigateur le plus minutieux des choses les plus menues.

[22] Luc 10, 42 : « Une seule chose est nécessaire. » Il semble que la seule chose qui soit nécessaire est d’écouter, comme Marie, la parole de Dieu, plutôt que de s’occuper comme Marthe de choses de moindre importance.

[23] Ezéchiel Spanheim, Disputationes de usu et præstantia numismatum antiquorum (Rome 1664, 4°, 2 vol. ; 2 e éd. Amsterdam 1671, 4°, 2 vol. ; 3 e éd. Londres 1706-1717, folio, 2 vol.).

[24] « de [l’art de] gagner son pain ».

[25] « en vue de moyens d’existence ».

[26] Bayle renvoie implicitement à Honorat de Beuil, seigneur de Racan (1589-1670), « La Vie de Malherbe », dans Divers traitez d’histoire, de morale et d’éloquence (Paris 1672, 12°), p.1-52 ; voir Racan, Œuvres complètes, éd. T. de La Tour (Paris 1857, 16°, 2 vol.), i.261. C’est à la suite d’une anecdote tirée de Guez de Balzac, Entretiens (Paris 1660, 4°), p.354-359 : « De Malherbe », éd. B. Beugnot (Paris 1972), ii.483-486, que Tallemant des Réaux cite la même question abrupte de Malherbe sur l’utilité du commentaire de Claude-Gaspar Bachet de Meziriac (1581-1638) sur Diophante et, par implication, des arts en général : Historiettes, éd. A. Adam (Paris 1960, 2 vol.), i.117. Ce commentaire s’intitule Diophanti Alexandrini Arithmeticorum libri sex, et de numeris multangulis liber unus, nunc primum græce et latine editi atque absolutissimis commentariis illustrati (Parisiis 1621, folio) ; il connut une nouvelle édition avec les remarques de Pierre de Fermat (Tolosæ 1670, folio).

[27] Voir Racan, Œuvres complètes, éd. citée, i.271 : « Il [ Malherbe] parloit fort ingenuement de toutes choses, et avoit un grand mespris pour les sciences, particulierement pour celles qui ne servent qu’au plaisir des yeux et des oreilles, comme la peinture, la musique et mesme la poesie, encore qu’il y fust excellent. Sur quoi, Bordier se plaignant à luy qu’il n’y avoit de recompenses que pour ceux qui servoient le roy dans les armées et dans les affaires d’importance, et qu’on estoit trop ingrat à ceux qui excelloient dans les belles lettres, il luy respondit que c’estoit faire fort prudemment, et que c’estoit sottise de faire des vers pour en esperer autre recompense que son divertissement, et qu’un bon poete n’estoit pas plus utile à l’Estat qu’un bon joueur de quilles. »

[28] Guy Du Faur de Pibrac (1529-1584), Cinquante quatrains, contenant préceptes et enseignements utiles pour la vie de l’homme, composés à l’imitation de Phocylides, Epichamus et autres poetes grecs (Paris 1574, 4°), ouvrage augmenté et fréquemment réédité par la suite, réputé pour son éloquence, souvent comparée à celle de Démosthène.

[29] Ce propos sera repris dans le DHC, art. « Beaulieu (Louis Le Blanc, sieur de) », rem. F. Bayle semble s’inspirer sur ce point – capital pour sa conception de la certitude historique – de la Logique de Port-Royal, livre IV, et des trois Discours de Filleau de La Chaise publiés dans l’édition des Pensées de Pascal à partir de 1678. Voir Lettre 726, n.4, et A. McKenna, « Filleau de La Chaise et la réception des Pensées  », CAIEF, 40 (mai 1988), p.297-314, et « Pierre Bayle et Port-Royal », in De l’Humanisme aux Lumières : Mélanges en l’honneur d’E. Labrousse (Paris, Oxford 1996), p.645-663.

[30] C’est le thème de la toute première œuvre littéraire de Bayle, rédigée sous forme de lettre à Minutoli pendant le séjour de Bayle à Lamberville près de Rouen en septembre 1674 : voir Lettre 65.

[31] Dans le DHC, Bayle renvoie sur ce point à l’article « Zenon, philosophe épicurien », rem. D ; son argument avait été développé par Gassendi dans les Exercitationes paradoxicæ adversus Aristoteleos (Gratianopoli 1624, 4° ; éd. et trad. B. Rochot, Paris 1959).

[32] La question du statut des preuves historiques fera l’objet d’une analyse semblable dans le DHC, art. « Beaulieu », rem. F, qui paraît découler des positions anti-cartésiennes de Gassendi dans les Objections aux Méditations métaphysiques et dans la Disquisitio metaphysica. Voir sur ce point capital de la philosophie de l’histoire, C. Borghero, La Certezza e la storia. Cartesianisme, pirronisme e la conoscenza storica (Milan 1983) ; G. Mori, « Pierre Bayle on scepticism and “common notions” », in The Return of scepticism from Hobbes and Descartes to Bayle, éd. G. Paganini (Dordrecht, 2003) ; du même, « Scepticisme ancien et moderne chez Bayle », Libertinage et philosophie au XVII e siècle, 7 (2003), p.271-290 ; et ci-dessus, n.30.

[33] Allusion à l’ouvrage de Pierre-Daniel Huet, Demonstratio evangelica (Parisiis 1679, folio ; Amsterdam 1680, folio ; 3 e éd. Parisiis 1690, folio) ; voir le compte rendu de cette dernière édition dans le JS du 3 et du 10 avril 1690. Huet se plaignait que sa méthode eût été plagiée par Filleau de La Chaise dans ses Discours. La question est intéressante, car elle touche à l’authenticité du récit de la conférence de Pascal à Port-Royal sur la méthodologie historique de l’apologétique. La chronologie de l’affaire permet de mettre en doute l’accusation de Huet. En effet, celui-ci possédait la première édition des deux premiers Discours de Filleau de La Chaise (1672) : il pouvait y lire les arguments sur les preuves historiques et l’application de cette « méthode » à l’authenticité de l’histoire de Moïse – dans des Discours où Filleau de La Chaise prétendait rapporter les grandes lignes de la fameuse conférence de Pascal à Port-Royal. Autour de 1675, Huet annota son exemplaire des Pensées de Pascal et souligna certaines phrases de la Préface d’ Etienne Périer – elles-mêmes héritées de Filleau de La Chaise – concernant la nature de la preuve historique. A la fin de l’année 1676 au plus tôt, le livre de Huet, Demonstratio evangelica, attendait chez l’imprimeur Etienne Michallet. En 1678, à Paris chez Guillaume Desprez, parut la nouvelle édition des Pensées de Pascal comportant les trois Discours de Filleau de La Chaise, dont le troisième s’intitule : Qu’il y a des démonstrations d’une autre espèce, et aussi certaines que celles de la géométrie, et qu’on peut en donner de telles pour la religion chrestienne. En 1679 parut la Demonstratio evangelica de Huet ; déjà en avril 1678, il avait accusé Filleau de La Chaise de plagiat. Mais, à la date de 1676-1677, Filleau de La Chaise avait déjà pleinement développé la doctrine de la preuve historique qu’il attribuait à Pascal – et à laquelle il était d’ailleurs fait allusion dans la Logique de Port-Royal (4 e partie) de 1662 et de 1664. Voir Bossuet, Correspondance, ii.67-70 ; A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.323-327.

[34] I Cor. 8, 1 : « la science enfle, et la charité édifie. »

[35] Ecclésiaste, 1, 14.

[36] Bayle termine son Projet comme il l’avait commencé, par une allusion aux « obliquitez du chicaneur » dans sa bataille avec Jurieu : voir ci-dessus, n.4 et 6.

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