Lettre 868 : Paul Pellisson-Fontanier à François Janiçon

A Paris le 26 may 1692

Vous aurés oublié sans doute, Monsieur [1], une obligation que je vous ai il y a longtemps, et dont je me suis toujours souvenu, encore que jusques ici je ne vous aye pas rendu graces très humbles, comme je fais maintenant de tout mon cœur ; c’est de m’avoir envoyé le plus honetement* du monde le Sorberiana que je cherchois pour en faire supprimer un endroit qui regardoit un de mes amis et des vôtres [2]. Cette negociation a êté un peu longue, non pas qu’on ne m’ait accordé d’abord* ce que je demandois car on a bien reconnu que cet endroit faisoit plus de tort à l’auteur qu’à personne ; mais le libraire aprés avoir refait le carton m’a ecrit deux fois qu’il m’addressoit des exemplaires corrigés, je ne les ai pourtant pas reçûs sans que j’en sache la cause. A la fin il m’en est venu un paquet par le messager de Toulouze il n’y a que quelques jours. Je commence, Monsieur, par vous envoyer six de ces exemplaires pour remplacer celui que je vous detiens depuis si longtemps et avec tant d’incivilité, j’irai pourtant vous le reporter moi même un de ces jours pour en faire ce qu’il vous plaira, c’est à dire pour le laisser tel qu’il est si vous avés quelque attachement* à le garder, ou pour le supprimer tout à fait comme je l’aimerois mieux si vous l’aviés agréable. Souffrés que j’ajoute au paquet un livre nouveau que vous n’avés peut être pas encore vû. Je voudrois vous pouvoir mieux témoigner la considération que tout le monde doit à vôtre mérite, et combien je suis en particulier vôtre très humble et obéïssant serviteur Pellisson Fontanier • /

 

Mandés* moi s’il vous plaist si vous avés lu quelques livres où il soit parlé de la necessité de la circoncision dans les pays orientaux [3][.]

Ayés la bonté de faire bien des amitiés pour moi à Mr Toureil [4] dont je vous ai cy devant écrit[.]

Une compagnie qui vient d’entrer pour moi et l’heure du depart du courier qui approche m’empéche[nt] de vous en dire aujourd’huy davantage.

 

Hollande/ A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur en/ philosophie et en histoire/ à Rotterdam •

Notes :

[1] A en juger par l’indication portée par Bayle sur le dos de la lettre (voir note critique b), il s’agit de la copie d’une lettre de Paul Pellisson-Fontanier à François Janiçon datée du 26 mai 1692. Bayle l’aurait archivée avec une lettre de Janiçon datant de 1697. Dans ce cas, il semble que le post-scriptum soit de la part de Janiçon et adressé à Bayle en mai 1692. Ces indications sont en elles-mêmes intéressantes, mais elles font regretter d’autant plus amèrement la correspondance directe entre Bayle et Pellisson, car celui-ci, après avoir joué un rôle clef dans la formulation de l’esthétique galante dans le milieu artistique créé par le surintendant Nicolas Fouquet, avait abjuré en 1670 et détenait, au cours des années 1680, les clefs de la « caisse des conversions ». De plus, il était entré dans l’arène de la controverse religieuse par la publication entre 1686 et 1691 des parties successives de ses Réflexions sur les différens de religion, qui l’avait conduit à se heurter de front à Jurieu, en particulier dans le volume Les Chimères de M. Jurieu (Paris 1689, 4°). Or, c’était l’époque où Bayle publiait sous l’anonymat son Avis aux réfugiés et Pellisson lui apparaissait apparemment comme un allié possible, car, suite à une concertation que nous ne pouvons que supputer, Pellisson se prêta avec complaisance aux feintes par lesquelles Bayle cherchait à attribuer son pamphlet à un catholique parisien, allant jusqu’à surveiller l’édition parisienne de l’ Avis. Cependant, correspondre avec Pellisson en 1692, c’était prêter le flanc aux accusations de Jurieu, qui reprochait bruyamment à Bayle ses « concertations » avec la Cour de France. C’est sans doute pour cette raison que le secret fut bien tenu et que la correspondance directe ou indirecte de Bayle avec Pellisson ne nous est connue que par quelques indices infimes tels que la présente lettre.

[2] Sorberiana, sive excerpta ex ore Samuel Sorbière. Prodeunt ex musæo Fr. Graverol (Toulouse 1691, 12°). L’imprimeur semble avoir accédé à la demande de Pellisson, qui souhaitait apporter une modification au moyen d’un carton. Une édition devait sortir quelques années plus tard sous le titre : Sorberiana, ou les bons mots, rencontres agréables, pensées judicieuses et observations curieuses de M. Sorbière (Paris 1694, 12°), et une nouvelle version fut éditée par G.L. Colomyez sous le titre : Sorberiana, ou les pensées critiques de M. Sorbière, recueillies par M. de Graverol. Seconde édition revue et augmentée de six nouvelles dissertations (Paris 1695, 12°). Nous n’avons su identifier le passage désigné par Pellisson.

[3] Cette demande provient peut-être de Pellisson mais il est possible qu’elle ait été ajoutée par Janiçon à la lettre de celui-ci : en effet, elle est écrite de la même main que le corps de la lettre, mais en caractères plus petits. Sur le fond de la question, voir P. Martino, L’Orient dans la littérature française au XVII e et au XVIII e siècle (Paris 1906) ; V. Pinot, La Chine et la formation de l’esprit philosophique en France, 1640-1740 (Paris 1932).

[4] Sur l’élection de Jacques de Tourreil à l’Académie française, voir Lettre 866, n.4.

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