Lettre 887 : Pierre Bayle à Pierre Silvestre

A Rotterdam ce 19 de sept[embre] 1692

Je vous suis infiniment redevable, Monsieur, de la bonne et obligeante lettre que j’ai recuë de vous par Mr Meure [1]  ; il vous rendra sans doute bon temoignage de moi par raport à la justice que je rends à votre merite et à votre amitié. Nous avons amplem[en]t parlé de vous lui et moi, et nous sommes trouvez parfaitement d’accord sur le chapitre de vos louanges. Je vous felicite de l’heureuse et incomparable societé que vous formez[,] quelques personnes d’elite [2] que vous etes, à ce qu’il m’a conté. Joüissez long tems de ces douces conversations, gaies et spirituelles. Je vous renouvelle ce que j’ai renouvellé au pere, c’est que j’aurai beaucoup de soin de Mr son fils [3] , et que j’espere que ce sera avec beaucoup de fruit de sa part.

J’ai entierement renoncé à toute ecriture de factum sur la delation jurieuïte, et pour n’avoir pas à combatre l’inclination • que j’aurois euë tres apparemment si j’avois leu les derniers ecrits du delateur, à lui montrer l’impertinence de ses redites, et la hardiesse, • pour ne pas dire l’effronterie qu’il a de renouveller des preuves absurdes qui ont eté mises en poudre, comme si jamais on n’y avoit rien repondu, je n’ai pas voulu les lire. Je croi que ni vos avis pour lequels j’aurai toujours beaucoup / d’egard, ni celui de mes amis d’ici n’auroient pu m’engager à renoncer au plaisir qu’on a de trouver son adversaire qui vous donne le plus beau jour du monde à l’accabler de reproches d’infamie, d’impudence, etc [4] si je n’avois recouru à un moien plus efficace d’arreter ma plume, c’est de n’avoir point voulu savoir ce qu’il a publié depuis peu. Quant aux petits coups de fouet qu’il a eus dans le Projet du dictionaire [5], j’avouë que tous les lecteurs autant que j’ai pu decouvrir, les ont trouvez mal placez, et je ne saurois disconvenir qu’il n’eut mieux valu que cet ouvra[ge] eust eté exempt de ces petites hostilitez. Contre tout autre ad[versai]re je les aurois evitées avec soin •, mais c’est un homme qui semble etre d’une espece toute particuliere, et qui fait exception à tout engagement d’ honneteté* ; il tire avantage principalement lui et ses creatures de ce qu’on ne lui repond pas vertement ; il en prend matiere d’insultes, c’est pourquoi j’ai cru qu’il faloit le traitter comme à coups de fourche.

A l’egard de vos avis Monsieur, sur le Dictionaire critique, je vous en suis tres obligé et je suis plus convaincu, ou aussi convaincu que vous ou que personne du monde qu’ils sont tres bons et parfaitement bien fondez. J’ai fait un plan un peu different, et qui remediera à une partie des inconveniens, mais avec tout cela je suis seur que l’ouvrage ne vaudra rien au fond, et s’il s’imprime, soyez asseuré que ce sera non pas parce que j’en aurai attendu quelque loüange, mais parce que le libraire aura cru le / debiter, et m’aura fort sollicité à ce travail, prenant à ses risques et fortunes le succez* quant à sa bourse [6]. Il y a une autre objection à resoudre, on me pourra demander pourquoi je me veux donner tant de peine pour un ouvrage dont je conois moi meme les defauts, et n’attens • aucune gloire • et contre lequel je prevois le mepris de tous les fins et bons connoisseurs, à quoi je repons que je n’ai jamais ecrit, ni ne pretens ecrire à l’avenir pour aquerir le titre de bon auteur, • ne la trouvant pas digne d’etre fort souhaittée, de sorte que c’est pour m’occuper d’une facon qui ne me soit pas à charge à moi meme (or celle cy est assez de cette nature) que j’entreprens ce Dictionaire.

Je souhaitte que Mr Turretin [7] • nous revienne puis que l’air de • Londres ne lui est pas bon ; j’ai fait vos complimens à Mr Basnage qui vous fait fort les siens. Nous dinions hier ensemble chez un ancien du consistoire wallon lors qu’un tremblement de terre nous parut un phenomene fort singulier, et nous causa une petite interruption, mais qui ne fut accompagnée d’emotion quelconque.

Je suis Monsieur, votre tres humb[le] et tres obeissant serviteur

 

A Monsieur/ Monsieur Silvestre docteur/en medecine/ à Londres

Notes :

[1] Cette lettre de Pierre Silvestre à Bayle est perdue. C’est sans doute Abraham Meure qui servit d’intermédiaire entre les deux correspondants : sur celui-ci, qui tenait une « académie » dans la Greek Street dans la quartier de Soho à Londres, voir Lettre 1695, n.21.

[2] Il s’agit apparemment d’un cercle tel que celui que Bayle fréquentait lui-même chez Almeloveen à Gouda (voir Lettre 878, n.2) et à « La Lanterne » (« De Lantaarn ») à Rotterdam : voir L. Simonutti, « English guests at “De Lantaarn”. Sidney, Penn, Locke, Toland and Shaftesbury », in S. Hutton (dir.), Benjamin Furly 1636-1714 : a Quaker merchant and his milieu (Firenze 2007), p.31-66. De telles associations ont pu avoir une fonction politique ou philosophique : voir M. Jacob, The Radical Enlightenment. Pantheists, freemasons and republicans (London 1981) ; J.I. Israel, Radical Enlightenment. Philosophy and the making of modernity, 1650-1750 (Oxford 2001), p.696.

[3] Bayle donnait apparemment des leçons au fils d’ Abraham Meure, soit à l’Ecole Illustre, soit comme précepteur privé. Sur celui-ci, voir Lettre 1695, n.21.

[4] Le sens de cette formule n’est pas clair : nous comprenons que Bayle n’aurait pas pu résister au plaisir d’accabler un adversaire qui se rendait vulnérable, s’exposant si manifestement à la critique, s’il n’avait pas renoncé à lire ses compositions.

[5] Bayle fait plusieurs allusions sarcastiques à Jurieu dans son Projet : voir Lettre 864, n.4, 8 et 38.

[6] Bayle souligne que Reinier Leers l’a sollicité et encouragé à composer son Dictionnaire : l’engagement de Leers n’est donc pas une conséquence de l’expulsion ultérieure de Bayle de l’Ecole Illustre.

[7] Sur le séjour de Jean-Alphonse Turrettini à Rotterdam et sur son départ pour l’Angleterre, voir Lettre 875, n.10.

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