Lettre 87 : Pierre Bayle à Jeanne Bayle

A [Paris] le 16 d’Avril 1675
Ma très honorée Mere,

J’avois fait mon compte* de vous envoier tout à la fois, et le portrait de mon cœur, et celui de mon visage ; mais il ne m’a pas été possible de trouver des expressions assez fortes pour représenter la grandeur de ma tendresse et de mon respect ; si bien que pour ne pas faire tort à mon cœur, j’ai pris le parti de vous envoier seulement l’ouvrage du peintre [1]. J’espérois qu’il me seroit aussi facile de bien représenter ce qui se passe dans mon ame qu’il lui a été facile de me portraire d’après le naturel. Il me sembloit déjà que mille termes propres et significatifs s’empressoient à qui viendroit le premier au bout de ma plume. Cependant lorsqu’il a été question de venir au fait, je n’ai rien trouvé dans mon imagination de ce qui m’étoit nécessaire, et il m’a fallu abandonner cette entreprise malgré moi.

Pour supléer à cela, ma très honnorée Mère, imaginez-vous ce qu’il y a au monde de plus reconnoissant, de plus tendre, et de plus respectueux, et vous aurez l’idée de ce que je suis à votre égard, et que je n’ai pû exprimer dans une lettre. Il m’est bien doux que vous ayez tant souhaité mon portrait : il me le seroit beaucoup, si vous étiez persuadée que je suis innocent de vous l’avoir tant fait attendre [2]. Si je ne puis avoir le vôtre, du moins vous aurai-je toûjours peinte dans mon cœur, sur lequel vous avez été mise comme un cachet.

Puisse le bon Dieu, qui a toujours déploié ses gratuitez sur nous, favoriser de plus en notre Maison, vous accordant à vous, ma très-honorée Mere, un vie longue, et exempte de soucis, de chagrins et de maladies [3], et à moi une protection qui vous laisse goûter les joies et les douceurs, que le bonheur des personnes qui nous sont cheres a coûtume de nous apporter.

Je suis d’un naturel à ne pas craindre la mauvaise fortune, et à ne faire pas de vœux ardens pour la bonne. Néanmoins cet équilibre et cette indifférence cessent dans mon esprit, dès que je viens à faire réflexion que votre amitié* pour moi vous fait sentir tout ce qui m’arrive. C’est pourquoi dans la pensée que mon malheur vous seroit un tourment, je voudrois être heureux ; et quand je songe que mon bonheur feroit toute votre joie, je serois fâché* que ma mauvaise fortune me continuât ses persécutions, ausquelles pour mon intérêt particulier j’ose me promettre de n’être jamais trop sensible. Je suis avec la plus ardente passion, ma très honorée Mere,

Votre &c.

Notes :

[1] Cette courte lettre semble avoir été jointe au portrait expédié au Carla.

[2] Il y avait près de deux ans (voir Lettre 35, n.2) que la mère de Bayle lui avait demandé de se faire peindre, pour qu’elle puisse avoir un portrait du fils lointain, mais la satisfaction de ce désir s’avéra laborieuse, entre autres motifs parce que Jeanne Bayle n’avait mesuré ni la minceur des ressources de Bayle, ni le prix du travail d’un peintre.

[3] En fait, Jeanne Bayle avait cessé de vivre trois semaines plus tôt : voir Lettre 80, n.7.

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