Lettre 88 : Pierre Bayle à David Constant

[A Paris le 17 avril 1675]

Je n’ose presque, mon tres cher Monsieur, vous faire savoir que je suis encore au monde, parce que c’est vous detromper de la bonne opinion que vous avez sans doutte toujours euë de la cause de mon silence. Selon toutes les apparences vous avez creu que j’etois mort, puis que je ne vous ecrivois pas, et sur ce pied là bien loin de m’accuser d’avoir violé la religion de l’amitié, vous plaigniez et vous pleuriez mon trepas. Mais à present que je vous fais savoir que je suis plein de vie, oh, je ne puis echapper* ma condemnation, et vous m’allez juger tout à cette heure, comme atteint et convaincu d’un cas enorme* mais dites plutot votre alphabet, mon cher Monsieur, selon la pensée du bon homme Athenodore [1]. Car la colere vous pourroit faire exceder la mesure du chatiment, et vous serez plus rassis etant parvenu à l’ , ou au Z, si vous aimez mieux dire l’A.B.C. que l’alphabet [2]. Apres la sentence prononcée, ne m’allez pas livrer à l’executeur, je vous en conjure, pour verifier le proverbe, si tot pris si tot pendu. Souvenez vous de la loy de l’empereur Theodose (je ne sai si elle se trouve dans le code theodosien) qui vouloit qu’on sursit l’execution d’une sentence criminelle, 30 jours pour le moins [3]. Pend[an]t ce tems là je tirerai certificat du p[remie]r commis de Mr de Louvois, comme je suis d’un pays où il n’y a point de poste [4]. Par consequent il vous faudra, ne vous en deplaise, excuser toute ma conduitte. Autrement / je me plaindrois à Mr de Louvois d’etre tiré en cause* et condamné parce qu’il n’a etabli aucunes postes dans les Pyrenées [5]. Il en ecriroit aux advoyers de Berne [6], et vous vous verriez en peine. Evitons ce fracas* mon cher Monsieur, et contentons nous de murmurer en secret de la position de mon pays qui ne souffre ni les voitures ni les couriers [7]. Je suis assez puni par cela seulement que ne vous ayant peu ecrire, j’ay eté privé des reponses admirables que vous m’eussiez faittes. Au reste n’ayant peu rencontrer Mr votre frere à Geneve dans son logis, je priai Mad le Marcombes de vous faire tenir le prix de L’Illustre Bassa, et le Mercure hollandois [8]. J’ay tant de confiance en sa bonté toute officieuse* que je ne doutte pas qu’elle n’ait pris soin de retirer le d[i]t Mercure hollandois, et de vous le faire tenir. Il voudroit me couter souvent cent bons écus, et vous entendre fronder certains princes qui viennent de deux cens lieues loin en Alsace, pour se ruiner de reputation. Dieu sait le quartier que vous leur faisiez apres les combats de Mulhausen et de Turkeim [9]. Je crois qu’il vous en echappoit de bonnes, et qui emportoient la piece. Ah que je plains* les eclats de rire que j’ay fait si souvent avec vous ; Paris tout Paris qu’il est ne me fera jamais rire de cette force. De grace / mon cher Monsieur rions par lettre, si nous ne pouvons le faire corps à corps. Apprenez moi comment vous etes à Lausanne, je veux dire si vous avez changé d’emploi, car je sai que le principalat* n’etoit que pour un interim [10]. Je salue de tout mon cœur mademoiselle Constant votre chere moitié et toute votre maison avec Mr des Bergeries [11]. Les nouvelles de la guerre baissent tous les jours, et on diroit que le Roy veut laisser reposer son humeur guerriere. La constance, la fidelité, et les autres vertus de votre nation ont eté d’une utilité inestimable à la France l’année derniere. On dit que vos cantons ne se relachent pas [12] et qu’ils empechent les imperiaux de venir d[e] Rinfeld dans l’Alsace, toutes les fois qu’ils en veulent tenter le passage [13]. Mr de Vaubrun a ordre aussi de bien menager l’amitié des loüables cantons [14], et sans leur consideration messieurs de Strasbourg n’auroient pas eté si bons marchans de leur inconstance et de leur ingratitude. Mais Mr de Turenne respecta l’alliance que cette ville a avec les Suisses [15]. Tant il est vrai que la vertu se fait admirer tot ou tard. On a mon adresse à Copet, où je crois que vous etes souvent [16]. Je suis mon cher Monsieur

votre tres humb[le] ser[v]it[eur]
Bayl[e]
A Paris ce 17 Avril [16]75 / 
A Monsieur / Monsieur de Beaumont [17] / capitaine d’une compagnie pour faire tenir s’il lui plait / à Monsieur Constant principal du college de Lausanne / A Geneve

Notes :

[1] Athénodore, philosophe stoïcien, fut le maître d’ Octave, qui le garda à ses côtés quand il devint empereur. L’historiette est relatée par Plutarque, Apophtegmes, trad. Amyot : « Les dicts notables des anciens roys, princes et grands capitaines » : « César Auguste » (f.188-209), Œuvres morales et meslées (Paris 1572, folio), f.209.

[2] Le terme « alphabet » est forgé sur le nom des deux premières lettres de l’alphabet grec ; en langue vernaculaire, son équivalent exact est « ABC ». La dernière lettre de l’alphabet grec est « oméga ».

[3] Code Théodosien, viii.40.13.

[4] Les postes du royaume dépendaient de Louvois : voir E. Vaillé, Histoire générale des postes françaises (Paris 1947-1955), iv.469-74 ; A. Corvisier, Louvois (Paris 1983), p.222-240.

[5] Bayle n’avait confié qu’à Minutoli et à Chouet les véritables motifs de son départ de Coppet. Comme le comte de Dohna, Constant croyait que Bayle avait été rappelé au Carla par son père malade. Le comté de Foix, où Bayle feint de se trouver lorsqu’il écrit la présente lettre, ne bénéficiait pas encore d’un service postal régulier.

[6] Lausanne et le Pays de Vaud étaient alors une possession de Berne et les magistrats supérieurs de ce canton étaient appelés « advoyers ».

[7] Le Pays de Foix ne connut sa première route carrossable que dans la seconde moitié du siècle.

[8] Sur le frère de Constant, voir Lettre 48, n.3 ; sur Mlle Marcombes, voir Lettre 28, n.6, et 55, p.275 ; sur L’Illustre Bassa, voir Lettre 48, n.9, et sur le Mercure hollandois, voir Lettre 37, n.31.

[9] Voir Lettre 81, n.3, sur ces victoires de Turenne en Alsace. La phrase de Bayle semble attester des sympathies francophiles chez Constant, en dépit des bonnes relations que celui-ci entretenait avec la maisonnée de Coppet.

[10] Le poste de principal du collège de Lausanne était pour Constant une pierre d’attente, avant l’obtention d’une chaire à l’académie.

[11] Sur « Mademoiselle Constant », la femme de Constant, voir Lettre 21, n.17 ; sur Girard des Bergeries, voir Lettre 10, n.44, et Lettre 48, n.5.

[12] Les Cantons suisses avaient scrupuleusement respecté leur neutralité et, par conséquent, interdit aux troupes coalisées le passage à travers leurs territoires (voir Lettre 81, n.7), ce qui avait été précieux pour la France.

[13] Voir la Gazette, n° 25, nouvelle de Strasbourg du 8 mars 1675.

[14] Nicolas Bautru, marquis de Vaubrun, allait être tué à Altenheim le août suivant, alors qu’il commandait avec Lorges l’armée de Turenne, celui-ci venant d’être emporté par un boulet. Vaubrun avait été Résident de France auprès des Cantons helvétiques dans le passé. Bayle tire ce qu’il dit de la Gazette, n° 27, nouvelle de Brisac du 17 mars 1675, et n° 30, nouvelle de Strasbourg du 25 mars 1675.

[15] Voir Lettre 81, n.5 et 7 : Bayle adopte sans réserve l’optique officielle française : voir la Gazette, n° 32, nouvelle de Strasbourg du 29 mars 1675.

[16] En dépit de sa nomination à Lausanne, Constant continuait à fréquenter les Dohna. Lausanne était sensiblement plus éloigné de Coppet que Genève, mais un cavalier pouvait franchir la distance assez vite ; au surplus, le déménagement à Lausanne de la maisonnée de l’ancien pasteur de Coppet n’avait peut-être pas encore eu lieu.

[17] Ce Beaumont était selon toute vraisemblance un officier suisse dans un régiment au service de la France, cantonné près de Sedan.

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